Lettres à Nanine; précédées d'une Vie de Nanine
Combien il serait beau que Dieu nous donnât, une fois par an, cette fête do voir revenir de chers disparus !
Francis Jammes.
Tous les amis d'Emmanuel Chabrier oui connu Nanine et Vont classée immédiatement parmi ces servantes vouées à une lamille et élisant cette famille comme sa propre lamille. C'en lut en ellet un type admirable de dévouement et d'aHection. Elle aima quasi-nmternellement son Emmanuel, qu'elle avait vu naître et quelle baptisa pour elle-même de ce puéril nom, Mavel, trouvé probablement par V imitation du balbutiement enlantin. Il n'y eut quelle d'ailleurs pour l'appeler ainsi. Et par là Mavel lui devenait encore plus personnel.
Sa vie lut simple. Sa biographie sercdt tissue de douces légendes lanùliales. Et la imïveté émue et souriante à la lois de certaines vies de saintes devrait animer l'esquisse que j'en voudrais inscrire ici. Si mcdgré mon médiocre art de conteur elle s'en dégage, ce sera une éminente preuve de la persistance du charme de cette Nanine qui répandait autour d'elle une odeur de bonté. Si vous n'y êtes plus sensible, accusez ma mcdadresse
plutôt que de clouter de ma sincérité, plutôt surtout que de ne pas croire en la Nanine.
Anne Delayre naquit à Anibert {Puy-de-Dôme) le II septembre 1819, environ les sept heures du matin. Elle était lille d'Annct Delayre, ouvrier en passementerie, et de Marie Bouclier, son épouse. Elle lut présentée et déclarée à la mairie par le père et deux témoins. Aucun des trois ne sut signer l'acte de naissance.
De lenlcmce et de Vadolescence cVAnne Delayre nous sommes lorl ignorcmts. Il est à supposer qu on ncUtendit pas quelle lût grande lille pour Vappeler du diminutil de son nom, Annette, et plus lamilièrement de cette sorte de sous-diminutil, Nanette.
Vers Vàge de dix-huit cms, elle entra au service du ménage Chabrier-Durozay . Il y avcdt dans le pays beaucoup de Chabrier. Chacun aioula.it à son nom celui de sa Icmme. Ainsi les distinguait-on olIicieUement. OUicieusement chacun avait son surnom. Celui de ce Chabrier-ci, patron d' Annette, avocat à Anibert, était La Mouche, à cause d'une petite touHe de barbe en cédille sous la lèvre.
Les dames d'Ambert se plaignaient alors — et il est à prévoir qu elles se plaignent encore ■ — de la rareté des domestiques |idèles. Une amie écrivait le 9 mai 1842 à Mme Chabrier : <.<.... une domestique aussi lidèle et aussi dévouée à ses maîtres, ce qui est peu commun aulourdliui... )>. Ncmette mérita tout de suite sa réputation.
Cependant — les vies des saintes ont de ces accrocs qui témoignent de la laiblesse humaine, qui consolent un peu ceux qui ne sont pas saints, qui devraient nous rendre tolérants les uns envers les autres — Annette quitta la mcdson Chabrier peu de temps après la naissance d'Emmanuel. Quelle lut la raison de
cette Ingiic ? Ni doeuiucnl, ni liadilioit ne nous renseignent. Mais la tradition qui se tait sur le départ reprend sur la rentrée. Uenlant Emmanuel pleurait intarissablement et redemandait à grands cris la « Nanon de son Mavel ». Emue, Mme Chabrier rappela Annette qui, dit-on, sitôt avertie, pour ne point perdre une minute accourut en chaussons.
Anne Delayre, qu'on nommait maintenant indiUéremment Annette, Nanette, Nanon, et pas encore Nanine, ne devait plus abandonner son Mavel iusqu'à sa mort qui n'arriva que deux ans avant celle d'Emmanuel Chabrier. Elle lui lut une mère complémentaire, suppléante et remplaçante — en toute simplicité de cœur et d'esprit.
Elle l'aimait presque larouchemenl. Un Saporta, prolesseur de piano, le sentit bien. Ce Saporta était le prolesseur d'Emmanuel. Un iour que l'élève ne louait pas au goût du maître, celuici, d'un caractère violent, leva la main. A ce moment Nanette entrait dans la pièce. Elle vit le geste, bondit sur Saporta et lui rendit la gille qui venait de claquer sur la loue d'Emmanuel. Et pour qu'il n'y ait pas mécompte, elle la lui rendit plusieurs lois. Saporta continua ses leçons mais craignit désormais la servante, hargneuse comme un chien de garde, qui le surveillait et s'apprêtait peut-être à le rosser de nouveau s'il lui échappait encore un mouvement de persuasion brutale.
Nanette suivit sa lamille Chabrier à Clermont-Ferrand, où elle s'installa pour les années de collège d'Emmanuel, puis à Paris où elle vint habiter rue Vaneau pour le baccalauréat et les études de droit. Elle resta la domestique lidèle et avisée qui dirigeait la maison sous l'impulsion un peu lointaine de Mme Chabrier dont la vivacité mondaine et les goûts intellectuels s' accommodaient peu avec les soins assidus du ménage. Mais elle n'était delà plus traitée en servante. Elle recevait alors
une lettre de sa maîtresse en voiiage, qui se termine ainsi : « ...adieu, ma chère Nanette, /'e n'ai pas besoin de vous dire que le vous aime, le vous regarde absolument comme si vous étiez ma sœur, et comme une amie il me tarde de vous voir et de vous embrasser. » Et Nanetle la conserva si précieusement quelle existe encore, cette lettre à Vencre launie, cette lettre qu'elle dut se laire lire puisqu'elle épelait seulement les caractères imprimés. Elle ne savait pas écrire.
De son Mavel Nanon lut la conlidente de leunesse. Emmanuel entra au Ministère de llntérieur. Ses parents moururent en 1869 à huit lours de distance. Alors Nanetle demeurée seule à la maison déclara qu'elle n'acceptercdt plus de gages.
Pendant la guerre de 1870, Emmanuel Chabrier alla à Bordeaux avec le Ministère. Nanetle raccompagnait. Elle revint à Paris pour voir si le logis de la rue des Batignollaises n'avait point subi de dégâts. La Comnmne ly surprit. Emmanuel lui envoya ce billet :
Chère amie, Je suis à Versailles. Je t'en supplie, veille à tout, ne perds pas la tète et aime-moi toujours comme je t'aime. Sauve-toi d'abord, je me moque du reste.
Ton
Emmanuel.
Elle lui répondit en dictant cette lettre que nous reproduisons textuellement, non pour sa valeur littéraire, mais comme une expression documentaire de la vie menée par Nanette sous la Commune et de l'opinion qu'elle s'en laisait. Il est naturel que cette opinion ne soit plus la nôtre. On renmrquera certainement le soin pieux d'une personne qui n'était f)as habituellement dévote
de donner des nouvelles du clergé. On remarquera aussi le cri meurtrier de Vexcellenle femme qui n aurait pas voulu de mal à une mouche.
Jeudi 20 avril 1871.
Mon bon Emmanuel,
J'étais dans une inquiétude mortelle de n'avoir pas de vos nouvelles, maintenant je suis enchantée. Je vais très bien. Puisqu'il vous faut parler de Paris, les canons, les mitrailleuses, les fusillades, ne cessent ni le jour ni la nuit et aujourd'hui surtout ils m'en donnent mal à la tête. Je ne vous demande qu'une chose, ne venez pas, parce qu'on laisse bien rentrer les hommes à Paris, mais on ne les laisse plus sortir et on va les chercher la nuit ; la plupart ne couchent pas chez eux. Vous savez sans doute que presque toutes les églises sont femiées. L'archevêque est en prison à Mazas, ainsi que presque tous les curés, on a volé et pillé chez eux. Ils vont partout, chez les frères de la rue Oudinot ils ont pris 2.000 francs, ils sont allés également chez les petites sœurs des pauvres, chez les orphelines, etc., etc. ; et puis, des réquisitions chez les marchands de vin, chez les boulangers, les épiciers ; ils paient avec des bons de la commune, les cochers également, car ils se promènent toute la journée en voiture, on leur dit : '< allez vous faire payer à la commune », et quand ils y sont, on leur dit : « vous avez bien le temps, allez vous faire payer à Mme Thiers. ». On ne voit que des voilures pleines de blessés et des enterrements, la semaine dernière, il y en a eu un dans la cour de la pension, le corbillard avait huit drapeaux rouges et il y avait deux ou trois cents gardes-nationaux qui le suivaient. Je ne sais où ils vont chercher toute la crapule qui vient dans celte cour, ils font un bruit d'enfer le
jour comme la nuit. Je suis tellement dégoûtée de tout, que je voudrais qu'ils fussent tous tués, mais au moins qu'ils en finissent. L'autre jour je me suis levée à cinq heures du matin, le canon ébranlait les fenêtres, tout le monde était, soit aux fenêtres, soit sur les toits pour regarder de quel côté c'était. Adèle est avec moi depuis quinze jours, sa tante est en voyage. J'ai oublié de vous dire que presque toutes les boucheries sont fermées faute de viande, le plus bas morceau se vend 1 fr. 30 ; le porc, le plus vilain morceau 1 fr. 80. La pauvre Mme Ambroise est morte, on l'a enterrée le vendredi saint. Zélie est venue me voir, elle m'a dit qu'Alfred était à Clermont depuis quinze jours et qu'il y resterait jusqu'à ce que tout cela soit fini.
Adieu, mon bon Emmanuel, ne vous ennuyez pas trop car je m'ennuie pour vous. Je vous embrasse comme je vous aime.
Votre bonne vieille
Annette.
Les années passèrent. En 1S73, ce lut le njariage cVEinnmnuel Chabrier avec Alice Deiean. Nanelte continua de diriger la nicàson après le mariage comme avant. Un enlant naquit. Xanette eut un petit-lils quelle pourrait dorloter tout à son cdse. Ingénument cet enlant la rebaptisa. Entendant sa mère rappeler Nanette, son père Nanon, il lui donna un nom analogue, mcùs qui lui appcwtenait, il lappela Nanine. Et cVun unanime accord désormais elle lut appelée Nanine.
