PREMIERE PARTIE
LETTRES
LA REDDITION
Écrit le 6 février 1B71.
le sais pas quel air de bravoure on I va vous chanter au Grand Théâtre de 1 Bordeaux, à propos du siège et de la reddition de Paris; mais si tu veux une fois pour toutes mon sentiment sur cette lamentable épopée, le voici en quatre mots :
Nos vaillants généraux, — que le diable em-
porte! — ont défendu Tex- capitale comme ils auraient défendu Mézières, Toul ou Verdun, d'après un certain code militaire qu'ils portent depuis l'école au fond de leurs képis : Article i**". (( Une place bloquée ne se débloque jamais ellemême. » Et ils sont partis de là pour essayer le débloquement.
Remarque en passant que ces mêmes tacticiens, huit jours avant le siège, nous disaient avec une adorable suffisance que nous pouvions être enlevés par un coup de force, mais pour être investis, — jamais.
Eh! si, généraux du bon Dieu, nous pouvions être investis. Les Prussiens ont la patte large, et malgré son formidable tour de taille , Paris , en moins d'une semaine, s'est trouvé pincé comme une guêpe entre leurs gros gants de soudards... mais si vous aviez osé, nous pouvions nous tirer de là. Paris est un géant, il fallait le faire se battre en géant, donner du large à son génie, mettre en mouvement tous ses muscles. Quand la Marne vous a gênés, il fallait que Paris avalât la Marne. Ces terribles hauteurs de Châtillon , de Meudon, de Champigny, tous ces moulins, toutes ces buttes dont les noms ridicules et sanglants nous poursuivaient jusque dans nos rêves, Paris d'un coup de reins pouvait les envoyer dans la Lune. C'était l'affaire de quatre cent
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mille pioches travaillant pendant un mois derrière cent mille fusils... mais vous ne l'avez jamais voulu.
Ah ! la véritable histoire de ce siège, ce n'est pas dans les journaux ni dans les livres qu'il faudra la chercher; cest au ministère de la guerre. Là se sont livrées les grandes batailles sous Paris. Là sont venus échouer contre les ronds de cuir de la bureaucratie militaire tous les efforts individuels, tous les bons vouloirs, tous les enthousiasmes enflammés, toutes les grandes idées pour la défense... C'était pitié de voir le ministre. Dorian et son personnel des travaux publics, si actif, si intelligent, courir de bureaux en bureaux, se faire bien humble, bien petit, supplier à deux mains jointes :
« Par grâce! messieurs de la guerre, nous savons le peu que nous sommes et que le plus malin d'entre nous ne pourrait pas même servir de brosseur à vos Guiod et à vos Frébault... Oui, vous avez raison, tous nos ingénieurs sont des ânes, nos conducteurs ne s'entendent à rien; mais c'est égal..» essayez tout de même nos petites pièces de 7 se chargeant par la culasse, et nos cantines volantes qui verseront des tonneaux de café et de vin chaud à vos soldats au cœur même de la bataille, et nos ballons captifs qui, sans qu'il vous en coûte un seul homme,
iront reconnaître si vraiment ce sont bien des batteries de tuyaux de poêle qu'on est en train d'installer sur la butte de Châtillon... »
Et comme ils étaient fiers, ces braves Travaux Publics, lorsque après cinq mois de supplications, de démarches, de paperasseries, ils parvenaient à faire mettre en ligne quelques-unes de ces pièces de 7, dont un de nos grands capitaines disait de sa voix de faubourg légèrement . éraillée :
« Elle ne va pas trop mal, c'te artillerie du commerce!... Faudra que je m'en fasse acheter.»
Trop tard , mon général. Les Prussiens ont tout raflé...
... A présent, c'est fini. Paris a mangé du pain blanc et du beurre. Il n'y a plus à y revenir. Les premiers jours j'ai bien ragé, — Dieu ! que j'ai ragé, — mais depuis quelque temps je sens qu'il y a au fond, tout au fond de moimême, quelque chose d'apaisé et de détendu.
C'était si long, mon cher, ce siège ! si angoissant, si monotone. Il me semble que je viens de passer cinq mois en mer, avec un calme plat presque continuel..
