‹ Lettres à mon filsChapitre 26 sur 36 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

Il y avait autrefois parmi les Indiens des philosophes, appelés Gymnosophistes, qui regardaient le mensonge comme Ja plus grande et la plus indécente lâcheté; ils en punissaient même le soupçon, et retranchaient de leur corps tous ceux qui pouvaient en être atteints. « La société, disaient-ils, ne subsiste que par la foi du langage ; si Ton se permet de dire ce qu'on ine pense

point, elle deviendra un assemblage de brigands et de fourbes. »

En effet, le menteur tend à détruire autant qu'il dépend de lui Pusage de la parole. Si elle n'a été établie que pour manifester la vérité, pour communiquer nos sentiments et nos pensées, elle perd sa valeur et son prix dès qu'elle cesse d'être exacte, et le silence est la seule vertu du menteur. Tout est insensé dans sa conduite. Une peut se tromper lui-même , et il cherche à en imposer aux autres; il regarderait la découverte de ses impostures comme un grand malheur, et il ne saurait s'en dérober le honteux spectacle ; il ne peut renoncer à l'estime des hommes et il se prive de la sienne : il se place ainsi lui-même au dernier rang, en préfé-

(77) rant l'opinion de tous les autres au jugement de sa conscience.

Quelles doivent être d'ailleurs la dépravation et l'imbécillité d'un homme qui peut se persuader que la vérité dépend deson langage, et qu'il en peutdisposer à son gré, comme si par le mensonge ce qui est pouvait cesser d'être !

Quand j'aurai dit en plein midi qu'il fait nuit, le soleil en luira-t-il moins?

Quand je l'aurai persuadé à un aveugle, en serai-je plus avancée? Ses yeux seraient pour toujours fennés à la lumière que j'aurais tort de compter sur la durée de son erreur. Tout conspire dans la nature à détruire le mensonge et à maintenir la vérité. Le menteur est seul dans son parti ; il a tout contre lui, jusqu'à sa mémoire, qui l'aban-

(78) donne et succombe sous le fardeau et la variété de ses impostures. En vain chercherait-il à s'associer avec ses pareils pour le succès de ses assertions, leur ligue ne servirait qu'à se déceler réciproquement et à faire paraître plus promptement la vérité. Voilà ce que les anciens exprimaient par un symbole connu. Ils désignaient le Temps par Saturne ; ils le peignaiait toujours avec la Vérité; ils sacrifiaient aux deux divinités ensemble. C'était dire aux jeunes : On a beau déguiser et altérer la Vérité, tôt ou tard le Temps la révèle à la honte des fourbes et des imposteurs.

Mais c'est peu d'être insensé, le menteur.est encore de tous les hommes le plus lâche, le plus méprisable et le

(79) seul dont le retour à la vertu soit presque impossible. Dire le contraire de sa pensée, dérober sous le mensonge la vérité qu'on connaît, cela n'est pas seulement d'un caractère porté au vice et à la passion, mais c'est aussi, comme je l'ai dit, une marque certaine d'imbécillité et de faiblesse : or, on ne doit rien espérer d'un homme dont le cœur et l'esprit sont en démence.

Par combien de lâchetés et d'infamies ne faut-il pas avoir passé pour parvenir à cette malheureuse dextérité, d'élever à force d'artifices et d'intrigues un édifice de mensonges que le souffle de la vérité détruit ensuite dans un instant ? Car elle seule existe par elleipême et n'a besoin que d'elle-même pour conserver son autorité et sa force,

au lieu que le mensonge ne peut être soutenu que par le mensonge. Une assertion fausse, pour n'être point démentie, exige ordinairement une foule de démarches obliques et engage son malheureux auteur dans une conduite aussi fausse que ses propos. Bientôt il contracte cène habitude de fausseté, qui est le mensonge en action, et qui l'oblige à de laborieux et honteux efforts pour se garantir de la lumière de la vérité : en éclairant ses discours et sa conduite , elle en fait un objet d'ignominie.

Telle est la destinée d'un menteur :

les gens vertueux l'abhorrent , les hommes les moins délicats le méprisent, et son commerce est regardé comme un opprobre. L'infamie atta-

chée à ce vice est si complète que les menteurs même se méprisent entre eux, et que ceux qui se sont assez dégradés pour ne plus rougir de rien et pour tirer gloire de toutes sortes de vices, n'ont encore su souffrir sans confusion le reproche de la fausseté et de l'imposture.

Un grand écrivain a dît que le mensonge était la ressource des enfants, des méchants et des sots; il a mis les enfants en mauvaise compagnie comme vous voyez. Malheur à ceux qui se servent de cette ressource ! Aussi je ne vous demande point, mon fils, de fuir jusqu'à l'apparence du mensonge; si je vous en croyais capable, Je regarderais comme un malheur d'être votre mère, et j'imaginerais vous donner une

preuve de ma tendresse en désirant de vous perdre avant que ce funeste penchant eût détruit votre vertu et votre réputation dans leur source.

Mais je vous conjure, mon cher fils, pour votre bonheur et pour le mien , de vous fortifier de jour en jour dans cette passion d'une âme pure et droite qui, s'il fallait choisir, préférerait la vérité la plus cruelle à l'erreur la plus agréable. Celle-ci ne saurait durer; l'autre est éternelle et inébranlable.

Les jeunes gens se mettent souvent par étourderie sur le bord du précipice ; ils croient diminuer leurs torts en les cachant ; ils ne sentent point que le mensonge seul les rend inexcusables. Se tromper, tomber dans des fautes, manquer quelquefois à ses de-

voirs, tout cela est conforme à la fragilité et à rimperfection de la nature humaine et mérite, par conséquent, de l'indulgence. Le sage est celui qui erre le moins souvent et qui revient de ses erreurs le plus vite; mais le menteur est impardonnable. Il renonce à tous les titres qui nous concilient l'estime des autres, et ce qui peut lui arriver de moins fâcheux c'est de rester entièrement efifecé de la mémoire des hommes.

A Épinay, ce i6 juillet ijS6

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