Auprès des enlanis {un second IHs Chabrier était né) que peut devenir une Nanine, sinon une conteuse à la façon de la mèregrand ? Mais les contes de Ncmine ne lurent point tant des contes
de lées que des souvenirs du pays et des souvenirs de ieunesse. Il y en aiail de bien eUrayants, il y en avait de bien touchants.
A Anibcrt, il laisait si froid ihiver, quand la neige tombait pendant des semaines, que les loups allâmes s'aventuraient jusqu.en la petite ville. Et un iour Nanine, tout comme si elle avcdt été le petit Chaperon Rouge, fut convoitée et poursuivie par un beau sire loup tout le long du ruisseau qui longeait la maison des Chabrier. Elle échappa à grancV peine.
Mais Nanine prélérait conter les histoires dont son Mavel était le petit héros. Ainsi elle rappelait qu' Emmanuel demandait à sa mère de l'endormir en chantant des romances qu'il écoutait dans une extase telle qu'on ne savait iamcds s'il souriait encore à sa mère ou delà aux cmges du sommeil. Ainsi elle promenait dans Amberl le ioli Emmanuel vêtu d'un costume de velours noir orné d'un grand col de dentelle blanche, et le conduisait chez les amies de sa mère qui ne manquaient pas de l'asseoir devant le piano. Ainsi elle se souvencdt de son Mavel barbotant dans la rivière de la Dore, sur le point de s'y noyer, et comment son père se ieta à l'eau tout habillé pour le repêcher.
Et qucmd Nanine, mère-grand, emmenait au marché ses deux petits auditeurs, elle était lière si une marchcmde lui disait en les désignant :
— Ce sont vos pelits-lils.
Mais Nanine restait lière avant tout de son Emmanuel Chabrier. La plus éclatante preuve qu'il le lui rendait bien, on la trouvera dans ses lettres à Ncmine que nous publions.
Les Lettres à Nanine ont été écrites de mars à novembre 1890, la première cmnée où la vieille lemme est séparée de son Emmanuel. Elle a été frappée fin iuillet 1889, d'une attaque de paralysie. On l'a soignée en vain. Elle ne retrouve pas la santé. En
mars 1890 elle doit être transportée à la Maison Saint-Joseph, maison de santé et de retraite à Arcueil. Elle y mourra le 15 janvier 1891.
Emmanuel CJiabrier avait pris l'habitude d'aller travailler à La Membrolle, village des environs de Tours^ dans la maison de sa belle-mère. Il partait bien avant sa lemme et ses enfants, dès le mois de mars. La plupart des lettres à Nanine uniront La Membrolle à Arcueil.
Nanine connaissait La Membrolle où les années précédentes, accompagnant Emmanuel Chabrier^ elle avait éié fort bien reçue par Mme Delean, mère de Mme Chabrier. Ce passage d'une lettre écrite par Enmmnucl Chabrier à sa femme trace ce tableau plaisant :
« ...Ta mère et la Nanon viennent, par un froid de loup, de partir pour cette imbécile de Chaînée gauler des noix. Je ne vois pas très bien Nanette gaulant ; enfin, elle regardera gauler. Du reste, ces deux duègnes sont vêtues copieusement. Ça leur fera peut-être du bien. Elles font des tournées dans le jardin, elles grabugent jusqu'à dix heures ; et ce malin, Nanon me disait, avec un petit air : <( Mon Dieu, que Mme Dejean est donc gentille avec moi ! Je ne m'ennuie pas une minute ! » • — Elle se serait attendrie ! »
Nanine, en 1890, est immobile dans la maison de santé d' Arcueil. Si elle ne peut aller à La Membrolle, que La Membrolle vienne à elle ! Et la correspondance de son Mavel fera ce miracle de lui envoyer La Membrolle toute vibrante. Vie intime de la maison, vie publique du village, cuiecdotes et faits-divers, croquis de personnages connus de la Nanine à ses précédents séfours ■ — tout cela est dans les Lettres à Nanine.
Cette correspondance^ cjui na point dn tout été composée par le musicien avec cette arrière-pensée qui subsiste chez V homme de lettres d'une publication luture, dénoncera ce que seuls les correspondcmts d'Emnmnuel Chabrier connaissent : la verve vigoureuse et Véclatante trivialité savoureuse d'un remarquable écrivain instinciil.
Evidemm.ent, cest une correspondcmce débridée qui ne se surveille pas toujours et ne se force point aux belles formules littéraires ; elle est toute en cris lamiliers ; elle na rien de livresque et ne s'adresse qu'à une lectrice, à laquelle il fcnit en faire lecture. Avec quel tact et quelle simplicité Chabrier choisit les mots, les pensées, les détails qui ne seront point incompréhensibles à Nanine. Parce que ce choix est marqué singulièrement par le génie, Chabrier devient un imprévu et spontané précurseur de l'art récdiste et précis d'un Jules Renard.
Partagera-t-on cette opinion ?
Je l'espère. En dépouillcuit cette correspondance, nous avons trouvé clans les enveloppes des fleurs séchées, pensées, violettes et géraniums, plates comme du papier et décolorées . Ah ! qu'on voudrcdt les regonfler et les recolorer. Le souvenir ij parvient-il ? Oui, en évoqucmt en même temps la Ncmine avec sa bonne grosse grasse figure ronde, sans duretés anguleuses, son bonnet noir sw ses bandeaux de cheveux grisonncmts, sa noire robe cmx amples plis refuges des enfants, son caraco flottant qui trcdnssait la carcasse du corset — la Nanine en personne qui seule est capable de ranimer ces fleurettes.
Il ne faut donc point fuger les Lettres à Nanine comme une œuvre d'art réfléchie, mcds il faut se laisser entraîner par le naturel du style et la netteté de l'observation comme par la douceur et la gcdeté, parfois mélancoliques, de l'idylle, vers cette conclusion qu'il y eut en l'an 1890 une famille et une Nanine qui
eurent l'illusion du bonheur grâce à la supérieure et suprême bonté toujours renaissante et toujours ioviale d'un homme, déjà guetté par la plus sournoisement misérable des maladies, à laquelle il devait succomber terriblement trois ans plus tard. Qu'on pardonne donc, si on la juge outrée, à mon admiration de ces lettres. Je ne peux croire que les lecteurs d'aujourd'hui bouderont contre la sympathie d'une pensée belle et bonne.
Déjà très malade, en 1892, Emmanuel Chabrier écrivait à son lils aîné :
« ...J'ai la tête très fatiguée. Travaille bien mon pauvre chéri ; pense à ton père qui veut encore bien travailler près de vous tous et vous avoir longtemps à côté de lui. Si dimanche tu as un moment, dans la matinée, va vers la Nanine et fais-lui une petite prière pour ton père. Elle entendra ça venant de toi qu'elle aimait tant... »
C'est peut-être prolonger et raviver le vœu du Mavel mourant à sa Nanon morte, que publier ces lettres. Nous l'avons, du moins, cru. Et voici les lettres.
Legrand-Chabrier.
"Lettres à Jeanine
La Membrolle, vendredi 27 mars.
Ma petite Nanine,
Mardi, comme tu le sais, en te quittant, je suis allé à deux répétitions, puis j'ai retrouvé ma femme chez les T... Le mercredi, malles, paquets, cadenas neuf et solide à la cave ; tout est clos, serré, arrangé avec ordre ; ne t'inquiète pas. L'appartement est en état. Le soir, dîner chez Enoch et rentrée de bonne heure. Hier, jeudi, à cinq heures, comme à Saint-Joseph (mais nous, pas tous les jours !) nous étions sur pattes. On a mangé de chaudes soupes, cordé les colis, mis des œufs durs et un demisaucisson dans le gros panier ; Félix a descendu tout ça ; j'avais commandé un omnibus du chemin de fer, on s'est dit adieu très convenablement, et fouette cocher ! — Auparavant, tu penses bien que j'avais été dire au revoir à la chambre de la Nanine ! Mme Alice ira te voir dimanche et te portera ta paire de bas et les mouchoirs. Les enfants viendront aussi avec Mme Engel.
Nous sommes arrivés à trois heures et demie à La Membrolle, par un gai soleil ; le petit jardin est rempli de violettes et les arbres ont déjà de gros bourgeons ; les plantes meurent chaque année, mais elles renaissent au printemps ; nous, quand nous somm.es claqués, c'est pour longtemps ; nous n'y changerons rien. Après le dîner, j'en avais assez et à huit heures, j'étais au
lit ; la maman a fait un grabuge avec la grand'maman, je le suppose. Et ce matin j'ai là ma table, mon piano, mes livres, et je vais tâcher d'extraire quelque chose de mon cerveau qui chôme depuis trop longtemps. — Je vais à Tours chercher divers bibelots dont j'ai besoin et, à partir de demain, tu pourras de làbas me voir travailler dans le grand salon ; je ferai comme toi, ma pauvre vieille, je ne bougerai guère !
Puisque c'est un vendredi que je t'écris, je t'écrirai le vendredi et le lundi : donc tu auras deux lettres de nous, les samedi et mardi matin. — Je n'ai encore vu personne dans le village : s'il y a des petits cancanages, je te les dirai.
Allons, ma Nanon, prends des forces, repose-toi bien et attends-nous patiemment, puisqu'il le faut et puisque je ne serais pas tranquille si je savais que tu te fais du mauvais sang. Remercie bien de notre part la bonne Sœur qui prend si soin de toi et rappelle-nous au souvenir de la dame qui est ta voisine et des deux petites servantes.
Ecris-nous mardi, après ma seconde lettre.
Nous t'embrassons comme nous t'aimons, c'est-à-dire de tout
cœur.
Emmanuel Chabrier.
Lundi, 31 mars 1890, La Membrolle.
