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A LA POUILLEUSE

Le matin du 20 janvier.

Joli temps doux et voilé. Grandes terres de labour ondulant au loin comme la mer. Sur la gauche, les hautes collines sablonneuses qui servent de contrefort au mont Valérien. A droite, le moulin Gibet, petit moulin de pierre aux ailes fracassées, avec une batterie sur la plate-forme.

Suivi pendant un quart d'heure la longue tranchée qui mène au moulin, et sur laquelle flotte comme un petit brouillard de rivière. C'est la fumée des bivouacs. Les soldats accroupis font le café, et soufflent le bois vert qui les aveugle et les fait tousser. D'un bout à l'autre de la tranchée court une longue toux creuse...

La Pouilleuse. Une ferme horizonnée de petits bois. Arrivé juste à temps pour voir nos dernières lignes battre en retraite. C'est le troisième mobile de Paris. Il défile, en bon ordre, au grand complet, commandant en tête. Après Tincompréhensible débandade à laquelle j'assiste depuis hier soir, cela me remonte un peu le cœur. Derrière eux, deux hommes à cheval passent près de moi, un général et son aide de camp. Les chevaux vont au pas ; les hommes causent, les voix sonnent. On entend celle de l'aide de camp, voix jeune, un peu obséquieuse :

« Oui, mon général... Oh! non, mon général... Sans doute, mon général. »

Et le général d'un ton doux et navré ;

rc Comment! il a été tué? Oh! le pauvre enfant! le pauvre enfant!... »

Puis un silence et le piétinement des chevaux dans la terre grasse... Je reste seul un moment à regarder ce grand paysage mélancolique, qui a quelque chose des plaines du Chélif ou de la

Mitidja. Des files de brancardiers en blouses grises montent d'un chemin creux, avec leur drapeau blanc à croix rouge. On peut se croire en Palestine, au temps des croisades.

mm

E rappelles-tu le numéro 7 de la rue de Tournon, et ce mémorable hôtel du Sénat, où nous avons tant mangé de biscuits de Reims à la poussière ? J'ai passé devant, ce matin, en allant visiter le quartier des bombes. La maison est toujours la même; la cour aussi noire, aussi mouillée, les grandes croisées de la table d'hôte aussi ternies qu'il y a douze ans. Seulement, la salle à manger m'a paru moins bruyante...

Quel train c'était — de notre temps — à l'heure des repas ! Il y avait là une douzaine d'étudiants méridionaux — mais du vilain Midi — avec des barbes en palissandre, trop noires, trop luisantes, un accent criard, des gestes désordonnés et de grands nez tombants qui leur faisaient à tous des têtes de cheval. Mon Dieu! que ces jeunes Gas-

cons étaient donc insupportables ! Quelle agitation dans le vide, quelle niaiserie, quel aplomb, quelle turbulence! Un d'eux surtout, le plus criard, le plus gesticulant de la bande, m'est resté particulièrement dans le souvenir. Je le vois toujours arriver dans la salle, le dos voûté, roulant des épaules, borgne avec cela et le visage tout enflammé.

Dès qu'il entrait, les autres têtes de cheval se dressaient autour de la table, et un hennissement formidable Taccueillait :

« Ah! ah! ah!... voilà Gambetta! »

Ils disaient Ghâmbetthâh, ces monstres ! et ils en avaient plein la bouche.

Lui s'asseyait bruyamment, s'étalait sur la table, se renversait sur sa chaise, pérorait, frappait du poing, riait à fendre les vitres, tirait la nappe à lui, crachait loin, se grisait sans boire, vous arrachait les plats des mains, les paroles de la bouche, et, après avoir parlé tout le temps, s'en allait sans avoir rien dit ; Gaudissart et Gazonal tout ensemble , c'est-à-dire ce qu'on peut imaginer de plus provincial, de plus sonore et de plus ennuyeux. Je me souviens qu'une fois j'avais amené à notre table un petit employé de la ville, garçon très-froid, très en dedans, qui venait de débuter au Charivari^ et signait Henri Rochefort des articles de théâtre d'une prose aussi sobre et

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aussi réservée que sa personne. Gàmbetta, pour faire honneur au journaliste, le prit à sa droite du côté de son bon œil, et l'abreuva tout un soir de son éloquence, si bien et si longtemps, que le futur directeur de la commission des barricades emporta de mon dîner une magnifique migraine qui coupa court à nos relations. Je Tai bien regretté depuis.

