LE PRUSSIEN DE BELISAIRE
oici quelque chose que j'ai entendu raconter, cette semaine, dans un cabaret de Montmartre. Il me faudrait, pour bien te dire cela, le vocabulaire faubourien de maître Bélisaire, son grand tablier de menuisier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc de Montmartre, capable de donner Taccent de Paris, même à un Marseillais. Je serais sûr alors de te faire passer dans les veines le frisson que j'ai eu en écoutant Bélisaire raconter, sur une table de compagnons, cette lugubre et véridique histoire :
« C'était le lendemain de l'amnistie
(Bélisaire voulait dire de l'armistice ). Ma femme nous avait envoyés nous deux l'enfant faire un tour du côté de Villeneuve-la-Garenne, rapport à une petite baraque que nous avions
me sauta à la figure... J'agrippe le valet de rétabli et je cogne... Vous savez, compagnons, si Bélisaire a le poignet solide à l'ordinaire; mais il paraît que ce jour-là j'avais le tonnerre de Dieu au bout de mon bras... Au premier coup, mon Prussien fait bonhomme et s'étale de tout son long. Je ne le croyais qu'étourdi. Ah! ben, oui... Nettoyé, mes enfants, tout ce qu'il y a de mieux comme nettoyage. Débarbouillé à la potasse, quoi !..•
« Moi qui n'avais jamais rien tué dans ma vie, pas même une alouette, ça me fit tout de même drôle de voir ce grand corps devant moi... Un joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette qui frisait comme des copeaux de frêne. J'en avais les jambes qui me tremblaient en le regardant. Pendant ce temps-là, le gamin s'ennuyait là-haut, et je l'entendais crier de toutes ses forces : « Papa, papa. »
« Des Prussiens passaient sur la route. On voyait leurs sabres et leurs grandes jambes par le soupirail du sous-sol. Cette idée me vint tout d'un coup. « S'ils entrent, l'enfant est perdu... « ils vont tout massacrer. » Ce fut fini, je ne tremblai plus. Vite, vite, je fourrai le Prussien sous l'établi. Je lui mis dessus tout ce que je pus ramasser de planches, de copeaux, de sciure, et je remontai chercher le petit.
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« — Arrive...
« : — Qu'est-ce qu'il y a donc, papa? Comme « tu es pâle ! . . .
« — Marche, marche. » Et je vous réponds que les Cosaques pouvaient me bousculer, me regarder de travers : je ne réclamais pas. Il me semblait toujours qu'on courait, qu'on criait derrière nous. Une fois j'entendis un cheval nous arriver dessus à la grande volée; je crus que j'allais tomber, du saisissement. Pourtant, après les ponts, je commençai à me reconnaître. Saint-Denis était plein de monde. Il n'y avait pas de risque qu'on nous repêche dans le tas. Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque. Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le cas d'y mettre le feu, quand ils retrouveraient leur camarade; sans compter que mon voisin Jacquot, le garde-pêche, était seul de Français dans le pays et que ça pouvait lui faire arriver de la peine, ce^ soldat tué près de chez lui. Vraiment ce n'était guère crâne de se sauver de cette façon-là .
(( J'aurais dû m'arranger au moins pour le faire disparaître... A mesure que nous arrivions vers Paris, cette idée me tracassait davantage. Il n'y a pas ; ça me gênait de laisser ce Prussien dans ma cave. Aussi, aux remparts, je n'y tins plus :
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« — Va devant, que je dis au mioche. J'ai (( encore une prarique à voir à Saint-Denis. »
« Là-dessus je l'embrasse et je m'en retourne. Le cœur me battait bien un peu; mais c'est égal, je me sentais tout à l'aise de n'avoir plus reniant avec moi.
(( Quand je rentrai dans Villeneuve, il commençait à faire nuit. J'ouvrais Toeil, vous pensez, et je n'avançais qu'une patte après Tautre. Pourtant le pays avait l'air assez tranquille. Je voyais la baraque toujours à sa place, là-bas, dans le brouillard. Au bord du quai, une longue palissade noire; c'étaient les Prussiens qiiî faisaient l'appel. Bonne occasion pour trouver la maison vidé. En filant le long des clôtures, j'aperçus le père Jacquot dans sa cour en train d'étendre ses éperviers. Décidément on ne savait rien encore... J'entre chez nous. Je descends, je tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux; il y avait même deux gros rats en train dé lui travailler son casque, et ça me fit unefière souleur de sentir cette mentonnière remuer. Un moment je crus que le mort allait revenir... mais non ! sa tête était lourde , froide. Je m'accouvai dans un coin, et j'attendis; j'avais mon idée de le jeter à la Seine, quand les autres seraient couchés...