Et dire que pour certaines gens ces cinq mois de tristesse énervante auront été un enivrement, une fête perpétuelle. Depuis les baladeurs de faubourg qui gagnent leurs quarante-cinq sous
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par jour à ne rien faire, jusqu'aux majors à sept galons, entrepreneurs de barricades en chambre, ambulanciers de Gamache tout reluisants de bons jus de viande, francs-tireurs fantaisistes se pavanant dans les cafés et n'appelant plus les garçons qu'à coups de sifflets d omnibus, commandants de la garde nationale logés avec leurs dames dans des appartements réquisitionnés, tous les accapareurs, tous les exploiteurs, les voleurs de chiens, les chasseurs de chats, les marchands de pieds de cheval, d'albumine, de gélatine, les éleveurs de pigeons, les propriétaires de vaches laitières, et ceux qui ont des billets chez l'huissier, et ceux qui n'aiment pas payer leurs termes, pour tout ce monde-là, la fin du siège est une désolation — qui n'a rien de patriotique. Paris ouvert, il va falloir rentrer dans le rang, travailler, regarder la vie en face, rendre les galons, les appartements, retourner au chenil, — et c'est dur...
Certes je ne voudrais pas calomnier la république. D'abord, je ne sais pas encore ce que c'est; puis, ayant vu de près les hommes et les choses de l'empire, je n'ai pas le droit d'être difficile. N'importe ! ce qui se passe autour de moi depuis le 4 septembre m'a rempli le cœur d'amertume et rendu plus sceptique que jamais. Tout ce que* je connaissais de sots, de traînards, de
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paresseux, d'incapables, s'est fait jour, a trouvé sa place. Bien entendu je ne parle pas des républicains convaincus, fidèles, des hommes de la veille ; ceux-là ont eu leur tour, et c'était justice ; mais les autres, ceux dont ce triste empire n'aurait pas voulu même pour moutardiers, ils sont tous casés, tous. Jusqu'à ce misérable et piteux N..., que nous avons vu pendant l'agonie du dernier règne gueuser par tous les ministères une place de n'importe quoi ; le voilà maintenant commissaire de police de la république dans un arrondissement sang-de-bœuf.
Quelque chose de bien étrange aussi, c'est de voir — au milieu du grand branle-bas politique — l'immuabilité de certains hommes et de certaines situations. Le type le plus complet de ces hommes-bouées y qui flottent par tous les temps et reviennent toujours sur l'eau quoi qu'il arrive, est le digne secrétaire général du ci-devant Corps législatif. Tous les journalistes de Paris ont connu ce long personnage à face blême — lèvres minces, sourire triste, tête de funambule et de sacristain — qu'on voyait assis à une petite table, tout en haut de la tribune, derrière le fauteuil présidentiel... J'aime à croire que la place est bonne ; car voilà plus de trente ans que le bonhomme s'y accroche, et il faudrait un fier coup de vent pour le faire tomber de là-haut. Les rois
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s'en vont, les empires croulent, les pétards de la république font sauter l'Assemblée en l'air... Il n'y a que la petite table de M. Valette qui ne bouge pas, et elle ne bougera jamais.
Parlez-moi des hommes in-dis-pen-sa-bles !
Celui-là en est un, ou du moins il le laisse croire, et c'est ce qui le rend si fort. Il paraît que personne en France, pas même M. Thiers, ne connaît le règlement comme lui, et que s'il n'était pas là, la machine parlementaire île pourrait plus fonctionner. Du reste, en dehors de ce terrible règlement sur lequel il est impitoyable, l'homme de toutes les concessions et de toutes les souplesses... « Si Votre Excellence le désire... » disait-il de sa voix la plus sucrée en s'inclinant jusqu'à terre déviant M. Palikao. C'était le 4 septembre à midi. Le 6 septembre, à la même heure, il entrait dans les salons de la place Beauvau, et avec le même sourire obsé- ' quieux, le même tour de reins courtisanesque, il disait à M. Gambetta : « Si Votre Excellence veut bien me le permettre... » Aussi cette fois, comme toujours, vous l'a-t-on laissé bien tranquille à sa petite table du Corps législatif, les clefs du Palais dans sa poche, avec un piquet de gardes nationaux devant sa porte pour lui faire honneur; et pendant cinq mois, il n'a eu qu'à cueillir des violettes sur les belles pelouses de la
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présidence, et à se présenter à la caisse régulièrement. Puis la Chambre de Bordeaux s'est ouverte, et à présent il est là-bas, toujours souriant, à sa petite table, derrière le fauteuil présidentiel.
