Alfred Lepoittevin
présente et je vois (nettement, comme je vois la Seine) la surface de la mer Morte scintiller au soleil. Hérode et sa femme sont sur un balcon d'où l'on découvre les tuiles dorées du Temple. Il me tarde de m'y mettre et de piocher furieusement cet automne; aussi ai-je envie de commencer ma saison d'hiver le plus tard possible. Ça me fait deuil de songer qu'à peine revenus ici, vous quitterez Vieux. Oh ! non î n'est-ce pas ?
Croirais-tu que je pense souvent à de F***? Est-ce assez bête! Mais je pense plus souvent à ma pauvre fille, que j'embrasse bien fort.
Sa Nounou ou le dernier des Pères de l'Eglise.
Pour mon neveu :
Considération griève : comme les Eaux-Bonnes ne sont pas un séjour folâtre, je vous engage à y rester cette fois le plus longtemps que vous pourrez, afin de n'y pas revenir.
Je vous plains! car, moi aussi, j'ai connu Tembêtement radical des villes d'eaux, et je n'y étais pas pour mon compte. Réfléchissez à celte beauté morale, et qu'elle vous soit un encouragement à tolérer vos douleurs.
La table d'hôte, hein? la cloche ! et tout le reste! cette vie de bestiaux qu'on mène ensemble a quelque chose qui nous ravale. C'est le rêve moderne, mon bon ! Démocratie, égalité !
Croisset, mercredi r.oir, 23 août 1876.
Mon pauvre chat,
Je ne sais pas encore quand je m'en irai à Paris, probablement de demain ou d'après-demain en huit? et je suis bieîi fâché de m'en aller juste au moment où tu arrives ! mais j'aime encore mieux ça que de partir huit ou quinze jours après. C'est bien dommage que tu ne puisses pas reculer ton retour!
â la fin de septembre, il me faudra retourner à Paris (pour vingt-quatre heures seulement), afin d'assister à la première de Daudet. Que n'est-elle à la fin d'octobre, car j'ai bien peur que mes enfants ne me lâchent avant même cette époque. La bonne Princesse a eu tellement chaud au Havre, qu'elle s'est empressée de retourner chez elle, si bien que je n'aurai pas sa visite. Elle me rappelle que, depuis trois ans, je n'ai pas fait le moindre séjour à Saint-Gratien et me somme d'y venir. Tout cela me dérange infiniment! Si le Moscove ne devait pas venir immédiatement, je partirais tout de suite — et encore ne suis-je pas bien sûr de l'arrivée dudit Moscove ! J'espère que, demain, je saurai là-dessus à quoi m'en tenir.
Si je ne vais pas maintenant à Saint-Gratien, // faudra que j'y aille lors de la pièce de Daudet, et alors j'abandonnerais encore ma pauvre Garo, dont je commence h m'ennuyer. Ce serait trop bête !
Si rien ne vous force à passer par Paris, je vous engage à revenir par Orléans, de voir Chartres que tu ne connais pas, et qui est on ne peut plus curieux.
Le père Baudry est resté ici deux jours pleins. Sa société est charmante ! Nous avons bavardé d'une façon inimaginable. Lundi, j'ai dîné avec lui chez son frère, qui a été gigantesque de comique. Je vous donnerai les détails du dîner, lequel n'a pas valu celui de Mme Pelouze, oh non ! un canard pourri, un soi-disant pontl'évéque, qui était du livarot, etc. ! Son frère en souffrait !
11 (F. Baudry) croit que mes deux contes auront le plus grand succès. Aujourd'hui, j'ai nettoyé ma table; elle est maintenant couverte de livres relatifs à Hérodias et, ce soir, j'ai commencé mes lectures. — Autre guitare î
Je t'embrasse bien tendrement.
Ta vieille Nounou.
Maintenant que je n'écris plus, je sens ma fatigue ; cependant, je n'ai pas encore retrouvé le sommeil.
Paris, vendredi matin, 8 septembre 1876.
Mon pauvre loulou,
Tu ne m'as pas l'air de t'amuser extrêmement à Croisset ?
Tu me dis que sans moi « c'est la maison des morts ». Piien de plus vrai ; mais les morts sont plus agréables que les trois quarts des vivants. Les souvenirs de cette nature sont pleins de douceur, quand on a passé par les grandes amertumes.
Dans une huitaine de jours je ne serai pas loin d'aller
3Si LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE
te rejoindre, et j'espère que nous passerons ensemble quelques bonnes semaines. Ton pauvre Vieux s'en réjouit d'avance. Si le mauvais temps continue, la première de Daudet aura lieu du 15 au 18, courant, ce qui fait que je ne serais pas obligé de revenir à Paris. La collaboration de Bélot aura, je crois, été nuisible à Daudet? Ils ont fait un dénouement imbécile, par peur du public, par lâcbeté.
J'ai vu hier les Charpentier, retour de Bretagne, et ce matin, mon élève Guy qui se porte mieux; mais la santé de sa mère l'inquiète. Aujourd'hui et demain je passerai mon après-midi à la Bibliothèque pour y lire et feuilleter différents bouquins relatifs à saint Jean- Baptiste.
Comprends-tu jusqu'à quel point je suis beau? Hier j'ai fait une longue visite à Maury et à Ganneau^
Si la pièce de Daudet n'est jouée que le 18, je reviendrai le lendemain avec le Moscove.
Quant au reste, j'aurais tant de choses à te dire que je ne dis rien. En somme, ton pauvre Vieux n'est pas gai.
Ton dictionnaire allemand est sur ma table. Cherche donc mon dictionnaire anglais, reliure brunâtre.
Adieu, pauvre fille chérie.
Ta Nounou t'embrasse.
Paris, lundi matin, 11 septembre 1876.
Certainement, ma chère fille, dans huit jours je serai revenu dans le bon Croisset ! La première de Daudet est,