(( Je ne sais pas si c'est le voisinage du mort,
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mais elle m'a paru joliment triste ce soir-là, la retraite des Prussiens. De grands coups de trompette qui sonnaient trois par trois : Ta! ta! ta! Une vraie musique de crapaud. Ce n'est pas sur cet air-là que nos petits lignards voudraient se coucher, eux... Pendant cinq minutes, j'entendis traîner des sabres, taper des portes; puis des soldats entrèrent dans la cour, et ils se mirent à appeler :
(( Hofmann! Hofmann! »
u Le pauvre Hofmann se tenait sous sescopeaux,
«en tranquille... Mais c'est moi qui me faisais
ix!... A chaque instant je mV ' *" ^ les
întrer dans le sous-sol. X le
^1? me
dire HSMBHHHPP .x ré^^" mon
(( petit père... tu devras u^ vierge à
« saint Jean-Baptiste f^ ... »
« Tout de mê ra rt us eurent assez
appelé Hofijm^BHi ^ataires se décidèrent à rentreg^nHRns leurs grosses bottes dans l'escali^HPR^out d'un moment, toute la baraque ronfrat comme une horloge de campagne. Je n'attendais que ça pour sortir...
« La berge était déserte, toutes les. maisons éteintes. Bonne affaire! Je redescends vivement. Je tire mon Hofmann de dessous l'établi, je le mets debout, et hisse sur mon dos, comme un
crochet de commissionnaire... C'est qu'il était lourd, le brigand!... Avec ça la peur, rien dans le battant depuis le matin... Je croyais que je n'aurais jamais la force d'arriver. Puis, voilà qu'au milieu du quai je sens quelqu'un qui marche derrière moi. Je me retourne. Personne... C'était la lune qui se levait... Je me dis : « Gare, « tout à l'heure... les factionnaires vont tirer. »
« Pour comble d'agrément, la Seine était basse. Si je l'avais jeté là sur le bord, il y serait resté comme dans une cuvette. . . J'entre, j'avance., toujours pas d'eau... Je n'en pouvaisplus : j'avais les articulations grippées... Finalement, quand je me crois assez avant, je lâche mon bonhomme... Va te promener, le voilà qui s'envase. Plus moyen de le faire bouger. Je pousse, je pousse... ' hue donc!... Par bonheur il arrive un coup de vent d'est. La Seine se soulève, et je sens le machabée qui démarre tout doucement. Bon voyage! j'avale une potée d'eau, et je remonte vite sur la berge.
(( Quand je repassai le pont de Villeneuve, on voyait quelque chose de noir au milieu de la Seine. De loin, ça avait l'air d'un bachot. C'éta;it mon Prussien qui descendait du coté d'Argenteuil, en suivant le fil de Teau... »
ous remontions l'avenue des Champs- Elysées avec ton ami le docteur V..., demandant aux murs troués d'obus, aux trottoirs défoncés par la mitraille, l'histoire du Paris de ces derniers mois, lorsqu'un peu avant d'arriver au rond-point de l'Étoile, le docteur s'arrêta, et me montrant une de ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l'Arc de triomphe :
« Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres fermées là-haut sur ce balcon? Dans les premiers jours du mois d'août, ce terrible mois d'aoi\t de Tan dernier , si lourd d'orages et de désastres, je fus appelé là pour un cas d'apoplexie foudroyante. C'était chez le colonel Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de gloire et de bonapartisme, qui dcis le début de
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la guerre était venu se loger aux Champs-Elysées, dans un appartement à balcon... Devinez pourquoi? Pour assister à la rentrée triomphale de nos troupes... Pauvre vieux! La nouvelle de Wissembourg lui arriva comme il sortait de table. En lisant le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé foudroyé.
« Je trouvai l'ancien cuirassier étendu de tout son long sur le tapis de sa chambre, la face sanglante et inerte comme s'il avait reçu un coup de massue sur la tête. Debout , il devait être très-grand ; couché, il avait Tair immense. De be^ux traits, des dents superbes, une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en paraissaient soixante... Près de lui sa petitefille à genoux et toute en larmes. Elle lui. ressemblait. A les voir l'un à côté de l'autre, on eût dit deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte, seulement l'une antique, terreuse, un peu effacée sur les contours, l'autre resplendissante et nette , dans tout l'éclat et le velouté de l'empreinte nouvelle.
