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LES PAYSANS A PARIS

Une fois, c'était vers la fin du mois d'août dernier, j'entendis la femme qui disait à une voisine :

« Allons donc , les Prussiens ! . . . Est-ce qu'ils sont en France, seulement?

— Ils sont à Châlons, mère Jean!... » lui criai-je par ma fenêtre. Cela la fit rire beaucoup... Dans ce petit coin de Seine-et-Oise, les paysans ne croyaient pas à l'invasion.

Tous les jours, cependant, on voyait passer des voitures chargées de bagages. Les maisons des bourgeois se fermaient, et dans ce beau mois d'août où les journées sont si longues, les jardins achevaient de fleurir, déserts et mornes derrière leurs grilles closes... Peu à peu mes voisins commencèrent à s'alarmer. Chaque nouveau départ dans le pays les rendait tristes. Ils se sentaient abandonnés... Puis un matin, roulement de tambour aux quatre coins du village ! Ordre de la mairie. Il fallait aller à Paris vendre la vache, les fourrages, ne rien laisser pour les Prussiens... L'homme partit pour Paris, et ce fut un triste voyage. Sur le pavé de la grand'route, de lourdes voitures de déménagement se suivaient à la file, pêle-mêle avec des troupeaux de porcs et de moutons qui s'effaraient entre les roues , des bœufs entravés qui mugissaient sur des charrettes ; sur le bord, au long des fossés,

de pauvres gens s'en allaient à pied derrière de petites voitures à bras pleines de meubles de l'ancien temps, des bergères fanées, des tables empire, des miroirs garnis de perse, et Ton sentait quelle détresse avait dû entrer au logis pour remuer toutes ces poussières, déplacer toutes ces reliques et les traîner à tas par les grands chemins. Aux portes de Paris, on s'étouffait. Il fallut attendre deux heures... Pendant ce temps, le pauvre homme, pressé contre sa vache, regardait avec effarement les embrasures des canons, les fossés remplis d'eau , les fortifications qui montaient à vue d'oeil, et les longs peupliers d'Italie abattus et flétris sur le bord de la route... Le soir, il s'en revint consterné, et raconta à sa femme tout ce qu'il avait vu. La femme eut peur, voulut s'en aller dès le lendemain. Mais d'un lendemain à l'autre, le départ se trouvait toujours retardé... C'était une récolte à faire, une pièce de terre qu'on voulait encore labourer... Qui sait si on n'aurait pas le temps de rentrer le vin?... Et puis, au fond du cœur, une vague espérance que peut-être les Prussiens ne passeraient pas leur endroit.

Une nuit, ils sont réveillés par une détonation formidable. Le pont de Corbeil venait de sauter. Dans le pays, des hommes allaient, frappant de porte en porte :

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« Les uhlans! les uhlans! sauvez-vous. »

Vite, vite, on s'est levé, on a attelé la charrette, habillé les enfants à moitié endormis, et l'on s'est sauvé par la traverse avec quelques voisins. Comme ils achevaient de monter la côte, le clocher H, sonné trois heures. Ils se sont retournés une dernière fois. L'abreuvoir, la place de rÉglise, leurs chemins habituels, celui qui descend vers la Seine , celui qui file entre les vignes, tout leur semblait déjà étranger, et dans le brouillard blanc du matin le petit village abandonné serrait ses maisons Tune contre l'autre, comme frissonnant d'une attente terrible.

Us sont à Paris maintenant; — deux chambres au quatrième dans une rue triste... L'homme, lui, n'est pas trop malheureux. On lui a trouvé de l'ouvrage ; puis il est de la garde nationale, il a le rempart, l'exercice, et s'étourdit le plus qu'il peut pour oublier son grenier vide et ses prés sans semence. La femme, plus sauvage, se désole, s'ennuie, ne sait que devenir. Elle a mis ses deux aînées à l'école, et dans l'externat sombre, sans jardin, les fillettes étouffent en se rappelant leur joli couvent de campagne, bourdonnant et gai comme une ruche, et la demi-