Et voilà, mon cher absent, comme on se trompe sur les hommes I Que de fois nous nous sommes dit que cette fleur de Tarn-et-Garonne retournerait à son terroir et s'en irait s'aplatir un jour ou l'autre entre les lourds feuillets d'un Code de province, aux environs d'Auch ou de Pézenas ! Nous ne nous doutions guère alors qu'il y avait là devant nous un grand orateur en graine, un député, un ministre, un dictateur, et que de cette cervelle en désordre, de ce flux de discours bourbeux et trouble comme les eaux d'une crue jaillirait un jour une parole puissante, qui semblerait à quelques-uns le souffle même de la Patrie...

Comment cela s'est-il fait ? Par quelle opération mystérieuse ce Tholomyès de table d'hôte a-t-il pu passer grand homme si subitement?... J'ai mon idée là-dessus; mais c'est une idée de poëte, et tu riras si je te la dis. Et pourtant rien n est plus réel, C'est du jour où il s'est fait poser

LES DICTATEURS. yr

un œil de verre, un bel œil bleu d'un iris inaltérable, et de ce jour-là seulement que datent la métamorphose et les hautes destinées de Gambetta. Cet œil de verre était fée probablement, et en apportant la lumière dans cette face de cyclope, il lui a donné du même coup l'expression, l'intelligence, le don de commandement, de fascination, et surtout le. don de malice. Car il est malin, le Gascon! Je n'en veux pour preuve que cette phthisie galopante avec laquelle il nous a tant apitoyés Tannée dernière, et qui aura décidément sa place dans l'histoire, au magasin des trucs et accessoires pour grands hommes, un peu au-dessous des béquilles de Sixte-Quint.

Par exemple, ce que l'œil de verre n'a pu lui enlever, c'est son terrible accent méridional et sa gesticulation d'épilep tique • Par ce coin-là, il est toujours resté l'ancien Gambetta de la rue de Tournon; et ceux qui le connaissaient ont pu, sans quitter Paris, le suivre pas à pas dans ses héroïdes provinciales. On se le représentait frappant du poing sur le balcon des préfectures et jetant aux échos étonnés du marché ou de la grand'place un formidable et ronflant : «... Citoyeïns!,.. » On aimait aussi à se le figurer inspectant un camp de mobiles , ou bien encore conduisant un deuil patriotique , la tête basse, le dos rond, la démarche abandonnée, un fou-

lard de couleur noué de travers autour du cou, le bras droit négligemment jeté sur Tépaule d'un de ses mameluks, SpuUer, Pipe-en-Bois ou Chose...

Crois- tu? si Ton avait le cœur à rire, quel joyeux vaudeville à faire avec ce titre : les Mameluks de Gambetta ! Ont-ils dû s'en donner de l'importance et de la chamarrure, tous ces niais, tous ces obscurs, tous ces inutiles, que l'œil de verre avait tirés un moment de leur nuit ! Que de bombances, que de fêtes, et comme ce doit être dur maintenant de renoncer à tout cela!... Il faut dire aussi, pour être juste, que le métier de mameluk avait parfois de mauvais côtés. Ainsi, il y a quatre ou cinq mois, je me souviens d'avoir vu le chef de cabinet SpuUer dans une position terrible... C'était sur la place Saint-Pierre à Montmartre, une après-midi de grand vent et de grand soleil. Au milieu de la place, Nadar, en casquette d'aéronaute, flamboyait. Dans un coin, un énorme ballon jaune couché sur le côté se gonflait lentement. Tout autour, une foule immense , venue pour voir le ministre de l'intérieur s'envoler dans les airs avec son chef de cabinet. Dans le lointain, la canonnade incessante et sourde...

Je ne sais pourquoi ce grand ciel bleu, ce ballon jaune, ce délégué de la défense prêt à partir

comme un oiseau, cette ville géante à plusieurs enceintes où le tonnerre des pièces de siège venait se perdre dans les mille bruits de la rue, tout cela avait quelque chose de chinois qui me faisait penser vaguement au siège de Pékin. Pour compléter Tillusion, le bon M. SpuUer, en longue dalmatique fourrée , ouvrait de grands yeux en accent circonflexe et regardait avec effarement les apprêts de ce départ insolite, le ciel profond, Paris en bas dans la brume, et la grosse vessie jaune qui s'enflait à vue d'œil et tirait sur ses cordages. Le pauvre mameluk faisait peine à voir. Il était pâle , il grelottait. Une ou deux fois, je l'entendis dire tout bas d'une voix égarée :

« C'est une chose vraiment bien extraordinaire... ))

Bien extraordinaire, en effet, monsieur SpuUer.