Ma petite Nanine,
Rien de nouveau dans le pays ; personne ne claque, tout çà se cramponne. Aperçu la belle vachère qui laisse repousser sa moustache ; toujom^s pas mariée. Angèle continue, paraît-il, à se pocharder, mais nous manquons de détails intéressants à cet égard, car nous n'avons pas vu les S... Enfin, au fur et à mesure des événements, tu seras instruite, — mais je ne puis pas les précipiter ni les faire naître ! pour le moment, c'est maigre ; des vieux vont et viennent sur la grand'route, c'est bête. — Ah ! ça bourgeonne partout par exemple : les marronniers sont dans des états terribles et les petites violettes ont des parfums si provocants qu'il n'y a pas, il n'y a pas, il faut se baisser pour en cueillir ! Enfin, c'est le printemps qui arrive, la nature s'en donne, elle a rudement raison.
Hier, la maman a glissé sur cet imbécile de paillasson qui se trouve dans les cabinets et elle s'est étalée sur son..., mais je ne peux pas dù^e quoi, parce que la Sœur ne continuerait pas cette lecture ; enfin tu comprendras (et elle aussi); mais ce n'est rien, rien de cassé ; sur le moment elle était très nerveuse ; ce matin (six heures et demie) elle va comme le Pont-Neuf.
— 10 h. 1/2. — Je n'ai pas eu de lettres ce matin. On finit les lits, le déjeuner s'apprête et j'ai l'estomac dans les talons. J'attends un petit mot de ma vieille et je l'embrasse de tout cœur. Ton vieux
Emmanuel.
Tous mes respects à la Sœur et un souvenir à la voisine.
Vendredi, 4 avril 1890, La Membrolle.
Ma vieille Nanon,
Pourquoi ne m'écris-fu pas ? J'ai été très inquiet mercredi matin en ne recevant pas de tes nouvelles, puis j'ai attendu, encore attendu et ce matin je ne reçois encore rien. Moi, fidèle à ma promesse, j'écrirai toujours régulièrement à ma Nanine. J'ai eu néanmoins de les nouvelles par Marcel qui nous a adressé de charmantes petites lettres et, ce matin, Enoch m'apprend que Mme Alice t'a trouvée en honne santé ; tu recevras aujourd'hui la visite de M. et Mme Enoch.
Nous sommes seuls, ma femme et moi, depuis mardi ; Alice s'échinait à vouloir faire la popote matin et soir, ça lui prenait un temps du diahle, et ses yeux ne sont pas très fameux ; puis ça la fatiguait et ça m'ennuyait ; alors depuis hier soir (jeudi) nous mangeons chez les Froger, tranquillement, à la cuisine, et, le matin de sept à neuf, une femme du pays nommée Richard, qui a quatre enfants (connais-tu ça ?) vient faire -le café, le lit, cirer les souliers, enfin les menus travaux nécessaires. Ça va très bien ainsi. Du reste ce ne sera pas long, car nous partons dimanche poiu" Bordeaux, et lundi c'est de Bordeaux que je t'écrirai.
La pauvre Mme C... — tu sais, rue de Navarin, chez qui Lacôme logeait, — est morte au début de l'opération terrible qu'on devait lui faire subir ; il fallait lui ouvrir tout le ventre et sortir de là-
LETTRES A NAMNE 23
dedans iine tumeur de la grosseur d'un gros melon ; c'est effrayant ; au premier coup de bistouri, la pauvre femme y a passé. Elle nous aimait beaucoup ainsi que les enfants.
Mardi prochain, \l. Rostand, tu sais, ce jeune homme avec qui je fais des romances, épouse Mlle Gérard ; je t'avais bien parlé de ce mariage.
Il n'y a rien de nouveau dans le village. M. Courier passe toujours matin et soir sur son cheval, l'air mélancolique ; les petits idiots continuent à m'ennuyer à ma fenêtre de temps en temps, alors je les menace des gendarmes et les voilà qui courent ventre à terre jusqu'au sommet de la côte ! Le temps est toujours superbe ; il nous faudrait ça à Bordeaux. — Envoie-moi donc deux mots à Bordeaux ; écris-le mardi après avoir reçu mon autre lettre. Je sais bien que tu ne peux pas avoir grand' chose à me raconter, mais tu me diras que tu m'aimes bien et ça me suffira.
Adieu, ma petite Nanon, l'été va peut-être te remettre, espérons-le tous ; moi, j'irai t'embrasser à la fin du mois, vers le 2 ou le 3 mai. Tu verras ma femme avant, car André fera sa première communion le 27 avril ; je te tiendrai bien au courant.
Adieu, ma mie, je t'embrasse de tout cœur. Ton
Emmanuel.
Bordeaux, vendredi 11 avril 90.
Ça y est, ma petite Nanine, les voilà mariés ! — C'était hier matin ; à dix heures tous les invités sont arrivés à la maison pour la distribution des fleurs ; car ici, c'est une coutume, on distribue de petits bouquets à tous ceux qui viennent présenter leurs compliments à la mariée. C'est charmant, cette petite cérémonie, mais ça coûte dans les cinq à six cents francs, ça c'est moins drôle. Enfin, il faut faire comme tout le monde. — Après la distribution, tout ce monde file à l'église et attend la mariée. A onze heures», nous étions une vingtaine de couples formant le cortège, et des voitures nous conduisaient à Saint-Seurin, tu dois te rappeler cette vieille église qui se trouve au fond de la place des Allées d'Amour. Ma femme était superbe, je la trouvais la mieux mise et je n'étais pas seul de mon avis. — Enfin la cérémonie a commencé, Isabelle est arrivée au bras de son père et nous nous suivions tous à la queue leu-leu ; l'église était bondée et remplie de lumières et de fleurs ; le curé a fait un très touchant discours, on était très ému. Puis, après la messe, on est rentré chez Gustave et on s'est rafistolé le tempérament car on avait des faims de loup. A quatre heures, Isabelle et son mari sont partis et les Jacmart et nous deux nous sommes allés prendre l'air. Le soir nous dînions en famille.
Je reste ici jusqu'à lundi matin ; je serai à La Membrolle dans
le courant de l'après-midi. Alice et sa itière passeront encore quelques jours à Bordeaux, puis on se séparera ; Alice ira à Paris et la grand'mère ira retrouver son jardin. Si, lundi, je n'avais que peu de mots à t'écrire, puisque je serai en wagon, il ne faudrait pas m'en vouloir, ma bonne vieille.
Mon Dieu, qu€ ça me prive, ma Xanine, de ne jamais recevoir de tes nouvelles ? C'est désolant ; je n'en demande pourtant pas bien long ! Tu me ferais écrire que tu vas de même et que tu m'aimes tant, ça me suffirait. Enfin, je verrai à m'arranger pour ça quand j'irai te voir. A bientôt, maintenant, ma vieille Nanine ; nous t'embrassons ma femme et moi de tout cœur. Ton
Emmanuel,
Bordeaux, 14 avril 1890.
Ma petite Nanine,
Enfin ! j'ai donc reçu de tes nouvelles ! Tu remercieras bien la personne qui a écrit la lettre. Nous sommes si heureux, Alice et moi, de voir que tu vas mieux et que les bons soins dont lu es entourée sont en train de remettre à flot ma pauvre vieille ! Espérons, ma mie, çà ne sera peut-être pas trop long. Il me semble qu'il y a un siècle que je ne t'ai vue ; à chaque inslani je pense : <( Si la Nanine était là, elle serait si contente ! » Enfin, dans une quinzaine, je viendrai vite l'embrasser, et vite, et vite.
Je vais rentrer faire ma malle, je dînerai avec la famille et demain soir, je reprendrai mon train-train à La Membrolle. Les Froger me feront la pot-bouille en attendant Mme Dejean, à qui le temps dure bien de te voir pour tailler avec elle de longues parties de grabuge ! — A bientôt, ma Nanon ; tout le monde s'intéresse à toi, et t'envoie mille amitiés ; ma femme et ton Mavel t'embrassent de tout leur cœur.
Ton
Emmanuel.
Hier, je suis allé à Pessac, tout près de Bordeaux, et je t'ai cueilli des pensées et des lilas que je t'envoie. Tu renifleras ça en pensant à ton pauvre vieux.
Respects à la Sœur et souvenir à la voisine.
Ecris-moi à La Membrolle;
LETTRES A NANINF 27
La Membrolle, par Mettray (Indre-et-Loire), 18 avril 1890.
Ma bonne Nanon,
Je viens de lire la lettre qui m'a tant fait plaisir ! Remercie la jeune fille qui veut bien te servir de secrétaire et dis-lui de ma part que je lui suis reconnaissant.
Je mange à la maison, tout seul ; c'est la mère des idiots qui me fait mon petit ménage. Elle vient passer une heure le matin, une autre le soir, me fait deux œufs à la coque et une côtelette et ça y est. Tu vois que ce n'est pas très compliqué. Pour ça, je lui donne dix sous. Elle est ravie. Elle a besoin de gagner sa vie : c'est la misère noire. — Si tu étais ici, le dorlotterais-tu assez, ton Mavel ?
Ces dames reviennent toujours lundi ; Alice partira pour Paris jeudi, ou, au plus tard, vendredi, car elle assistera dimanche 27 à la première communion du petit André. Tu vas les embrasser tous les deux, dimanche. Quelle singulière et triste vie d'être ahisi éparpillés, séparés les uns des autres ! Nous n'aurions jamais cru ça, ma pauvre vieille ; espérons que ce n'est qu'un temps à passer, mais il est déjà long ! — Quant à nous deux nous ne nous verrons qu'au commencement de mai. J'ai commandé des asperges pour mon déjeuner ; ah ! si tu
étais là pour me les faire cuire ! Tu te rappelles comme j'aime ça ! M'en as-tu assez fait manger? Et les petits perdreaux faisandés à l'automne ? Tâche de revenir pour m'en préparer encore !...
Allons, ma petite Nanine, prends courage puisqu'il le faut ; fais comme moi ; tu penses bien que je suis très préoccupé moimême ; alors si je sais que tu ne t'ennuies pas trop, je m'ennuierai moins aussi.
Ecris-moi le plus tôt possible.
Je descends au jardin voir s'il y a de petites pensées ; il me semble en avoir aperçu hier. Je t'embrasse comme je t'aime. Ton vieux
Emmanuel.
LETTHICS A NANINE 29
La iMeinbi'ulle, 21 avril 90.
