CCXXVIII
Paris, lundi soir, 15 décembre 1873.
Mon pauvre Caro,
Je nie réjouis à l'idée de savoir que dans une huitaine, tu ne seras pas, nous ne serons pas bien loin du moment où je re verrai et bécoterai ta bonne et gentille mine. Dès que ceci te parviendra, tu serais bien aimable de m'envoyer un télégramme : V pour me dire comment s'est passée la traversée, et 2° le jour et l'heure de votre retour. Mais d'ici là j'attends une lettre en réponse
à mon télégramme de jeudi dernier 11 et à ma lettre de vendredi.
Rien de nouveau. Le Vaudeville continue à être charmant pour moi. Je sais, par mon « élève » Guy de Maupassantqui est le camarade d'un des actionnaires ou commanditaires de l'établissement, que ces messieurs fondent sur la pièce de grandes espérances. On s'est débarrassé de Barrière qui voulait me couper l'herbe sous le pied.
Aujourd'hui, le manuscrit a été définitivement arrêté et les rôles sont à copier. Dans une huitaine, M. Vieux sera sur les planches. Voilà, mon loulou. Autre histoire: j'ai vendu Saint Antoine à Charpentier, à d'excellentes conditions ! Je te les expliquerai.
La traduction du dit bouquin dans une revue russe me rapportera près de 3,000 francs ! Gela, c'est une gentillesse de Moscove, et j'ai d'autres « tours dans mon sac ». Enfin je crois que je vais devenir pratique !!!. pourvu que je ne devienne pas idiot! ce qui en est souvent la conséquence?
Mais comme le père Hugo va faire paraître d'ici à un mois un roman en trois volumes intitulé Qu atre-vingt-t relz e . il nous faudra attendre pour paraître que ce livre-là ait produit son effet. On va néanmoins impriniertoutdesuite.
Mon plus grand souci est maintenant de trouver un amoureux (pour le rôle de Julien), ce qui ne me parait point facile, les jeunes acteurs d'à présent ne comprenant goutte à la poésie et à la passion. Démon temps on en aurait trouvé à remuer à la pelle î
Ge matin j'ai déjeuné chez Mme Garvalho et demain j'irai la voir dans V Ambassadrice,
Ta Nounou qui t'aime.
Il fait très froid. Le vent vous coupe la margoulette.
Lundi, 1873.
Oui, ma chérie, j'irai dîner demain chez loi : ce sera ma première sortie depuis vendredi soir. Ma grippe a été abominable samedi et hier. Aujourd'hui je vais mieux.
Le Candidat est arrêté par la grippe de Delaunoyî il a dit à Emile (qui vient d'aller chez lui) qu'il espérait reprendre les répétitions mercredi ou jeudi; je n'en sais pas plus! la pièce se désapprend. C'est déplorable.
Autre histoire. La censure de S. M. l'Empereur de toutes les Russies a arrêté la traduction de Saint Antoine comme attentatoireà la religion, etinlerditmemelavente de l'édilion française, ce qui me fait perdre 2,000 francs que m'aurait donnés la Revue de Saint-Pétersbourg et peut-être encore 2 ou 3,000 que j'aurais eus tant de la traduction du volume que de l'édition française.
Enfin il faut être philosophe.
Est-ce le rhume ou l'oisiveté? mais depuis samedi je suis triste à crever.
Demain je passerai quelques bons moments avec ma pauvre fille.
Sa Nounou.
LETTRES DE G. FLAUBEUT A SA NIÈCE CAHOLINE 297
Samedi soir, mars 1874.
Mon loulou,
La première est décidée pour vendiedi^ et la répétition générale pour mercredi. Mais d'ici là il y aura encore du changement. Je pourrais bien n'être joué que samedi ou lundi ? à la grâce de Dieu, du reste ! Je ne pense plus du tout au ((.Candidat » / Tel est mon caractère. C'est une idée usée dans mon cerveau. Tant mieux! je n'en serai que plus calme. Mais ce qui m'exaspère, ce sont les gens qui me demandent des places! Il y a des âmes sans pitié! J'en cognois qui m'ont écrit jusqu'à six lettres, pour avoir un balcon ! Mon pauvre Bouilhet avait l'idée d'un livre intitulé les Gladiateurs modernes. Je comprends maintenant la profondeur de son idée. II faut que nous amusions^ dussions-nous en crever!
Il me sera impossible de donner (même en location) le quart des places que j'ai promises. Bonsoir!...
Je ne sais pas pourquoi je t'écris, ce soir? Car je n'ai rien à te dire : par besoin de causer, sans doute. Nous nous voyons si peu! et je te ferai observer, à ce propos, que tu ne viens jamais me faire de visites! tandis que tu vas chez un tas d'imbéciles, soit dit sans t'offenser.
Probablement que lundi, vers 4 heures du soir, je passerai chez toi en revenant de chez Charpentier, où je resterai tout l'après-midi à relire Saint Antoine^
1, Le Candidat fut joue le 11 mars 1874 et n'eut pas de succès; mon oncle retira la pièce après la quatrième représentation.
Nous avons laissé échapper des fautes. C'est mardi qu'on m'a promis mes places.
Mon rhume dure toujours. Je suis très fatigué, doux et mélancholieux.
Ta vieille Nounou.
GCXXXI
Croisset, lundi soir, 1874.
Oui, mon loulou, ton Vieux se trouve bien et même très bien, au milieu de son vieux cabinet, dans son vieux Croisset, à raboter sa vieille littérature, sur sa vieille table. Mon cinquième chapitre^ est maintenant tout à fait en train, et si rien ne m'arrête, je puis l'avoir fini à la fin de juillet.
Ton mari m'a tenu compagnie pendant trente-six heures, et est parti ce matin. Le diner d'hier lui a plu beaucoup. Il a absorbé pas mal d'aloyau et immensément de crème. Il était fort content de la réussite de ses travaux horticoles. Mamzelle Julie n'est pas encore revenue. Un gros rhume la retient à Rouen. Je compte avoir le bon Laporte mercredi à dîner et à coucher.
Dimanche prochain j'aurai peut-être à déjeuner M. et Mme Lapierre.
Fortin s'est engagé à guérir ma tache frontale qui est maintenant fort laide : aussi prends-je de la liqueur de Fowler comme une jeu«e fille chlorotique et du bicarbonate de soude.
Voilà toutes les nouvelles, pauvre chat.
Je te félicite de la société de la bonne Flavie. C'est