N prenait le thé Tautre soir chez le tabellion de Nanterre. J'emploie avec plaisir ce vieux mot de tabellion, parce qu'il est bien dans la couleur Pompadour du joli village oïl fleurissent les rosières, et de l'antique salon où nous étions assis autour d'un feu de racines, flambant dans une grande cheminée à fleurs de lis... Le maître du logis était absent, mais son image bonasse et fine, suspendue dans un coin, présidait à la fête et souriait paisiblement, du fond d'un cadre ovale, aux singuliers convives qui remplissaient son salon.

Drôle de monde, en effet, pour une soirée de notaire! Des capotes galonnées, des barbes de huit jours, des képis, des cabans, de grandes bottes; et partout, sur le piano, sur le guéridon,

pêle-mêle avec les coussins de guipure, les boîtes de Spa, les corbeilles en tapisserie, des sabres et des revolvers qui traînaient. Tout cela faisait un étrange contraste avec ce logis patriarcal où flottait encore, comme une odeur de pâtisseries de Nanterre, servies par une belle notaresse à des rosières en robe d'organdi... Hélas! grâce aux soudards du roi Guillaume, il n'y a plus de rosières à Nanterre. On les a remplacées par un bataillon de francs-tireurs de Paris, et c'est rétat-major du bataillon — campé dans la maison du notaire — qui nous offrait le thé ce soir-là...

Jamais le coin du feu ne m'avait paru si bon. Au dehors, le vent soufflait sur la neige et nous apportait, avec le bruit des heures grelottantes, le qui-vive des sentinelles et, de loin en loin, la détonation sourde d'un chassepot... Dans le salon on parlait peu. C'est un rude service que celui des avant-postes , et l'on est las quand vient le soir. Puis , ce parfum de bien-être intime , qui monte des théières en tourbillons de fumée blonde, nous avait tous envahis et comme hypnotisés dans les grands fauteuils du tabellion.

Soudain des pas pressés, un bruit de portes, et, l'œil brillant, la parole haletante, un employé du télégraphe tombe au milieu de nous :

« Aux armes! aux armes!... Le poste de Rueil est attaqué ! »

C'est un poste avancé établi par les francstireurs à dix minutes de Nanterre, dans la gare de Rueil, comme qui dirait en Prusse... En un clin d'oeil, tout Tétat-major est debout, armé, ceinturonné, et dégringole dans la rue pour réunir les compagnies. Pas besoin de trompette pour cela. La première est logée chez le curé; vite deux coups de pied dans la porte du curé.

« Aux armes!... levez-vous! »

Et tout de suite on court chez le greffier, où sont ceux de la seconde.,.

Oh ! ce petit village noir avec son cloche pointu couvert de neige, ces jardinets en quinconces qui, en s'ouvrant, sonnaient comme des boutiques, ces maisons inconnues , ces escaliers de bois où je courais en tâtonnant derrière le grand sabre de Tadj udant-major, l'haleine chaude des chambrées où nous jetions en passant le cri d'alarme, les fusils qui sonnaient dans Tombre, les hommes ivres de sommeil qui gagnaient leur poste en trébuchant, tandis qu'au coin d'une rue cinq ou six paysans abrutis se disaient tout bas, avec des lanternes : « On nous attaque... on nous attaque... » tout cela sur le moment me faisait l'effet d'un rêve, mais l'impression que j'en ai gardée est ineffaçable et précise...

Je vois encore la place de la Mairie toute noire, les fenêtres du télégraphe allumées, une première

salle où les estafettes attendent, le falot au poing; dans un coin, le chirurgien irlandais du bataillon préparant flegmatiquement sa trousse, et, détail adorable, au milieu de ce branle-bas d'escarmouche, une petite cantinière — habillée de bleu comme les orphelines — qui s'est endormie devant le feu, un chassepot entre les bras ; puis enfin, dans le fond, le bureau du télégraphe, les lits de camp, la grande table pleine de lumière, les deux employés courbés sur leur machinie, et derrière eux le commandant qui se penche, suivant d'un œil anxieux les longues banderoles qui se dévident sur la table et donnent, minute par minute, des nouvelles du poste attaqué... Décidément il paraît que ça chauffe là-bas. Dépêches sur dépêches. Le télégraphe affolé secoue ses sonnettes électriques et précipite à tout casser son tic-tac de machine à coudre.

« Arrivez vite... » dit Rueil.