Ma bonne Nanine,
Je reçois une lettre de Mme Engel (|iii est allée te voir avec son petit René. Comme elle est aimable, cette pauvre dame ! Je vais bien la remercier en ton nom et au nôtre, car lorsqu'on est bon pour toi c'est absolument comme si on l'était pour nous.
Ma femme ne revient que demain mardi. André est reçu pour la première communion ; donc tu le verras dimanche en grande tenue, mais je présume qu'il laissera son cierge à la maison.
Depuis cinq à six jours que je suis seul, je ne mangeais pas de soupe, et je n'avais guère bonne mine ; hier soir, Mme Froger m'a apporté une large assiettée de bouillon gras qui m'a rudement réconforté. Décidément, comme tu le dis, la soupe lient le corps ! Mais je ne voulais pas me bourrer, je croyais que ça me ferait maigrir. Enfin, ça va très bien maintenant, et ce soir je me recolle une forte philrée de rebouiilon ; tant pis pour le bedon.
Demain j'irai à Tours attendre ces dames.
Plus rien de nouveau, nui jjauvre vieille, si ce n'est que je t'aime de tout mon cœur et que je t'embrasse bien fort. Ma lettre de vendredi sera bien plus longue, car j'aurai du nouveau à le raconter.
Je cours chercher des petites pensées que lu embrasseras en pensant à ton
Emmanuel.
30 1 KTTRES A NANINE
25 avril 90.
Ma petite Nanine,
Ma femme est partie liier à midi. Je l'ai accompagnée un bout de chemin. J'espère qu'elle sera arrivée sans encombres jusqu'à la maison et j'aurai de ses bonnes nouvelles demain matin. Tu la verras dimanche avec les enfants ; elle a, ces jours-ci, beaucoup de choses pressées à faire pour moi, pour les petits : elle va, aujourd'hui et demain, se démener comme un pauvre zèbre; pourvu qu'elle ait un temps passable pour faire ses courses !
Ici les averses se succèdent avec un vent furieux, impossible de fourrer le nez dehors. Moi, ça m'est à peu près égal, puisque je suis enfermé dans ma boîte de travail, mais néanmoins, on est plus, alerte, plus en train avec un gros soleil bien reluisant ; le temps fera comme le reste, il changera ; puis il faut le prendre comme il est ; mais ces bourrasques ne font pas l'affaire des paysans ; ils sont tous comme des coqs ; après ça, le paysan n'est jamais content, puis il est très laid, puis ils se ressemblent tous, enfin je les ai en horreur.
Je prends du lait de chèvre chez une femme qui demeure à michemin de la côte, en descendant, à gauche, mais pas chez celle de l'an dernier : la maison de ma nouvelle chevrière est tout au plus à vingt-cinq pas en prenant le petit chemin ; c'est à droite, tu dois connaître ça. Quand je lui ai demandé combien le bol, elle m'a répondu » je ne sais pas le prix, mais il me semble que huit sous... y> ; lu penses si je lui ai dit qu'effectivement Jiuil sous
c'était le double trop cher; <( alors ce sera quatre sous » a-t-elle repris ; tu vois qu'elle ne s'est pas entêtée trop longtemps. Mais ça commence toujours, ce monde-là, à chercher à vous fourrer dedans. Avec bibi, ça n'a pas mordu.
Mme Dejean t'envoie un tas de fleurs que nous avons cueillies entre deux gmins. Tu vas sentir ça, ma pauvre vieille, en attendant de me sentir moi-même, ce qui ne tardera plus maintenant, puisque je viens dans le courant de la semaine prochaine, le 2 probablement, car je ne tiens pas à vayager le P"", jour de manifestation. Les cohues et moi ça fait deux ; puis je n'ai pas à réclamer huit hernies de travail, puisque j'en travaille dix, onze, et quelquefois douze. Et puis, je voudrais bien qu'on se fichât généralement la paix ; ceux qui crient me font un peu l'effet d'être des empêcheurs de travailler en rond et ce ne sont pas ceux-là qui s'échineront ni huit, ni six, ni quatre, ni deux heures. A côté d'un grand nombre assurément qui sont de très bonne foi, de très braves gens et réclament de très justes choses, il y en a des flopées qui ne demandent au fond qu'à regarder trimer les autres et à gouaper fortement avec leur argent, pas le leur, toujours celui des autres. Ce n'est ni toi, ni moi, ni eux, ni personne qui résoudra ces longues et ténébreuses questions, mais il est essentiel de s'en préoccuper et d'arriver à la plus grande Fomme de bien-être pour tous. Ce qui m'embête là-dedans, c'est le chahut, qui n'a jamais servi à rien. Enfm, si on se cogne, je tacherai de travailler pendant ce temps-là. Ne t'inquiète pas.
A bientôt, ma petite Nanine, n'oublie pas ton Mavcl qui l'aime toujours tant et qui va être si heureux de l'embrasser. Ton
Emmanuel.
La Membrolle, 28 avril 90.
Ma petite Nanine, la maman n'a pas eu le temps de me raconter la journée de dimanche ; je pense que tu l'am^as vue avec les enfants. Elle a tant a faire en ce moment avec André ! Il paraît qu'il était joli comme un cœur le jour de la première communion !
Le temps est toujours déplorable ; je ne puis rien l'envoyer du jardin, ma pauvre vieille; les fleurs sont en bouillie, les allées pleines de boue, c'est pitoyable et assommant. Mais je travaille ferme et la besogne, je n'ose pas dire avance car je suis bien loin d'avoir fmi, mais ça marche petit à petit. Je suis un peu comme ma vieille, en ce moment, toujours assis et toujours seul, car aux repas, je suis si préoccupé par mes combinaisons musicales que fort souvent je n'écoute guère ce que dit la grand'mère. Au surplus ça ne la déconcerte pas et elle continue à jaser comme si j'étais tout oreilles. Ah ! si tu avais un peu de sa santé ! elle va, trotte, marche, se promène, ratisse, enfin c'est le mouvement perpétuel ; nous ne sommes malhem^eusement pas tous ficelés de même.
Ma grande distraction, c'est les asperges ! ça ne pousse pas fort de ce temps-là et la botte est petile et chère. Mais ça passe si vite que je me dépêche d'en avaler pendant qu'il y en a.
Avant-hier, je suis allé dîner à la colonie, chez M. Loiseau. Sa petite a beaucoup grandi; c'est une jolie fille, encore trop grosse,
LETTRES A NAMNE 33
mais ça n'a que treize ans, ça se coulera d'ici deux ans. Mme Loiseau suit un régime pour maigrir ; elle ne mange ni beurre, ni viande, ni légumes, elle ne boit rien; à ce compte-là, ce n'est pas malin. Elle commence à en avoir plein le dos et je comprends ça. Les deux filles du maçon (l'une d'elles travaille chez Marie Baudin, connais-tu ça ?), vont se marier le même jour : coup double, partie carrée ! elles épousent un menuisier et un jardinier, ça se fait dans trois semaines. Le curé n'a pas fini de payer son clocher et il court de porte en porte placer des billets pour une loterie qu'il a organisée. Je vais écoper un de ces quatre matins et comme j'ai généralement beaucoup de chance, je gagnerai un étui à aiguilles ou une queue de rat. Je cherche s'il y a encore des nouvelles à sensation, mais je ne vois rien qu'un gros nuage qui va sûrement crever d'ici un petit quart d'heure, le voilà qui arrive, ah ! ils ne flânent pas là-haut, ils ont positivement le feu quelque part pour être si pressés que ça !
Je pars toujours vendredi. Tu me verras sinon samedi, pour s.ûr dimanche avec les crapoussins. Le temps me dure tant de t'embrasser, ma petite Nanine, et toi, tu m'attends aussi très impatiemment ! je le sais bien. Allons, plus que quelques jours.
Ton Mavel qui t'embrasse tendrement.
Respects à la Sœur et souvenir à la voisine, (|ui n'a pas besoin, elle, de se mettre au régime pour maigrir.
34 LETTRES A NAMNF
La Membrolle, 16 mai 1890.
iMa petite Nanine,
Voici le beau temps revenu, les journées deviennent longues et depuis cinq heures du malin, heure à laquelle je prends mon lait de chèvre jusqu'à huit heures trois quarts, heure à laquelle je me couche, j'ai devant moi une superbe envolée de temps pour travailler.
André trime comme un petit négrillon. Il se porte comme un petit chêne et possède une paire de mollets qui fait l'admiralion des jeunes fdles de La Membrolle. 11 m'a bien recommandé d'embrasser la vieille Nanine. En ce moment, midi et demie, il joue aux billes avec sa mère dans le jardin, auprès de Mme Dejean qui lit le crime de la rue de Provence.
Nous avons la nouvelle bonne depuis trois jours. C'est la veuve d'un jardinier de Mettray ; toul le monde connaît sa famille ; son petit, qui a près de trois ans, s'élève tout près de la colonie. C'est une femme d'une trentaine d'années, assez bien faite, assez robuste et qui paraît avoir beaucoup de banne volonté. Elle est très propre et plutôt un peu recherchée dans sa toilette, comme les lilles de Mettray (pii ont des dispositions pour le miroir. Enfm, ou va voir ; elle est à l'âge calme, elle fera peut-
être noire affaire. Elle a de moi une peur de tous les diables ! Je ne lui ai cependant pas parlé plus de deux ou trois fois : mais il se peut que ce soit justement à cause de ça.
Je ne puis t'envoyer ni fleurs ni fruits, ma pauvre vieille — il n'y a encore rien ! la nature se recueille probablement avant, la grande poussée des roses dont on ne voit encore que les boutons, et des fraises qui sont en fleurs ; dès que les fraises donneront, comme on dit, et que les premières cerises apparaîtront, nous t'arrangerons un joli petit panier. Notre dessert, jusqu'à présent, n'est uniquement composé que de fromage de chèvre et de quelques derniers pots de confitures ; c'est maigre pour un IG mai. D'ici huit à dix jours, tout cela va changer, si ce beau temps continue ; tu n'as donc plus, ainsi que nous, que peu de jours à attencbe pour te régaler, ma petite Nanon.
