CCCXXIII
Croisset, mercredi, 6 heures, 31 mai 1878.
Enfin, me voilà rentré dans mes Lares ! Dieu merci! mais je tombe sur les bottes !!! Conséquence de mes deux jours passés à Paris, et surtout de la journée d'hier. Que de mal pour avoir une voiture ! et quelle
1. Il venait d'être nommé ministre de l'instruction publique et des beaux-arts.
pluie! J'ai été obligé de refaire sécher mes habits au feu, pour les remettre ce matin.
Dimanche soir, j'ai diné chez moi, tout seul, et je me suis couché dès 10 heures. Lundi, j'ai eu à déjeuner d'Osmoy qui m'a accompagné dans mes courses jusqu'à 4 heures. Il a été charmant d'esprit et de cordialité. Cela m'a fait du bien au cœur, car tu sais que Vieux est sensible. Bref, nous nous sommes séparés plus amis que jamais et il m'a promis de me faire une visite à Croissct le 12 juin. Le soir, j'ai eu à dîner mon disciple, qui a partagé mon petit pot-au-feu. J'avais rencontré dans la rue Victor-Hugo et Mme .Drouet (laquelle s'est informée avec beaucoup d'insistance de Mme de Gomman ville). Bref, il n'y a pas eu moyen de refuser une invitation à dîner pour hier. Repas fort agréable. Absence de politique. Sympathie universelle.
A 11 heures et demie je suis arrivé ici, par un froid terrible. Mon déjeuner était prêt. Julio a bondi devant moi et m'a accablé de caresses. Del heure à 3, j'ai fait des rangements, puis dormi jusqu'à 5. Présentement je puis me remettre à l'ouvrage. Le jardin me paraît en bel état.
J'étais invité par le Comité du Centenaire de Voltaire à orner de ma personne cette petite fête de famille. Mais j'ai préféré, malgré mon culte pour Voltaire, ne pas perdre deux jours sur le pavé de Paris et revenir dans ma vieille maison me mettre à la pioche. Tes prévisions se sont réalisées. Monsieur a lampe, à son déjeuner, toute une cruche de boisson.
Toutes les fois que tu recevras une lettre de moi à Chinon, dis à Mme de la Chaussée que je te charge de, etc., c'est convenu et exigé.
Adieu, pauvre loulou. Promène-toi et soigne-toi, rétablis-toi !
Et écris le plus souvent et le plus longuement que tu pourras au \ieillard de Cro-Magnon, Au surnuméraire, A la Nounou,
A ta vieille bedolle d'oncle qui t'embrasse.
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Oui, mon loulou, j'ai eu grand plaisir à me retrouver dans mon pauvre vieux cabinet. Je me promène dans le jardin qui est maintenant splendide. Je contemple la verdure et les fleurs et j'écoute les petits oiseaux chanter.
Ma « bonne », qui est très gentille et très douce, est dans le ravissement de « la campagne ».
Mes deux premiers jours ont été occupés à mes travaux d'architecture pour Mme Pelouze^ Je crois (sans me vanter) avoir fait quelque chose d'ingénieux, et qu'elle sera contente?
Hier soir enfin^ je me suis remis à Bouvard et Pécuchet! Il m'est venu plusieurs bonnes idées. Toute la médecine peut être faite dans trois mois, si je ne suis pas dérangé. Les affaires me semblent en bonne voie ? et peut-être allons-nous, bientôt, sortir de notre gêne et de notre inquiétude.
Ce soir, j'ai dîné chez Mme Lapierre. Son mari m'a paru plein d'ardeur pour nous obliger. A la fin de la semaine, j'irai avec eux au Vaudreuil. Demain, j'attends ce bon Laporte à déjeuner. Il me ramènera Julio.
1. Un projiet de fontaine renaissance pour Chenonceaux dont mon oncle fit une description très détaillée.
•..Tantôt, sur VEunion, vue de Caudron, et celle d'une procession qui se traînait en psalmodiant le long du bord de Teau.
Quelle chaleur ! on tombe sur les bottes. Ernest t'a-t-il raconté l'histoire du père Briant mordu par son âne? Ils ont pendu l'âne pour le punir, comme les Carthaginois crucifiaient les lions.