« Nous arrivons... » répond Nanterre.

Et les compagnies partent au galop...

Certes, je conviens que la guerre est ce qu^il y a de plus triste et de plus bête au monde. Je ne sais rien, par exemple, de si lugubre qu'une nuit de janvier passée à grelotter comme un

vieux loup dans une fosse de grand'garde; rien de si ridicule qu'un quartier de chaudron qui vous tombe sur la tête à huit kilomètres de distance; mais — un soir de belle gelée — s'en aller à la bataille le ventre plein et le cœur chaud, se lancer à fond de train dans le noir, dans l'aventure, en compagnie de bons garçons dont on sent tout le temps les coudes, c'est un plaisir délicieux et comme une excellente ivresse , mais une ivresse spéciale qui dégrise les ivrognes et fait voir clair les mauvais yeux...

Pour ma part, j'y voyais très-bien cette nuit-là. Il n'y avait pourtant pas gros comme ça de lune, et c'est la terre blanche de neige qui faisait lumière au ciel; lumière de théâtre froide et crue, s'étalant jusqu'au bout de la plaine, et sur laquelle les moindres traits du paysage, un pan de mur, un poteau, une rangée de saules, se détachaient secs et noirs, comme dépouillés de leur ombre... Dans le petit chemin qui borde la voie, les francs-tireurs filaient au pas de course. On n'entendait que la vibration des fils télégraphiques courant tout le long du talus, la respiration haletante des hommes, le coup de sifflet jeté aux sentinelles, et de temps en temps un obus du mont Valérien, passant comme un oiseau de nuit au-dessus de nos têtes, avec un formi-

dable battement d'ailes... A mesure qu'on avançait, devant nous, au ras du sol, des coups de feu lointains étoilaient Tombre. Puis, sur la gauche, au fond de la plaine, de grandes flammes d'incendie montèrent silencieusement.

« Devant Tusine, en tirailleurs !... » commanda notre chef d'escouade.

« Oh ! là là ! ... en tirailleurs ! ... on va rien écoper!... » me fit mon voisin de gauche avec un accent de faubourg.

D'un bond FoiRcier arriva sur nous :

(( Qui est-ce qui a parlé?... C'est toi?...

— Oui, mon capitaine, je...

— C'est bon... va -t'en... retourne à Nanterre.

— Mais, mon capitaine...

— Non, non... va-t'en vite... je n'ai pas besoin de toi... Ah! tu as peur d'écoper... file, file. ))

Et le malheureux fut obligé de sortir des rangs ; mais, au bout de cinq minutes , il avait repris furtivement sa place et ne demandait qu'à écoper dorénavant.

Eh bien, non. Il était dit que personne n'écoperait cette iiuit-là. Comme nous arrivions sur la barricade, l'affaire venait de finir. Les Prussiens, qui espéraient surprendre notre petit poste^ — le trouvant sur ses gardes et à l'abri

d'un coup de main, — s'étaient retirés prudemment; et nous eûmes juste le temps de les voir disparaître au bout de la plaine, silencieux et noirs comme des cancrelats. Toutefois, dans la crainte d'une nouvelle attaque, on nous fit rester à la gare de Rueil, et nous achevâmes la nuit debout et l'arme au pied, les uns sur la chaussée, les autres dans les salles d'attente...

Pauvre gare de Rueil que j'avais connue si joyeuse, si claire! gare aristocratique des canotiers de Bougival , où les étés parisiens promenaient leurs ruches de mousseline et leurs toquets à aigrettes, comment la reconnaître dans cette cave lugubre, dans ce tombeau blindé, matelassé , sentant la poudre , le pétrole , la paille moisie, où nous parlions tout bas serrés les uns contre les autres et n'ayant d'autre lumière que le feu de nos pipes et le filet de jour venu du coin des ofiiciers?... D'heure en heure, pour nous distraire, on nous envoyait par escouades tirailler le long de la Seine ou faire une patrouille dans Rueil, dont les rues vides et les maisons presque abandonnées s'éclairaient des froides lueurs d'un incendie allumé par les Prussiens au Bois-Préau . . . La nuit se passa ainsi sans encombre; puis au matin on nous renvoya...

Quand je rentrai à Nanterre, il faisait encore nuit. Sur la place de la Mairie, la fenêtre du

télégraphe brillait comme un feu de phare, et dans le salon de Tétat-major, en face de son foyer où s'éteignaient quelques cendres chaudes, M. le tabellion souriait toujours paisiblement...

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