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lieue à travers bois qu'il fallait faire tous les matins pour aller le chercher. La mère souffre de les voir tristes, mais c'est le petit surtout qui rinquiète. Là-bas il allait, venait, la suivant partout , dans la cour, dans la maison, sautant la marche du seuil autant de fois qu'elle-même, trempant ses petites mains rougies dans le baquet à lessive , s'asseyant près de la porte quand elle tricotait pour se reposer. Ici quatre étages à monter, Tescalier noir où les pieds bronchent, les maigres feux dans les cheminées étroites, les fenêtres hautes, Thorizon de fumée grise et d'ardoises mouillées... Il y a bien une cour où il pourrait jouer; mais la concierge ne veut pas. Encore une invention de la ville, ces concierges ! Là-bas , au village , on est maître chez soi , et chacun a son petit coin qui se garde de luimême. Tout le jour, le logis reste ouvert; le soir, on pousse un gros loquet de bois, et la maison entière plonge sans peur dans cette nuit noire de la campagne où l'on trouve de si bons sommes. De temps en temps le chien aboie à la lune, mais personne ne se dérange... A Paris, dans les maisons pauvres, c'est la concierge qui est la vraie propriétaire. Le petit n'ose pas descendre seul, tant il a peur de cette méchante femme qui leur a fait vendre leur chèvre, sous prétexte qu'elle traînait des brins de paille

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et des épluchures entre les pavés de la cour. Pour distraire Tenfant qui s'ennuie, la pauvre mère ne sait plus qu'inventer; sitôt le repas fini, elle le couvre comme s'ils allaient aux champs et le promène par la main dans les rues, le long des boulevards. Saisi, heurté, perdu, l'enfant regarde à peine autour de lui. Il n'y a que les chevaux qui l'intéressent; c'est la seule chose qu'il reconnaisse et qui le fasse rire. La mère non plus ne prend plaisir à rien. Elle s'en va lentement, songeant à son bien, à sa maison , et quand on les voit passer tous les deux, elle avec son air honnête, sa mise propre, ses cheveux lisses, le petit avec sa figure ronde et ses grosses galoches, on devine bien qu'ils sont dépaysés, en exil, et qu'ils regrettent de tout leur cœur l'air vif et la solitude des routes de village.

PRÈS la prise de Pékin et le pillage du palais d'Été par les troupes françaises, lorsque le général Cousin-Montauban vint à Paris se faire baptiser comte de Palikao^ il distribua dans la gentry parisienne, en guise de dragées de baptême, les merveilleux trésors de jade et de laque rouge dont ses fourgons revenaient chargés, et pendant toute une saison il y eut aux Tuileries et dans quelques salons de la société — ce qu'on appelait alors la société — une grande exhibition de chinoiseries.

On allait là comme à une vente de cocotte ou à une conférence de Tabbé Bauer. Je vois encore, dans le demi-jour des pièces un peu abandonnées où ces richesses étaient étalées, les petites Frou-Frou à gros chignons se pressant, s'agitant parmi les stores de soie bleue à fleurs

d'argent, les lanternes de gaze ornées de houppes et de clochettes d'émail, les paravents de corne transparente, les grands écrans de toile couverts de sentences peintes, tout cet encombrement de riens précieux, si bien faits pour la vie immobile des femmes aux petits pieds. On s'asseyait sur les fauteuils de porcelaine, on fouillait les coffres de laque, les tables à ouvrage à dessins d'or; on essayait pour jouer les crêpes de soie blanche, les colliers de perles de Tartarie ; et c'étaient de petits cris d'étonnement, des rires étouffés, une cloison de bambou qu'on renversait avec sa traîne, et puis sur toutes les lèvres ce mot magique de palais d'Été qui courait comme une brise d'éventail, ouvrant à l'imagination je ne sais quelles féeriques avenues d'ivoire blanc et de jaspe fleuri.

Cette année, la gentry de Berlin, de Munich, de Stuttgard, a eu, elle aussi, des exhibitions du même genre. Voilà plusieurs mois déjà que les fortes dames d'outre-Rhin poussent des « mein Gott )) d'admiration devant les services de Sèvres , les pendules Louis XVI , les salons blanc et or, les dentelles de Chantilly, les caisses d'oranger, de myrte et d'argenterie que les innombrables Palikao de l'armée du roi Guillaume ont cueillis aux environs de Paris dans le pillage de nos palais d'été.

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Car, eux, ils ne se sont pas contentés d'en piller un. Saint-Cloud, Meudon — ces jardins du Céleste Empire — ne leur ont pas suffi. Les drôles sont entrés partout; il ont tout râflé, tout saccagé, depuis les grands châteaux historiques, qui gardent, dans la fraîcheur de leurs pelouses vertes et de leurs arbres de cent ans, un petit coin de France, jusqu'à la plus humble de nos maisonnettes blanches; et maintenant, tout le long de la Seine, d'une rive à l'autre, nos palais d'été grands ouverts, sans toits, sans fenêtres, se montrent leurs murailles nues et leurs terrasses découronnées.