Je te plains, pauvre chat, d'être à Paris. On est si bien à Croisset. Quelle paix ! et puis, plus de redingotes à mettre ! plus d'escalier à monter ! Mais la semaine prochaine je vais perdre encore trois ou quatre jours! j'en enrage d'avance. Espérons qne c'est la fin.
Là-dessus, bonne nuit, chère Caro. Je retourne à ma page. Serviteur!
Ta Nounou te bécote.
Croisset, nuit de lundi 11 juin 1878.
Puisque tu te plais à Chinon, pourquoi n'y pas rester jusqu'au 16? Profite des bons moments, ils sont rares.
Que vas-tu faire? et qu'allez-vous faire ? Vous me semblez bien incertains, quant h vos projets de voyage? J'imagine que tu vas d'abord voir un peu l'Exposition et le Salon, bien entendu. Mais ensuite, iras-tu directement à Plombières ou à Royat? Ou bien reviendras-tu dans le pauvre vieux Croisset qui est maintenant très beau et où je vous plains de ne pas être. Le seul événement de ma semaine a été hier, ici, le dîner de Lapierre. Leur môme, qu'ils m'ont amené, ne m'a pas diverti du tout, mais pas du tout. Son excès d'activité surexcitée par
Julio, et d'ailleurs bien naturelle à son âge, comme dirait Prudhomme, m'empêchait de parler, me faisait battre le cœur. Comment des parents sont-ils assez égoïstes pour infligera leurs amis des supplices pareils? Mais il est convenu que les célibataires seuls sont égoïstes î A 9 heures 1/4 je me suis retrouvé dans ma solitude avec plaisir. Voilà le vrai.
Mes bonshommes se portent bien, mais c'est peut-être leur faute. Je ne dors pas assez. Pas plus de cinq heures la nuit, et à peine deux dans le jour...
Aujourd'hui, fête à Dieppedalle. Il a passé beaucoup de monde et de bateaux sous mes fenêtres. Comme j'avais tout à l'heure extrêmement froid aux pieds, je viens de me faire du feu. Voilà les dernières nouvelles.
Croisset, 21 juin 1878.
Mon loulou,
Commençons par gémir sur la chaleur, ou plutôt de chaleur! Comme vous devez en souffrir, et que je vous plains! Dépêche-toi d'arriver ici, ma chère fille, pour humer la verdure et te reposer.
Hier, j'ai cuydé crever d'étouffement. Monsieur avait pris sans doute trop de moules? Elles n'étaient pas mauvaises, puisque mon nombreux domestique ne s'en est pas aperçu; mais moi, j'ai été fortement gêné. Aujourd'hui il n'y paraît plus et je pioche Bouvard et Pécuchet» Ma médecine est esquissée. Demain je me mets aux phrases. Ça fera de quatorze à seize pages en
432 LLTTRES DE G. FLAUBERT A SA ?<1ÊCE CAROLINE
tout, c'est suffisant. Oh ! si ce livre n'est pas assommant, quel livre !
Ce matin, j'ai reçu deux articles élogieux sur les Contes, un dans le XIX' Siècle, et l'autre dans l'Officiel de Mme Daudet; de plus, une lettre de félicitations de Du Camp.
Je me réjouis à l'idée d'embrasser mon poulot lundi, vers 5 heures, et j'attends dimanche matin un billet me confirmant cette bonne nouvelle. Voilà tout ce que j'ai à le dire, ma chère fille.
Une seule chose me chiffonne dans votre retour à Croissel : c'est que j'ai peur que vous remettiez indéfiniment votre voyage aux Eaux et que les Eaux ne coulent sans vous, ce qu'il ne faut pas faire.
La maison est prête et vous attend.
J'ai eu la visite de Carrière \ lundi, et hier j'ai passé quatre heures de suite, sans bouger, à la bonne Bibliothèque de Rouen, d'où j'ai emporté des livresque j'avale en ce moment.
Adieu, pauvre chérie. Je t'embrasse bien fort.
Vieux.