Allons, je vais me remettre au travail. Je descends te chercher trois pensées, une pour chacun de nous et je continue, en attendant lundi, à t'embrasser comme je t'aime. Ton
Emmanuel.
Tours, 19 mai 1890.
Ma petite Nanine,
Je t'écris de Tours où je suis venu faire les provisions : huile, café, petits secs, etc., plus une cage pour le chardonneret que M. Froger doit donner à André. J'espère que Marcel aura eu le temps d'aller l'embrasser dimanche ; et cela me ferait d'autant plus plaisir que tu ne le verras pas dimanche prochain : il viendra passer à La MembroUe les deux jours de congé qu'il a; il y a longtemps que sa grand'mère ne l'a pas vu et cette petite escapade lui fera du bien. Ne t'inquiète pas ; il arrivera tel quel, sans \'alise, et je lui indiquerai le train qu'il doit prendre. Le dimanche suivant, il te racontera son voyage.
Je commence aussi, de mon côté, à manquer de nouvelles à te donner, ma pauvre vieille ; André travaille, sa mère reste à côté de lui, moi je suis toute la journée dans ce salon à me décarcasser le cerveau, et les jours se suivent et se ressemblent. On n'a même pas la ressource de pouvoir se promener longuement, il pleut à chaque instant et ces routes ou sentiers de campagne, si charmants par la chaleur et le soleil, sont de véritables cloaques où l'on enfonce jusqu'à la cheville. Je me flanque au pieu à des huit heures et demie, mais à cinq heures du malin j'ai déjà bu
mon lait de chèvre. Tu peux donc le dire à celte heure-là : tiens ! mon vieux Mavel monte la côle et va faire sa petite tournée !
Tu as dû lire un article très enthousiaste de Kerst sur Dante, l'opéra de Godard ; ne t'effraie pas, ça n'a pas de valeur et ça filera de l'affiche avant six semaines ; Wilder et les autres en ont dit ce qu'il en fallait dire et le pauvre Kersl est seul de son avis ; ça devrait le faire réfléchir.
Tâche donc de me faire écrire, ma vieille' Nanon ; ça m'ennuie de ne jamais avoir de les nouvelles ; tu n'as pas besoin d'en mettre bien long ; dis-moi simplement que tu penses à nous tous et que tu m'aimes de tout ton cœur, ça suffira !
A vendredi, ma mie, nous t'embrassons bien tendrement. Ton vieux
Mavel.
38 LETTRES A NAKINE
La Membrolle, 20 mai 1890.
Ah ! gourmande ! Tu as voulu un petit mot de plus ! Je suis si heureux de savoir qu'on t'a halladée dans le dortoir et que tu as essayé de marcher ! Tout le monde a lu ta lettre et l'embrasse bien fort ! Reprends courage ; çà viendra peu à peu, ma pauvre vieille, et nous aurons encore quelques bons moments à passer tous ensemble avant de claquer ! A vendredi une autre lettre ! Bravo, ma Nanine !
Ton vieux
Mavel.
La Membinlle, 23 mai 1890.
Ma bonne Nanine,
Tu n'auras pas ton petit Marcel dimanche, et tu l'excuseras, le pauvre enfant, car nous serons si heureux de l'avoir près de nous pendant deux jours et lui-même s'en fait une vraie fête ; ça se comprend et ton bon cœur le comprend aussi.
André travaille très bien ; je pense qu'il arrivera à passer assez proprement cet examen.
J'ai maintenant deux chardonnerets, le mari et la femme : je viens de leur acheter un petit nid ; c'est à eux de savoir ce qu'ils ont à en faire.
Et ta voiture ? Continues-tu à te ballader là-dedans ? Voilà le beau temps qui vient (ce n'est pas trop tôt), mon Dieu, si tn pouvais te remettre, ma pauvre vieille ! Serions-nous heureux tous, et toi aussi ?
Alice a écrit à Mme Alice de t'apporter des fraises : tu en mangeras avant nous ; ici, il n'y a rien de rien, que de sacrés fromages de chèvre dont j'ai plein le dos. Ma belle-mère n'a rien pour son dessert, ça ne l'amuse pas non plus. Je voulais l'envoyer une petite boîte de roses, elles commencent à fleurir : mais, ce malin, à déjeuner, André, pour être gentil, en avait placé une devant chaque assiette, et Mme Dejean lui a dit de ne rien toucher à ce qui était dans le jardin ; — alors ça m'a coupé le sifflet pour aujourd'hui. Elle est si contente de voir
quelques fleurs, ces fleurs qui ont si tardivement poussé, qu'elle en est un peu avare en ce moment : mais, tu la connais, dès qu'il y en aura pas mal, elle sera la première à te faire un gros bouquet. Les œillets arrivent aussi. D'ici quelques jours, je vais t'inonder de parfums !
Avant-hier, pendant la nuit, il faisait un vent fou ; et dans cette maison, une vraie lanterne, on entendait des bruits de toute sorte ; finalement, on avait positivement l'air de cogner à la porte de la cuisine, et la nouvelle bonne, qui couche en bas, dans ta chambre, non loin d'André qui est installé dans la chambre près de la salle à manger, donc la nouvelle bonne était si effrayée, qu'elle est montée au premier — nous étions du reste réveillés aussi, et positivement c'était à croire qu'il y avait du monde dans le jardin ; on a réveillé l'autre bonne (Mme Dejean ronflait comme un sonneur) et tout le monde est descendu dans la cuisine ; j'avais pris mon revolver ; j'aurais tué tout le village ; la porte de la cuisine ouverte, plus personne — si tant est qu'il y ait jamais eu quelqu'un ; rien de dérangé, silence complet. Cependant, ce qu'il y a de curieux, c'est qu'après cette ronde de nuit, les petits coups frappés ne se sont plus reproduits ; c'est assez étrange ; bref, la bonne n'a plus voulu coucher en bas, elle avait une colique de tous les diables. André s'en fiche ; il dit que s'il vient un voleur, il se précipitera sur lui si violemment qu'il le crèvera comme un' rond de papier au cirque. Depuis, plus de fantômes, plus de revenants, on dort paisiblement, mais la bonne ne s'y fie pas trop !
A lundi, ma petite Nanine, ménage-toi bien, prends des forces et pense toujours toujours à nous. Nous t'aimons.
Ton vieux
Mavel.
La Membrolle, 26 mai 1890.
Ma petite Nanine,
Hier matin, dimanche, à trois heures et demie, nous nous levions, /Vndré et moi, et partions pour Tours par le train de quatre heures vingt-cinq à la rencontre de notre Marcel. A cinq heures vingt-huit, le Marcel arrivait, avec des petits paquets sous les bras et à la main, et tu penses s'il a été heureux d'être cueilli par nous à sa sortie de wagon ! — Puis, bravement, à pied, tous les trois, nous prenions la rue Royale, la Tranchée et arrivions très frais, tort dispos, à La Membrolle sur le coup de sept heures et demie. Joie de la maman, joie de tout le monde ! On se flanque des lasses de chocolat à travers le corps, puis on bourlingue dans le jardin ; je ne pouvais pas lâcher mon Marcel, je le prenais à bras-le-corps, je lui donnais des bourrades, je l'appelais ma petite lemme, et je l'embrassais, je le léchais comme un chien ; ma femme rôdait autour, le trouvant très joli, très grand, ayant peiu' de l'embrasser, un peu intimidée ! C'était très drôle ! Les deux dames et les gamins sont allés à cette interminable grand'messe où le curé s'en est donné pendant une bonne heure à prêchi-prêcher, si bien que, paraît-il, le pauvre Marcel qui avait passé une nuit blanche et André qui était sur pied depuis le point du jour ont un peu ronfloté.
Puis, le déjeuner : un poulet et une botte d'asperges qui n'ont fait que paraître et disparaître : puis au jardin, quelques tournées ; moi toujours collé à ce Marcel qui est bon et câlin comme tout et qui travaille très convenablement. — Al trois heures, au moment où nous partions tous pour la colonie, un grand coup de sonnette à la porte ; j'ouvre ! Mon beau-frère, Jacmart ! Tout seul ! Il venait passer quelques heures avant de partir pour l'Angleterre et l'Ecosse, trois mois de ballade. Nous l'avons laissé faire quelques fleurs de rhétorique en compagnie de Mme Dejean et avons pris le chemin de la colonie ; sur les six heures, les Loiseau, Groseille et Froger, qui nous avaient rejoints, plus nous quatre, ce qui faisait tine troupe imposante, nous revenions tous à la maison pour dîner. Tu vois, ma mie, on était une vraie plâtrée. Vers neuf heures et demie, chacun a re})ris son petit chemin par pointe, et à dix heures, la maison close était ensommeillée.
Ce malin, Jean, plus bourru que jamais, va venir chercher Mme Dejean et ma femme pour les conduire à Fondettes. Jacmart, les deux enfants et moi nous irons à pied ; le soir, pour le retour, on trouvera des moyens ingénieux pour se faire ti'ansporter à La Membrolle, jamais nous n'entrerons tant que ça dans le cabriolet. Je t'aurais bien écrit après notre visite à Fondettes pour te la raconter, mais j'ai craint de n'avoir pas le temps et la Nanine ne doit pas avoir une lettre en relard de son Mavel.
Allons, adieu, ma pauvre vieille, pense à nous ! Ma femme t'embrasse de tout cœur, les enfants aussi, et moi donc ! Ton gros
Emmanuel.
La MembroUc, 30 mai 90.
Ma petite Nanon,
Nous avons des fleurs et, ce matin, nous voulions t'en envoyer... Tu as toutes les boîtes de la maison ; nous n'avons pas su où les caser. — Mais des fraises, mais des cerises, pas l'ombre ! Nous n'avions rien de rien comme dessert, à déjeuner, c'est désolant. A Tours c'est hors de prix, deux francs cinquante la livre et un franc vingl-cinq les cerises ! C'est à les coiffer avec leurs paniers. On n'a jamais vu de saison aussi en retard. Tout va à Paris, tous les trains y transportent les denrées d'un peu partout et la petite ville et le village regardent passer les trains de marchandises et se brossent le ventre.