Un mot de cet aimable personnage achèvera de te le peindre. Un jour qu'un de ses employés essayait de lui faire tête, en se targuant de la protection de M. Schneider, alors président du Corps législatif, M. Valette manda le pauvre diable dans son cabinet, et là, doucement, sans se fâcher, lui dit entre cuir et chair cette parole mémorable :
(( Prenez garde à ce que vous faites, mon ami... Les présidents ne sont pas éternels!... »
M. Valette, lui, est éternel.
Il s'appelle Vo/ldmînistration.
miM
E matin-là, j'étais allé au mont Valé-
rien voir notre ami le peintre B ,
lieutenant au5c mobiles de la Seine. Justement le brave garçon se trouvait de garde. Pas moyen de bouger. Il fallut rester à se promener de long en large, comme des matelots de quart, devant la poterne du fort, en causant de Paris, de la guerre et de nos chers absents... Tout à coup mon lieutenant qui, sous sa tunique de mobile, est toujours resté le féroce rapin que tu sais, s'interrompt, tombe en arrêt, et me prenant le bras : « Oh ! le beau Daumier, » me dit-il tout bas, et du coin de son petit œil gris allumé subitement comme l'œil d'un chien de chasse, il me montrait les deux vénérables silhouettes qui venaient de faire leur apparition sur le plateau du mont Valérien.
Un beau Daumier en effet. L'homme en longue redingote marron, avec un collet de velours verdâtre qui semblait fait de vieille mousse des bois, maigre, petit, rougeaud, le front déprimé, les yeux ronds, le nez en bec de chouette. Une tête d*oiseau ridé, solennelle et bête. Pour Tachevèr, un cabas en tapisserie à fleurs, d'où sortait le goulot d'une bouteille, et sous l'autre bras une boîte de conserves, réternelle boîte en fer-blanc que les Parisiens ne pourront plus voir sans penser à leurs cinq mois de blocus... De la femme, on n'apercevait d'abord qu'un chapeaucabriolet gigantesque et un châle Ternaux qui la serrait étroitement du haut en bas comme pour bien dessiner sa misère ; puis, de temps en temps, entre les ruches fanées de la capote, un bout de nez pointu qui passait, et quelques cheveux grisonnants et pauvres.
En arrivant sur le plateau, l'homme s'arrêta pour prendre haleine et s'essuyer le front. Il ne fait pourtant pas chaud là-haut, dans les brumes de fin novembre ; mais ils étaient venus si vite... La femme ne s'arrêta pas, elle. Marchant droit à la poterne, elle nous regarda une minute en hésitant, comme si elle voulait nous parler; puis, intimidée sans doute par les galons de l'officier, elle aima mieux s'adresser à la sentinelle, et je l'entendis qui demandait timidement
LES MERES. i$
à voir son fils, un mobile de Paris de la sixième du troisième.
(( Restez là, dit l'homme de garde, je vais le faire appeler. »
Alors, toute joyeuse, avec un soupir de soulagement, elle retourna vers son mari; et tous deux allèrent s'asseoir à Técart sur le bord d'un talus.