(( La doulçur de cette enfant me toucha. Fille et petite-fille de soldat, elle avait son père à l'état-major de Mac-Mahon, et l'image de ce grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux; mais,-au fond, je
gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une belle et bonne hémiplégie, et, à quatre-vingts ans, on n'en revient guère. Pendant trois jours, en efFet, le malade resta dans le même état d'immobilité et de stupeur... Sur ces entrefaites, la nouvelle de ReischofFen arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens tués, le prince royal prisonnier... Je ne sais par quel miracle, quel courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre pauvre sourd-muet jusque dans les limbes de sa paralysie ; toujours est-il que ce soir-là, en m'approchant de son lit, je ne trouvai plus le même homme. L'œil était presque clair, la langue moins lourde. Il eut la force de me sourire et bégaya deux fois :
« Vie... toi... re!... — Oui, colonel, grande vic- « toire!... » Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès de Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer... .« Quand je sortis, la jeune fille m-attendait, pâle et debout devant la porte. -Elle sanglotait. (( Mais il est sauvé! » lui dis-je en lui prenant les mains.
« La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On venait d'afficher le vrai ReischofFen, Mac-Mahon en fuite, toute l'armée
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écrasée.,. Nous nous regardâmes consternés.
Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien sur, il ne résisterait pas à cette nouvelle secousse... Et cependant comment faire?... Lui laisser sa joie, les illusions qui l'avaient fait revivre!... Mais alors il fallait mentir...
« Eh bien, je mentirai! » me dit l'héroïque rille en essuyant vite ses larmes, et, toute rayonnante, elle rentra dans la chambre de son grand-père.
« C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours on s'en tira encore. Le bonhomme avait la tête faible et se laissait tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d'Allemagne, piquant de petits drapeaux, s'efForçant de combiner toute une campagne glorieuse; Bazaine sur Berlin, Frossart en Bavière, Mac-Mahon sur la Baltique..Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l'aidais autant que je pouvais; mais c'est le grand-père surtout qui nous servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l'Allemagne tant de fois sous le premier Empire! Il savait tous les coups
d'avance : « Maintenant voila où ils vont aller... « Voilà ce qu'on va faire... » et ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui né manquait pas de le rendre très-fier. Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des batailles, nous n'allions jamais assez vite pour lui. Il était insatiable, ce vieux!... Chaque jour, eh arrivant, j'apprenais un nouveau fait d'armes : « Doc- « teur, nous avons pris Mayence. » me disait la jeune fille en venant au-devant de moi avec un sourire navré, et j'entendais à travers la porte une voix joyeuse qui me criait : « Ça marie che! ça marche!... Dans huit jours nous entrece rons à Berlin. » A ce moment-là, les Prussiens n'étaient plus qu'à huit jours de Paris... Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le transporter en province; mais, sitôt dehors, l'état de la France lui aurait tout appris, et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se décida donc à rester. (( Le premier jour de l'investisseinent, je montai chez eux — je me souviens — très-ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnaient à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous lès murs, nos banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme assis sur son lit, jubilant et fier :
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« Eh bien , me dit-il , le voila donc commencé (( ce si^e! »
(( Je le regardai stupéfait :
(( Comment, colonel, vous savez?... »
(( Sa petite-fille se tourna vers moi : « Eh ! oui, docteur... Cestlagrandenouvelle... « Le^iége de Berlin est commencé. »
•(( Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un petit air si posé, si tranquille... Comment se serait-il douté de quelque chose? Le canon des forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit, c'était un pan de TArc de triomphe, et, dans sa chambre, autour de lui, tout un bric-à-brac du premier Çmpire bien fait pour entretenir ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles, le roi de Rome en robe de baby; puis de grandes consoles toutes raides, ornées de cuivres à trophées , chargées de reliques impériales, des médailles, des bronzes, un rocher de Saint-Hélène sous globe, des miniatures représentant la même dame frisottée, en tenue de bal, en robe jaune, des manches à gigots et des yeux clairs, — et tout cela, les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, av«c la taille montante, la ceinture haute, cette raideur engonsée qui était la grâce de 1 806. . . Brarve colo-
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nel! c'est cette atmosphère de victoires et conquêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le faisait croire si naïvement au siège de Berlin.