Nous sommes invités, le 10 juin, à la noce des deux fdles du maron d'en facei (]ui se ukuilmiI le mémo joui'. Un commence à tailler les robes !
J'ai rencontré la mère Tonnelier qui m'a demande de tes nouvelles. Quant à elle, elle Irolte comme un éeliassier, avec ses grandes jambes maigres, un vrai cotret.
Dimanche, grande procession, reposoirs et première commu-
nion des enfants ; on réquisitionne des fleui^s, des branches d'arbres, tout le vert et tout le rose du village. La fanfare s'exerce déjà ; le soir, j'entends, au fond des petites chambres, d'humbles trombones, de prudents saxhorns qui lâchent un bout de note par ci par là, on dirait le cri rauque et intermittent de quelque crapaud lointain. Comme ça c'est déjà laid, mais quand ils jouent tous ensemble, ça devient horrible.
A bientôt, ma Nanine ; d'ici quelques jours, tu m'apercevras de ta petite chaise et avec quel plaisir nous nous embrasserons, ma pauvre vieille ! La maman et André t'embrassent bien fort aussi : Allons, courage, et espoir ! Ton gros Mavel qui t'aime tant.
LETTRES A NAMNE 45
La Membrolle, 9 juin 90.
Ma petite Nanine,
Depuis ce matin, nous avons la nouvelle bonne. Décidément, l'autre ne pouvait pas s'habituer. Elle semblait née pour se faire apporter son café plutôt que pour l'apporter aux autres, et c'est ce petit bouchon de carafe d'Alexandrine qui faisait tout. Celle-ci vient de chez un maraîcher de Tours ; elle est, du reste, la cousine de l'autre. Ça a l'air d'une très brave fdle, vingt-cinq ans, le regard très doux, blonde, paraissant solide. A première vue, elle me plait. Maintenant, attendons.
Il est question de jouer Gwendoline à l'Eden ; c'est Verdhurt qui prendrait ce théâtre, mais l'affaire n'est pas encore terminée.
En attendant j'ai commencé le deuxième acte de l'ouvrage que je fais en ce moment. Il fait très chaud et ça m'affadit un peu. Heureusement le salon est assez frais, je pousse les volets et je me trouve dans un demi-jour favorable au travail. Au surplus, je ne me plains pas ; tu sais, j'aime l'été. Le soir, nous allons faire un petit tour avec femme et enfant, et à neuf heures, on se couche.
A vendredi, ma vieille Nanon : je vais trimer ferme dlci là. Nous t'embrassons tous comme nous t'aimons et moi je suis toujours ton vieux
Mavf.i..
Je vais te chercher [rois petites pensées ; embrasse-les pour moi.
46 li:t'jres a nanine
La Membrolle, 13 juin 1890.
Ma petite Nanine,
Te rappelles-tu M. Bonin, le maçon ? Il m'a demandé hier de les nouvelles et ne savait pas que ta pauvre jambe t'avait joué ce vilain tour ! — Quant aux autres du village, ça continue à ballader leurs petites voitures à lapins avec des airs idiots. Ah ! ce n'est pas le pays des jolies femmes et ce n'est pas ici qu'il faudrait venir si l'on voulait retaper la race !
La mère R... ne décolère pas ; elle ne peut prendre son parti de n'avoir pas hérité de sa belle-sœur, à laquelle elle n'avait jamais offert, pendant sa vie, une simple pipe de tabac ; ça vous tourne quasiment le dos, quand vous vivez, et une fois mort, ça voudrait votre argent : on les giflei-ait ! — C'est Coquette, tu sais, sa belle-fille, la jeune veuve, qui a acheté la maison que nous habitons ; sept mille trois cents francs. Rien de changé, du reste, ma belle-mère a encore quinze mois à (•ourir ; puis CocjueUc habite Sainl-Cvr, où elle a un domestique qui l'aime beaucoup ; elle ne tient donc pas à venir a La Membrolle quant à présent.
Hier, un grand carreau de la fenêtre de l'antichambre du premier, donnant sur la grand'route a volé en éclats, par suite d'un courant d'air ; aujourd'hui, on marche sur les vitriers et dans le mastic. En voilà pour cent sous : ici, quand on les
dérange, ça coûte gros. — Tantôt, pluie, vent, grêle et finalement un coup de tonnerre tel que j'ai cru que tous les nuages s'étaient donné le mot pour nous lâcher ensemble leur plus formidable pet ! C'était peut-être un concours ! du coup, iMme Froger (|ui n'aime pas ces plaisanteries-là, est dégringolée dans sa cave et y restée plus d'une heure avec ses jupes sm- sa tête, pour ne pas voir les éclairs. Maintenant que le soleil a reparu, elle écosse des petits pois dans la salle à manger, avec la grand'mère, qui se fiche pas mal du tonnerre et se colle matin et soir sa demi-livre de fraises sur l'estomac. Elle digérerait de la pierre de Volvic. Hier, nous avons mangé des artichauts superbes ; ils étaient si gros qu'on ne savait où fourrer les feuilles ; toutes les assiettes sales en étaient pleines, il a fallu redescendre chercher la soupière pour y mettre le reste.
Lundi, mariage des deux demoiselles Nussay, filles de l'autre maçon ; nous sommes invités à la messe et au bastringue. J'irai y faire un tour, je te raconterai la petite fête.
A bientôt, ma pauvre vieille, pense bien à nous, je t'en prie ; quant à moi tu sais bien que ton souvenir est toujours là ! Ton vieux
Mavel.
Ecris-moi une petite fois avant la fin du mois et si tu as besoin de n'importe quoi, fais-nous le savoir.
M. Enoch viendrti au ctfmmence-ment de la semaine pour voir la Supérieure et il ira embrasser la Nanon.
A bientôt, ma mie !
Ma femme et André t'embrassent tendrement.
Toutes les fleurs sont mouillées ; ce sera pour lundi, les trois petites pensées.
48 LETTRES A NANINI-:
La Membrolle, 16 juin 1890.
Ma vieille Nanine,
Hier dimanclie, à six heures du matin, je suis allé à Tours avec André, à pied ; puis nous avons pris un bain, et je l'ai lavé du haut en bas le petit lapin, qu'il en avait le corps tout rouge ; puis des courses, du café, du sucre en poudre, du chocolat à acheter, et finalement, pour que la fête fût complète, je l'ai fait déjeuner à l'Hôtel des Voyageurs où il s'est bouiTé comme un canon. Après quoi, on a un peu bourlingué dans la ville et à trois heures et demie nous rentrions à La Membrolle ; en passant devant chez le maçon Nussay, nous l'avons rencontré ; il devait avoir copieusement déjeuné lui aussi, car il avait les yeux en compote, le nez luisant et les joues très rouges ; comme il marie ses filles demain mardi ,il prend déjà des arrhes, probablement.
Aujourd'hui, lessive. La vieille femme est arrivée avec son baquet, ses savons, et son tremplin pour fixer la cuve : elle a commencé par se coller des tas d'affaires dans l'estomac, car tu sais que ça mange six fois par jour, ce monde-là, — et elle, en particulier, on prendrait une tête de veau pour lui enfoncer, du matin au soir, la nourriture jusquau gésier, qu'elle ne sourcil-
lerait pas. Je n'ai jamais vu de goinfre pareil. Alors, la maison est en révolution, les draps, les serviettes, mouchoirs, chaussettes, bas, pantalons, chemises, enfin tout le bazar disparaît dans cette cuve ; on tend des cordes dans le jardin, Mme Dejean se démène comme un poirier agité par le vent, elle est rouge comme un coq, enfin c'est une affaire d'Etat. Le temps est superbe et l'on est plein d'ardeur parce que ça séchera vite. — Il n'y a que ma Nanon qui n'est pas là, hélas ! et j'y pense tout le temps ! Enfin, je travaille de mon côté, et pendant que je remue ma cervelle, j'oulDlie momentanément que ma pauvre vieille n'est pas là ! Que faire à cela ? C'est la destinée, mais que c'est triste !
A bientôt, ma mie, j'irai t'embrasser à la fin du mois. Ma femme voulait t'envoyer des fraises et des cerises, mais je ne le lui ai pas conseillé : ça arriverait écrasé, fricassé, en purée, surtout les fraises ; nous essaierons pour les cerises, d'ici quelques jours, quand elles seront belles et résistantes... Te rappelles-tu celles d'Ambert, on aurait dit des gobilles ; clelleslà, on pouvait s'asseoir dessus, ça ne bronchait pas, mais celles d'ici sont molles, sentent l'eau, sont pâles, — et puis il n'y en a pas beaucoup encore, tout est très en retard ! Adieu et à bientôt, ma Nanine, nous t'embrassons tous comme nous t'aimons, et pense à moi ! Ton
Emmanuel.
Je vais te chercher des pensées.
La Membrolle, 20 juin 1890.
Ah ! ma petite Nanine, qu'il fait donc chaud ! Je sors du jardin ; nous avons, avec André, fait une séance de sécatew% comme tous les jours, et nous avons donné aux chardonnerets une grosse branche d'une herbe qu'il aiment beaucoup, mais dont j'ignore le nom, et j'ai cru qu'ils allaient s'avaler tous les deux : ils étaient furieux, ils ouvraient des becs, il fallait voir ! C'est comme beaucoup d'entre nous, pour bouffer, ça se ferait tuer et, du petit au grand, c'est toujours l'éternelle loi de nature, à qui sera le plus fort,. et ôte-toi de là, que je m'y mette !