Ils attendirent là bien longtemps. Ce mont Valérien est si grand, si compliqué de cours, de glacis, de bastions, de casernes, de casemates! Allez donc chercher un mobile de la sixième dans cette ville inextricable, suspendue entre terre et ciel et flottant en spirale au milieu des nuages comme l'île de Laputa. Sans compter qu'à cette heure-là le fort est plein de tambours, de trompettes, de soldats qui courent, de bidons qui sonnent. C'est la garde qu'on relève, les corvées, la distribution, un espion tout sanglant que des francs-tireurs ramènent à coups de crosse, des paysans de Nan terre qui viennent se plaindre au général, une estafette arrivant au galop, l'homme transi, la bête ruisselante, des cacolets revenant des avant-postes avec les blessés qui se balancent au flanc des mules et geignent doucement comme des agneaux malades, des matelots halant une pièce neuve au son du fifre et des « hissa ! ho !» ; le troupeau du fort
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qu'un berger en pantalon rouge pousse devant lui, la gaule à la main, le chassepot en bandoulière ; tout cela va, vient, s'entre-croise dans les cours, s'engoufFre sous la poterne comme sous la porte basse d'un caravansérail d'Orient.
« Pourvu qu'ils n'oublient pas mon garçon ! » disaient pendant ce temps les yeux de la pauvre mère ; et toutes les cinq minutes elle se levait, s'approchait de l'entrée discrètement, jetait un regard furtif dans Tavant-cour en se garant contre la muraille; mais elle n'osait plus rien demander de peur de rendre son enfant ridicule. L'homme, encore plus timide qu'elle, ne bougeait pas de son coin; et chaque fois qu'elle revenait s'asseoir le cœur gros, l'air découragé, on voyait qu'il la grondait de son impatience et qu'il lui donnait force explications sur les nécessités du service avec des gestes d'imbécile qui veut faire l'entendu.
J'ai toujours été très-curieux de ces petites scènes silencieuses et intimes qu'on devine encore plus qu'on ne les voit, de ces pantomimes de la rue qui vous coudoient quand vous marchez et d'un geste vous révèlent toute une existence; mais ici ce qui me captivait surtout, c'était la gaucherie, la naïveté de mes personnages, et j'éprouvais une véritable émotion à suivre à travers leur mimique, expressive et limpide
comme Tâme de deux acteurs de Séraphin, toutes les péripéties d'un adorable drame familial... Je voyais la mère se disant un beau matin :
«Il m'ennuie, ce M. Trochu, avec ses consignes... Il y a trois mois que je n'ai pas vu mon enfant... Je veux aller l'embrasser. »
Le père, timide, emprunté dans la vie, effaré à l'idée des démarches a faire pour se procurer un permis, a d'abord essayé de la raisonner :
« Mais tu n'y penses pas, chérie. Ce mont Valérien est au diable... Comment feras-tu pour y aller, sans voiture? D'ailleurs c'est une citadelle ! les femmes ne peuvent pas entrer.
— Moi, j'entrerai, » dit la mère, et comme il fait tout ce qu'elle veut, l'homme s'est mis en route, il est allé au secteur, à la mairie, à Tétatmajor, chez le commissaire, suant de peur, gelant de froid, se cognant partout, se trompant de porte, faisant deux heures de queue à un bureau, et puis ce n'était pas celui-là. Enfin, le soir, il est revenu avec un permis du gouverneur dans sa poche... Le lendemain on s'est levé de bonne heure, au froid, à la lampe. Le père casse une croûte pour se réchauffer, mais la mère n'a pas faim. Elle aime mieux déjeuner là-bas avec -son fils. Et pour régaler un peu le pauvre mobile, vite, vite on empile dans le cabas le ban et l'arrière-ban des provisions de
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siège, chocolat, confitures, vin cacheté, tout jusqu'à la boîte, une boîte de huit francs qu'on gardait précieusement pour les jours de grande disette. Là-dessus les voilà partis. Comme, ils arrivaient aux remparts, on venait d'ouyrir les portes. Il a fallu montrer le permis. C'est la mère qui avait peur... Mais non! Il paraît qu'on était en règle.
(( Laissez passer! » dit l'adjudant de service.
Alors seulement elle respire :
« Il a été bien poli, cet officier.»
Et leste comme un perdreau, elle trotte, elle se dépêche. L'homme a peine à lui tenir pied :
(( Comme tu vas vite, chérie ! »
Mais elle ne l'écoute pas. Là-haut, dans les vapeurs de l'horizon, le mont Valérien lui fait signe :
« Arrivez vite... il est ici. »
Et maintenant qu'ils sont arrivés, c'est une nouvelle angoisse...
