Le rraréchal de Mac-Mahon
Bidault, notaire, croit que je travaille tout au plus une heure par jour! il a exprimé cette opinion à ton époux. Vraiment, les bourgeois vous supposent trop de génie!
A propos d'imbéciles, je pense à Mac-Mahon et aux Jacques qui l'admirent. Comment ! la bonne Flavie, elle aussi, croit à ce « sauveur »? Elle est sur la pente de la décadence ; c'est triste ! . . .
Tu me ferais plaisir d'écrire à mon disciple que tu es à Paris, pour qu'il vienne te voir et que j'aie de ses nouvelles. Passe chez Mme Brainne, toujours malade : ce sera aimable à toi.
Bouvard et Pécuchet vont bien. Le chapitre suivant se dessine dans ma tête et, pour celui que je fais, il me semble que je le tiens. Je ne comprends pas que tu sois si longtemps à tes rangements, et mon cœur d'oncle et d'artiste brûle de savoir l'opinion de tes professeurs sur tes œuvres de cet été.
Adieu, pauvre chérie.
Ta Nounou.
Croisset, mardi, 2 heures, 4 décembre 1877.
Mon pauvre chat,
Ta lettre est triste, et rien d'étonnant à cela, puisque je la reçois un mardi, jour, pour moi, néfaste; mais d'abord, causons de ce qui te tient le plus au cœur : la peinture, l'Art sacro-saint!
Pauvre loulou, tu as des ennuis à cause de ta peinture ; mais, plus tu avanceras, plus ils augmenteront! L'histoire des Arts n'est qu'un martyrologe; tout ce qui est
escarpé est plein de précipices. Tant mieux! moins de gens peuvent y atteindre.
Ton parti est sage : (( vole de tes propres ailes », avec le secours de Guilbert pour le dessin et, de temps à autre, un conseil de Bonnat.
Quant à de Fiennes, je souhaite que les choses s'arrangent,'car ce serait bien embêtant et coûteux de déménager. Il sera toujours le plus fort, étant le propriétaire, c'est-à-dire ayant l'argent ! Jamais on ne m'a fait, à moi, la moindre réparation. Tout est locatif! c'est convenu ! Donc, il faut céder ou s'en aller, et surtout en finir avec toutes ces histoires imbéciles qui usent votre énergie, dont on n'a jamais trop pour des choses plus sérieuses...
Ernest désire que tu fasses le voyage de Trieste avec lui, parce qu'il s'agit là-bas d'une décision grave à prendre et que tu as « l'esprit des affaires » : c'est le mot qu'il m'a dit l'autre jour. Je préférerais avoir ta gentille société, pendant six semaines, ma chère fille. Néanmoins, je pense qu'il est raisonnable, pour une foule de raisons « majeures », de faire ce qu'il demande, (( d'acquiescer » à son désir !
Ton oncle ayant tout à fait perdu le sommeil (par excès de pioche?), a pris, hier, un bain de deux heures et, de plus, s'est purgé, de sorte qu'il a un peu dormi cette nuit et se porte, ce matin, comme un charme.
Je suis très content de Bouvard et Pécuchet ; mais que de chemin me reste encore à parcourir ! que de livres à consulter! que de difficultés! Parfois, quand j'y rêve? la tête m'en tourne, et je me sens écrasé par le poids de mon ambition.
Et le père Rabelais, qu'en fais-tu ?
Maintenant, qu'ai-je à te dire? Rien du tout. Julio dort dans mon fauteuil; il tombe une petite pluie fine. Je vais mettre ceci à la boîte, recopier cinq pages (la visite
de Mme Bordin et du notaire, au musée), puis revêtir la robe de chambre du Moscove (laquelle fait mes délices) et m'étendre sur mon divan rouge afin de piquer un chien, si faire se peut.
Adieu, pauvre Caro.
Mme Pelouze n'a pas la prétention d'être une femme « supérieure » ; c'est toi qui en es une! Elle est seulement très aimable, qualité rare dans les deux sexes...
Fais la paix avec de Fiennes ! Dis-lui, comme Robert Macaire au gendarme: « Embrassons -nous, et que ça finisse ! »
CGCXXI
Croisset, dimanche, 3 heures, 9 décembre 1877.
Le brouillard blanchit mes vitres, comme une décoction de chaux. Pas un bruit, pas un souffle. Julio dort sur mon tapis et je viens de finir mes notes sur l'archéologie celtique. Ouf! à 5 heures je vais prendre ung bain pour tâcher de calmer Monsieur et faire qu'il puisse dormir. Mercredi prochain, anniversaire de ma naissance, Valère viendra dîner avec moi. Il apparaîtra par le bateau de 2 heures et nous travaillerons ensemble tout l'aprèsmidi et toute la soirée. Il m'est fort utile pour le classement des notes qui figureront dans le second volume de Bouvard et Pécuchet. M'occupent-ils, ces deux imbécileslà! quelle pioche! Par moments je me sens comme broyé sous la masse de ce livre ! Je ne crois pas être arrivé au point que je voulais, dans trois semaines? N'importe ! je serai à Paris, au jour de l'an, pour embrasser ma pauvre fille.
Ta lettre de ce matin m'a fait plaisir. Ta m'y parais de
meilleure humeur. Comment! dans la même semaine Opéra, Opéra-comique, et Conservatoire ! Voilà une existence!...
Un de ces jours, quand? je n'en sais rien, j'irai à Rouen pour reporter des livres à la Bibliothèque et je ferai une visite à l'Hôtel-Dieu ! J'irai aussi voir l'Ange Mme Lapierre dont je n'ai pas entendu parler depuis notre dîner. Du reste, les Anges m'occupent très peu.
As-tu des révélations de mon disciple*? Quel drôle de petit bonhomme !...
Tous les matins j'ouvre le Bien Public avec l'espoir de la démission de Bavard ! Il tient bon ! Je finis par le trouver sublime, mais ce sublime-là est embêtant.
Adieu, pauvre Caro, je t'embrasse bien fort.
Ta vieille Nounou,
Croisset, nuit de mardi, 19 décembre 1877.
Mon loulou,
Je compte partir de jeudi à dimanche de la semaine prochaine. Je ne sais pas encore le jour? Tout dépendra de Bouvard et Pécuchet, Mais tu peux, dès maintenant, commencer les préparatifs pour recevoir ton Vieux. Franchement, il est un peu éreinté. Sais-tu, depuis trois mois (le commencement d'octobre), combien j'ai pris de congé? un^ celui où j'ai été à Rouen pour le buste du père Pouchet-. Il est vrai que je ne crois pas ma besogne