Donc mardi matin, nous sommes allés à la messe de mariage ; tout ce monde est parti de chez le papa, à côté de chez Louis l^oncin, çà figurait un long serpent tout le long du village ; il y avait là des chapeaux haut de forme qui devaient dater de Louis-Philippe et qui se cramponnaient sur des têtes d'hoiTibles vieux avec des redingotes et une blouse bleue par dessus ; quelques femmes avaient sorti, pour la circonstance, de braves châles Irançais dont on pouvait compter les plis et qui pendaient jusqu'aux talons. Les mariées en blanc, naturellement, avec de la fleur d'oranger qui doit se ballader, à l'heure qu'il est, sous un globe en verre, sur une commode, entre une paire de chandeliers. La messe a été dite par un curé de leurs amis, un gros qui doit siffler un verre de vm blanc avec beaucoup de plaisir ; le curé de La Membrolle regardait faire son collègue ; deux bonshommes sont montés près de l'harmonium et ont gueulé d'une façon tellement cocasse que tout le monde rigolait ; jusqu'au curé qui est parti d'un tel éclat de rire qu'on ne pouvait plus l'arrêter ; il a fallu lui tenir le front et le laver à
l'eau fraîche, car il était cramoisi. Ce n'était pas très solennel, mais une fois par hasard, c'était rudement drôle. Après cette imposante cérémonie, c'est le restaurateur Moreau qui avait la pause ; je n'assistais ni au déjeuner ni aU dîner, mais je présume que l'on se sera distingué ; vers les quatre heures, un omnibus loué à Tours et contenant les mariés et les garçons et demoiselles d'honneur est allé à domicile distribuer des couronnes de pain bénit : nous avons eu la nôtre, bien entendu, tout ça sentait les vermouths, le vin, tout ça était empilé sur cette voiture et filait ventre à terre ; mais les pochards ont de la veine, personne ne s'est rien cassé. Le soir, grand bal ; comme il ne commençait qu'à onze heures, et que jamais de la vie je n'aurais pu attendre jusqu'à cette heure-là, je me suis couché tranquillement sur le coup de neuf heures, comme d'habiUide. J'ai appris que l'on s'était beaucoup amusé, c'est l'essentiel.
Tu penses si ta longue lettre nous a fait plaisir, ma vieille Nanon ! Tout le monde l'a lue et relue et André va répondre ces jours-ci à sa Nanine. Ma femme et Mme Dejean étaient très heureuses d'avoir directement de tes nouvelles. Tu verras Alice le mois prochain. — Costallat m'a écrit qu'il t'avait vue : il était très content d'avoir été à Arcueil.
Allons, à bientôt, ma Nanine : d'ici là, continue de penser à nous tous qui t'aimons tant !
Ton vieux
Emmanuel.
Respects à la Sœur et souvenir à Alphonsinc.
Les petites Sœurs d'ici, qui sont si bonnes, m'ont demandé de tes nouvelles ; je suis allé deux fois chez elles acheter plusieurs petits remèdes ])onr purgeoter André et pour faire du quinquina.
La Membrolile, 18 juillet 90.
Ici, ma mie, rien de nouveau. Hier, je suis allé à Tours avec André, pour lui commander un petit complet gris-clair ; il sera gentil avec ça ; j'en ferai autant pour Marcel quand il arrivera, puis nous nous préparerons à ce voyage d'Auvergne. Çà ne m'amuse pas beaucoup de laisser tant d'argent aux Compagnies de chemin de fer, mais il y a si longtemps que j'ai promis qu'il faut, je crois, s'exécuter.
As-tu vu que mon ami Fauré était décoré ? Plus, le censeur du collège Rollin qui est si bon pour moi ; plus un nommé Zacharie Astruc, que tu as dû voir, dans le temps, rue des Batignollaises, un peintre, ami de Manet ; puis encore un nommé Dierx, un poète, ami de Catulle, qui venait aussi rue des mêmes Batignollaises dire des vers ; je ne pense pas néanmoins que tu te souviennes de celui-là.
La chardonnerette s'est envolée. C'est ma femme qui l'a laissée s'échapper en voulant donner à manger à ces oiseaux-là. Mais je crois que ça se console vite, les chardoninerets, car sa femme n'avait pas plus tôt tourné les talons que le mâle se mettait à chanter et à danser dans sa cage comme un pendu ! Les Froger, supposant que nous devions être désolés sont immédiatement arrivés avec deux serins, mais j'ai renvoyé tout ça, — et d'autant plus lestement qu'un chien, tout jeune, un petit chien perdu, s'est faufilé dans le jardin et ne veut plus s'en aller. On suppose qu'il appartient à Fermé, le voiturier ; on va demain samedi le lui flanquer dans sa carriole et ça ne sera pas long. Tl est là, ce pauvre chien, il me lèche, mais il m'embête.
Les de F... s'ennuient a Tours ; ça voudrait revenir par ici ;
ils cherchent des maisons avec grand jardin ; ils trouvent tout trop cher. Ils font d'horribles pifs ; l'aîné de leurs fils veut se faire curé ; il est dans les séminaires enfoncé jusqu'au cou ; il fait des petites chapelles et élève des oiseaux. Le cadet, lui, ne veut rien faire, c'est là sa vocation. Ils se balladent dans un bout de voiture, le père et la mère devant, les gosses derrière, et quand ils sont allés assez loin, ils reviennent. Le papa se réduit de plus en plus ; la mère engraisse et les enfants ont deux mètres de long sur vingt-cinq centimètres de large, des échalas.
11 y a longtemps que nous n'avons vu les S... Il y a une nièce que l'on marie dans leur famille, du côté d'Angers, alors on est dans les robes, les chapeaux ; Mme S... est au lit, pendant ce temps-là : elle est tombée sui* son chien ; son chien, en se relevant, l'a fait retomber à la renverse, elle a rebondi, ça aurait pu dm^er comme ça longtemps ; mais on est venu la caler ; elle a des noirs, des bleus, un tas d'affaires sur le corps ; mais ce n'est pas dangereux. Mme Dejean mange comme un Turc, marche comme un Basque, dort comme un loir, arrose son jardin, fait sa causette et sa partie et se fout du reste. Le reste n'est pas drôle, poiu'tant...
Allons, à lundi, ma pauvre vieille, — je pense à toi toujours et je t'embrasse comme je t'aime.
Ton
Mavel.
Alice et le petit embrassent bien fort la iXanine.
Compliments à la Sœur et à Alphonsine.
Pense à ton vieux !
Je viens de te chercher des pensées ; André m'aperçoit et me dit : Mets donc une branche du géranium à la Nanine, il sent si bon ! — et je l'y fourre aussi.
b4 LETTRES A NANINE
La Merabrolle, 21 juillet 1890.
Ma petite Nanine,
Mme Normant a envoyé ici, à André, une jolie petite montre en argent, à l'occasion de sa première communion. Tu penses s'il est ravi et s'il fait ses embarras. Il la suspend au chevet de son lit et la met, le soir, après diner, quand je vais le ballader.
Hier soir, les L... sont venus dîner. Mme L... s'est fait maigrir; tu te rappelles Cju'elle avait une paire de seins quelle ne pouvait plus trimballer ; le médecin lui avait déclaré net qu'il n'avait jamais vu quelque chose d'aussi formidable ; elle ne pouvait plus ni respu^er ni digérer ; le cœur était perdu au milieu de cette graisse et l'estomac, trop comprimé, ne fonctionnait plus librement, (iràce à un régime très sévère, elle est parvenue à se débarrasser de tout cet encombrement et elle va beaucoup mieux ; mais elle raconte si longuement et avec tant de détails l'histoire do cette maladie qu'on finit par en avoir assez ; hier, après le dîne]', elle a repris son histoire et, à dix heures et demie, çà n'était pas terminé ; la grand'mère s'endormait, ma femme bâillait, moi je laqinnais un de mes cors pour m'etn[)è(her d'en faire au.lant, enfin, on s'en fichait pas mal, à la fin, de cette histoire, ça durait trop. A onze heures, on était au lit.
A bientôt, la vieille Nanine : je vais le chercher une petite pensée, et je t'embrasse de tout mon cœur ; ton Emmanuel qui t'aime tant.
LETTRES A NANINE 5o
Jeudi, 24 juillet 1890.
Ma petite Nanine,
C'est aujouiYrhui ta fête, et la grand'mère et la maman et André sont en train de te confectionner nn petit bouqnet que tu recevras, je pense, avec cette lettre. Pour moi, Sainte-Anne, c'est toi, je n'en connais pas d'autres, et nous espérons que la pauvre jambe ira mieux — enfin !...
Je reprends mes paperasses et nous t'embrassons de tout notre cœur.
Le Mavel.
La Membrolle, 28 juillet 1890.
Ma petite Nanine,
Nous partons toujours demain mardi par le train de quatre heures du matin ; jeudi, nous irons à Arcueil, dans l'après-midi.
Ce matin, notre petit chardonneret est mort. II avait le bouton; Mme Froger le lui avait percé hier, mais sans doute trop tard ; ce matin, à six heures, il vivait encore, il était tout en boule, la tête dans ses plumes, il paraissait souffrir beaucoup ; pendant que je travaillais, il est allé finir sa petite vie d'oiseau dans son nid, que je lui avais mis hier soir. xA.ndré avait du chagrin ; je lui ai fait bêcher un petit trou dans le coin du jardin, il y a déposé le gentil oiseau, puis il a placé au-dessus deux ou trois fleurs avec un cercle d'osier. Et ça y est. On va lui donner un remplaçant.
A bientôt, ma pauvre vieille. Ton
Mavel.
Genève, 17 août 1890, dimanche,
Ma petite Nanon, je suis ici pour un grand concours, depuis hier matin. Je loge chez un vieil ami de Charles de Viart, M. de P..., celui que nous appelions Tutia\ tu te le rappelles peutêtre. — Ce Genève est toujours splendide, mais quelle chaleur ! Ce soir, banquet, illumination sur le lac ; demain, grande tournée sur le lac ; enfin, on n'a guère une minute à soi. Je repars mercredi matin pour Ambert, et samedi, nous passerons la journée à Clermont ; dimanche, nous serons à Cusset.
Ah ! en venant à Genève, je suis passé par Lyon et j'ai eu le temps d'aller à Fourvières te chercher une petite médaille ; mais je n'ai pu malheureusement la mettre sous enveloppe, comme je le désirais tant ; je te la donnerai à Arcueil. — Je n'ai que le temps de l'embrasser, ma bonne vieille, car je suis encore de corvée, et il faut se remettre en habit noir toute la journée par trente degrés de chaleur ! — A bientôt, ma Nanine, je te réécrirai dans trois jours ; les petits t'écrivent d'Ambert, enfin ! Ton vieux
Emmanuel.
La Membrolle, 8 septembre 90.