Si on ne le trouvait pas! S'il allait ne pas venir !
Soudain, je la vis tressaillir, frapper sur le bras du vieux et se redresser d'un bond.,. De loin, sous la voûte de la poterne, elle avait reconnu son pas. C'était lui... Quand il parut, la façade du fort en fut toute illuminée.
Un grand beau garçon, ma foi! bien planté.
sac au dos, fusil au poing... Il les aborda, le visage ouvert, d'une voix mâle et joyeuse :
({ Bonjour, maman. »
Et tout de suite sac, couverture, chassepot, tout disparut dans le grand chapeau-cabriolet. Ensuite le père eut son tour, mais ce ne fut pas long; Le cabriolet voulait tout pour lui. Il était insatiable...
« Comment vas-tu?... Es-tu bien couvert?...
Où en es-tu de ton linge? »
Et, sous les ruches de la capote, je sentais le long regard d'amour dont elle Tenveloppait des pieds à la tête, dans une pluie de baisers, de larmes, de petits rires; un arriéré de trois mois de tendresse maternelle qu'elle lui payait tout en une fois... Le père était très-ému, lui aussi, mais il ne voulait pas en avoir l'air. Il comprenait que nous le regardions et clignait de l'œil de notre côté comme pour nous dire :
« Excusez-la... c'est une femme. »
Si je l'excusais !
Une sonnerie de clairon vint souffler subitement sur cette belle joie.
(( On rappelle!... dit l'enfant. Vite, il faut que je m'en aille!
— Comment! tu ne déjeunes pas avec nous?
— Mais non ! je ne peux pas. . . Je suis de garde pour vingt-quatre heures, tout en haut du fort.
— Oh ! » fit la pauvre femme ; et elle ne put pas en dire davantage.
Ils restèrent un moment à se regarder tous les trois d'un air consterné. Puis le père, prenant la parole :
(( Au moins emporte la boîte, » dit-il d'une voix déchirante, avec une expression à la fois touchante et comique de gourmandise sacrifiée. Mais voilà que, dans le trouble et Témotion des adieux, on ne la trouvait plus cette maudite boîte; et c'était pitié de voir ces mains fébriles et tremblantes qui cherchaient, qui s'agitaient, d'entendre ces voix entrecoupées de larmes qui demandaient : « la boîte? où est la boîte ! » sans honte de mêler ce petit détail de ménage à cette grande douleur... La boîte retrouvée, il y eut une dernière et longue étreinte, et l'enfant rentra dans le fort en courant...
Pense qu'ils étaient venus de bien loin pour ce déjeuner, qu'ils s'en faisaient une grande fête, que la mère n'en avait pas dormi de la nuit; et dis moi si tu sais rien de plus navrant que cette partie manquée, ce coin de paradis entrevu et refermé tout de suite si brutalement.
Ils attendirent encore quelque temps, immobiles à la même place, les yeux toujours cloués sur cette poterne où leur enfant venait de disparaître. Enfin l'homme se secoua, fit un demi-
tour, toussa deux ou trois coups d'un air trèsbrave, et sa voix une fois bien assurée :
« Allons ! la mère, en route ! » dit-il tout haut et fort gaillardement. Là-dessus il nous fit un grand salut et prit le bras de sa femme... Je les suivis de l'œil jusqu'au tournant de la route. Le père avait l'air furieux. Il brandissait le cabas avec des gestes désespérés... La mère, elle, paraissait plus calme. Elle marchait à ses côtés la tête basse, les bras au corps. Mais par moments, sur ses épaules étroites, je croyais voir le châle Ternaux frissonner convulsivement.
ES notes que tu vas lire ont été écrites au jour le jour en courant les avantpostes. C'est une feuille de mon carnet que je détache à ton intention, pendant que le siège de Paris est encore chaud. Tout cela est haché, heurté, bâclé sur le genou, déchiqueté comme un éclat d'obus ; mais je te l'envoie tel quel^ sans rien changer, sans même me relire. J'aurais trop peur de vouloir inventer, faire intéressant, et de gâter tout.