« A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien simplifiées. Prendre Berlin, ce n'était plus qu'une affaire de patience, De temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop, on lui lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque rien n'entrait plus dans Paris, et que, depuis Sedan, l'aide de camp de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forte.resse d'Allemagne. Vous figurez- vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nouvelle de son père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade peut-être, et obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes, comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant dans le pays conquis. Quelquefois la force lui manquait; on restait des semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquiétait, ne dormait plus. Alors vite arrivait une lettre d'Allemagne qu'elle venait lui lire gaîment près de son lit, en retenant ses larmes. Le colonel écoutait religieusement, souriait d'un air entendu, approuvait, critiquait,, nous expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout, c'est dans les réponses qu'il:envoyait
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à son fils : « N'oublie jamais que tu es Français, (( lui disait-il... Sois généreux pour ces pauvres « gens. Ne leur fais pas l'invasion trop lourde... » Et c'étaient des recommandations à n'en plus finir, d'adorables prêchi-prêcha sur le respect des propriétés, la politesse qu'on doit aux dames, un vrai code d'honneur militaire à l'usage des conquérants. Il y mêlait aussi quelques considérations générales sur la politique, les conditions de la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, Je dois le dire, il n'était pas exigeant : — « L'in- « demnité de guerre, et rien de plus. . . A quoi bon (( leur prendre des provinces?. . . Est-ce qu'on peut « faire de la France avec de l'Allemagne?... » Il dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant de candeur dans ses paroles, une si belle foi patriotique, qu'il était impossible de ne pas être ému en l'écoutant.
« Pendant ce temps-là , le siège avançait toujours; pas celui de Berlin, hélas!... C'était le moment du grand froid, du bombardement, des épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à l'infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au bout je pus lui avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n'y en avait que pour lui, par exemple; et vous ne pouvez rien imaginer déplus touchant
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que ces déjeuners de grand-père, si innocemment égoïstes, — le vieux sur son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa petitè-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le faisant boire, Taidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la bise d'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, Tancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord, et nous racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie où Ton n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval. — « Comprends-tu cela, petite? nous « mangions du cheval ! » Je crois bien qu'elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne mangeait pas autre chose... De jour en jour cependant, à mesure que la convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait plus difficile. Cet engourdfssement de tous ses sens, de tous ses membres, qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commençait à se dissiper. Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot Tavaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse; on fut obligé d'inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu'on avait poussé son lit p/ès de
la fenêtre — c'était, je crois, le jeudi de Buzenval — il vit très-bien des g3.rdes nationaux qui se massaient sur l'avenue de la Grande-Armée •
« Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-1^? » demanda le bonhomme, et nous l'entendions grommeler entre ses dents : a Mauvaise tenue ! « mauvaise tenue ! w II n'en fut pas autre chose ; mais nous comprîmes que dorénavant il fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n'en prit pas assez,
<( Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vînt à moi toute troublée : — « C'est demain qu'ils entrent, » me dit-elle. La chambre du grand-père était-elle ouverte? Le fait est que depuis, en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus. Seulement, nous parlions des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait aux Français, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si longtemps, — Mac-Mahon descendant l'avenue dans les fleurs, dans les fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son balcon, en grande tenue comme à Lutzen , saluant les drapeaux troués et les aigles noires de poudre... Pauvre père Jouve! Il s'était sans doute imaginé qu'on voulait l'empêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une trop grande émotion. Aussi se
garda-t-il bien de parler à personne ; mais le lendemain, à l'heure même où les bataillons prussiens s'engageaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte , toute sa vieille défroque glorieuse d'ancien cuirassier de Millaud. Je me demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l'avait ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était là, debout derrière la rampe , s'étonnant de trouver les avenues si larges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre comme un grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant de nos soldats. Un moment il put croire qu'il s'était trompé.,. Mais non! là-bas, derrière l'Arc de triomphe, c'était un bruissement confus, une ligne noire qui s'avançait dans le jour levant... Puis, peu à peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours d'Iéna se mirent à battre, et sous l'arc de l'Etoile, rhythmee par le pas lourd des sections, le heurt des sabres, éclata la marche triomphale de Schubert !...
<( Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri terrible : « Aux armes!...
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a aux armes!..» les Prussiens. » Et les quatre uhlans de Tavant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois, le colonel Jouve était bien mort. »