Ma petite Nanine,
Nous avons déjà repris notre train-train et nos occupations journalières. Nous rentrerons tous au commencement du mois prochain. Je ne sais pas encore si je retournerai, seul, à La Membrolle, après avoir installé tout le monde : cela dépendra des événements et de mes affaires. — Il est toujours cjuestion de monter Gwendoline à l'Eden, chez Verdhurt, et Le Roi malgré lui à Toulouse, mais ce n'est pas absolument sûr ; il faudra donc que je reste un peu à Paris pour surveiller tout cela.
Marcel t'a raconté, ma mie, toutes les péripéties de notre voyage en Auvergne et en Bourbonnais ; je me suis fait remplacer par lui, ton Mavel se contentait de relire les lettres afin de voir si rien n'était oublié ; mais Marcel écrit très gentiment, tu as dû t'en apercevoir, et il passe en revue avec une grande fidélité tout ce qui se passe. Les Rimbaud ont été très aimables, mais cet Ambert est bien petite ville, toujours bien arriéré ; j'y avalerais ma langue au bout de huit jours ; — il n'y a que ce malheureux Fraisse qui se soit occupé de moi ; les membres du cercle, les messieurs de l'endroit m'auraient offert un verre de vin blanc, ça ne les aurait pas ruinés ; ah ! je t'en fiche ! rien du tout, c'est comme si je n'existais pas. Je suis mieux reçu à l'étranger ou dans les villes où je ne connais personne, mais où je le suis par mes ouvrages.
A Genève, j'ai bien pensé au papa, à la maman et à la Nanine; te rappelles-tu la vue du Mont Blanc, le lac, le Rhc)ne qui en sort en tumulte, et le square de Jean-Jacques Rousseau ! Nous avons vu tout cela tous les quatre, ma pauvre vieille, et j'étais bien petitonnet, et tu m'aimais déjà de tout ton cœur ! Ah ! il y a
fièrement longtemps ! Le papa et la maman nous ont quittés, toi tu es là-bas, moi ici, mais nous pouvons encore parler d'eux et nous embrasser de temps en temps ; — quelle triste et singulière chose que la vie ! — J'ai eu beaucoup de succès à Genève, et j'ai été reçu superbement chez Tutur, qui est très calé. Il a une femme charmante et trois garçons, très intelligents et très travailleurs, et si aimables ! Ces trois enfants ne voulaient jamais me quitter : ils veulent m'écrire et il faudra que je leur réponde ; ils sont internes chez les Jésuites, dans le Jura. Enfin, ce sont des gens très bien. Cet animal de Tutur, qui n'a jamais rien fichu de ses dix doigts, est heureux comme un coq en pâte, ses enfants sont bourrés de prix : il y a de sacrés veinards tout de même icibas ; — il faut prendre son parti de n'être pas de ceux-là, et se consoler en tâchant d'augmenter sa valeur personnelle. Au surplus, il est ])on comme le pain et se décarcassait pour m'être agréable ; il m'a ballade jusqu'au fond du lac, à Lausanne, à Evian.
A Cusset, même accueil ; jamais les chers iMonvoisin n'avaient été si prévenants, et, certes, ils l'ont toujoui^ rudement été pour nous. Marcel t'a tenu au courant des promenades que nous avons faites. Tous les jours, nouveau programme. — Que j'aurais voulu l'avoir avec nous, comme autreifois, chère Nanon ! Et quand nous prenons une distraction, moi et les miens, il faut toujours me dire : ma Nanine est là-bas, toute seule, bonnejean, et elle ne voit rien de tout cela ! C'est un chagrin de plus pour ton Mavel.
Adieu, ma mie. Ici, il fait beau ; le père Roncin bal son blé dans la grange d'en face et m'embête avec son tic-tac — enfin, c'est la petite vie monotone de la campagne.
Le Mavel.
La MembroUe, 9 septembre 1890.
J'ai reçu ta bonne lettre, ma Nanine, et suis si heureux d'avoir de les nouvelles ! On s'écrit sans savoir seulement si l'on vit !
Ce pauvre Enoch a été bien bon d'aller voir la Nanine, car il est très occupé et ça lui prend du temps ; mais cela prouve qu'il a du cœur, et que lorsqu'on a connu la Nanine on ne peut jamais l'oublier.
A vendredi, ma pauvre vieille. Ton
Mavel.
La MembroUe, 12 septembre 90.
...Je vais t'en raconter une plus forte. La fille du boulanger du iond du village, près de l'église, s'était mariée, depuis trois ou quatre ans, avec un bonhomme qu'elle n'aimait pas. Le bonhomme se méfiait depuis quelque temps de son garçon boulanger, taillé en hercule — et le bougre n'avait pas tort. — Dimanche dernier, il fait semblant de partir pour Neuillé, et, à dix heures du soir il revient, voit rentrer le couple chez lui, attend que les lumières soient éteintes, puis, crac, casse un carreau et tire quatre à cinq coups de revolver au fond de la chambre ; — il blesse le garçon boulanger, la jeune femme affolée file dans les champs, et lui va> se constlituer prisonnier à Mettray, par il croyait avoir bel et bien tué le garçon boulanger, qui, malin, avait fait le mort, avec une simple balle à l'épaule que M. Jouarre lui a retiré le lendemain matin. Tu penses si ça a fait du chahut. Mais le plus drcMe, c'est que le mari tient à sa femme et ne donnera pas son consentement à une demande en divorce, qu'elle serait très disposée à demander elle-même. Ça va donc se terminer gentiment. En voilà une affaire ! a dû dire la mère Tonnelier.
Et de deux : Mme Roulleau et la mère Bordier se sont querellées d'un jardin à l'autre ; la mère Roulleau, pas endurante, a fait pirouetter ce vieux cotret de mère Bordier, qui est allé tomber les quatre fers en l'air, à dix pas de là, en criant à l'assassin. Les gendaniies sont amvés le lendemain, lorsque l'affaire était arrangée.
Ce n'est pas de la blague, ma petite Nanine ; ces deux histoires sont authentiques.
A bientôt ma petite vieille, ton
Mavel.
23 septembre 1890, La Membrolle.
Ma petite vieille,
Voici d'autres pêches ; les belles cVen dessus sont, mûres ; mange-les d'abord. — Les autres peuvent attendre ; tu les tâteras. — Je porte le petit paquet au chemin de fer avec les petits. — Il va venu-, ton pauvre Mavel, il va venir !
Nous t'embrassons tant que nous pouvons. Ton
Emmanuel.
P.-S. — Flanques-en une dans le coco d'Mphonsine et une autre dans le gésier à Françoise.
La Membrolle, 3 octobre 1890.
Ma bonne vieille,
Ça sent le départ ; les notes arrivent ; Roulleau, la chemisière, la mère Bordier, M. Loiseau, le piano, le tailleur, ah ! c'est du propre ! — Nous filons lundi ; mercredi au plus tard je courrai bien vite t'embrasser ; mardi, si je peux ; mon Dieu, que le temps me dure ! — Ici, rien de nouveau : ah ! si ! Cette Membrolle est enragée ! Après l'histoire de la boulangère, dont le mari a salé le mitron, voilà la petite L..., la fille de l'épicièrc, qui s'est emparée, paraît-il, d'un voyageur à qui son mari l'avait confiée pendant qu'il allait l'aire ses vingt-huit jours. Maman L... est partie en sourdine pour Château-Lavallière pour arranger cette petite affaire. .V qui le tour? J'ai rudement ti^availlé depuis un mois, mais plus j'en fais, plus il en reste à faire ! C'est esquintant. A bientôt, ma mie.
Ton vieux
M AVEL .
Paris, samedi matin 15 novembre 1890).
Ma petite Nanine,
Je ne pourrai pas venir t'embrasser demain, car je pars ce soir pour Munich. L'Intendant m'a envoyé une dépêche en me priant de venir un jour plus tôt, et me rembourse tous mes frais. La première de Gwendoline a lieu le jeudi 20. Tu penseras à ton Mavel, qui ne t'oubliera pas non plus. Je pars à six heures vingtcinq de l'après-midi et j'arrive le dimanche à midi. Il paraît que ce sera joué superbement. Je t'écrirai de là-bas, bien entendu ! Je reviendrai, soit vendredi, soit samedi, et ma première visite sera pour ma vieille.
Lamoureux rejoue l'ouverture de Gwendoline demain.
Saint-Saëns est venu dîner hier : il était charmant et nous avons passé en tête-à-tête une bonne petite soirée. Nous lui avons donné un poulet et un filet aux artichauts ; mais il ne mange presque rien.
Chez Verdhurt, ça va toujours couci-couca ; mais je crois néanmoins que ça se maintiendra et que j'entrerai en répétitions dans les premiers jours de décembre.
La maman t'embrasse et te fait dire à bientôt. Et moi, dans huit jours, ma petite Nanine, avec de bonnes nouvelles à t'annoncer probablement. D'ici là, pense à ton Mavel qui t'aime tant!
LLIITIŒS A XAMNE 65
Munich, 18 novembre 90.
Kh l)jeii, ma mie. ton Mavel est toujours de ce monde ! Je suis arrivé dimanche à midi : hier matin, nous avons répété Gwendoline ; l'exécution est magnifique, et je compte sur un grand succès. — Ce soir, nous répétons génévalcment, et jeudi, la première. Je partirai le vendredi soir à une heure du matin et serai à Paris samedi à six heures du soir.
J'ai été reçu admirablement par llnlendant et le chef d'orchestre, qui adore ma musique (il est l'ami intime de Mottl, celui de Karlsruhe) et ne me quitte pas d'un pas de pigeon. Aujourd'hui, je dîne chez le plus grand peintre de l'Allemagne, un nommé Lenbach, qui est richissime et habite un vrai palais. — Enfin, tout va bien et la santé aussi, pas de rhume, rien !
Il est huit heures. Je n'ai que le temps de m habiller et d"aller retrouver le chef d'orchestre, qui m'attend pour travailler. A dimanche, ma vieille; je te donnerai, de vive voix, toutes sortes de détails et je t'embrasserai comme je t'aime. X "oublie pas ton pauv' vieux.
Emmanuel.