C'est surtout du côté de Montgeron, de Draveil, de Villeneuve-Saint-Georges, que la dévastation a été effroyable. S. A. R. le prince de Saxe travaillait par là-bas avec sa bande, et il paraît que l'Altesse a bien fait les choses. Dans l'armée allemande on ne l'appelle plus que « le voleur ». En somme, le prince de Saxe me fait l'effet d'être un podestat sans illusions, un esprit pratique qui s'est très-bien rendu compte qu'un jour ou l'autre l'ogre de Berlin ne ferait qu'une bouchée de. tous les Petit-Poucet de l'Allemagne du Sud , et il a pris ses précautions en conséquence. A présent, quoi qu'il arrive, monseigneur est à l'abri du besoin. Le jour où on le cassera aux gages , il pourra , à son choix, ouvrir une

librairie française à la foire de Leipzig, se faire horloger à Nuremberg, facteur de pianos à Munich, ou brocanteur à Francfort- sur- le- Mein. Nos palais d'été lui ont fourni les moyens de tout cela, et voilà pourquoi il a mené le pillage avec tant d'entrain.

Ce que je m'explique moins, par exemple^ c'est la rage que Son Altesse a mise à dépeupler nos faisanderies et nos garennes, à ne pas laisser gros comme rien de plume et de poil dans nos bois...

Pauvre forêt de Sénart! si paisible, si bien tenue, si fière de ses petits étangs à poissons rouges , de ses garde-chasses en habit vert ! Et comme ils se sentaient bien chez eux, tous ces chevreuils , tous ces faisans de la couronne ! Quelle bonne vie de chanoines! Quelle sécurité!... Quelquefois, dans le silence des après-^ midi d'été, vous entendiez un frôlement de bruyère, et tout un bataillon de faisanneaux défilait en sautillant entre vos jambes, pendant que, là-bas, au bout d'une allée couverte, deux ou trois chevreuils se promenaient paisiblement de long en large, comme des abbés dans le jardin d'un séminaire. Allez donc tirer des coups de fusil à des innocents pareils !

Aussi les braconniers eux-mêmes s'en faisaient un scrupule, et le jour de l'ouverture de la

chasse, lorsque M. Rouher ou le marquis de la Valette arrivaient avec leurs invités, le garde général — j'allais dire le metteur en scène — désignait d'avance quelques poules faisannes hors d'âge, quelques vieux lièvres chevronnés, qui allaient attendre ces messieurs au rond-point du Grand-Chêne et tombaient sous leurs coups avec grâce en criant : w.Vive l'Empereur ! » C'est tout ce qu'on tuait de gibier dans Tannée.

Tu penses quelle stupeur, les malheureuses bêtes , quand deux ou trois cents rabatteurs en bérets crasseux sont venus un matin se ruer sur leurs tapis de bruyères roses, dérangeant les couvées, renversant les clôtures, s'appelant d'une clairière à l'autre dans une langue barbare, et qu'au fond de ces taillis mystérieux où M'"* de Pompadour venait épier le passage de Louis XV, on a vu luire les sabretaches et les casques pointus de l'état-major saxon! En vain les chevreuils essayaient de fuir, en vain les lapins effarés levaient leurs petites pattes frémissantes en criant : « Vive Son Altesse Royale le prince de Saxe! » Le dur Saxon ne voulait rien entendre, et pendant plusieurs jours de suite le massacre a continué. A cette heure, tout est fini; le grand et le petit Sénart sont vides. Il n'y reste plus que des geais et des écureuils, auxquels les fidèles vassaux du roi Guillaume n'ont pas osé

toucher, parce que les geais sont blanc et noir aux couleurs de la Prusse, et que la fourrure des écureuils est de ce marron fauve si cher à M. de Bismark.

Je tiens tous ces détails du père La Loué, un garde forestier de Seine-et-Oise que tu as dû voir quelquefois chez nous à la campagne, avec son accent traînard, son air madré, ses petits yeux clignotant dans un masque couleur de terre. Le bonhomme est si jaloux de ses fonctions de garde, il invoque si souvent et à tout propos les cinq lettres cabalistiques flamboyant sur le cuivre de sa plaque, que les gens du pays l'ont surnommé le père La Loi, La Loué, pour parler comme en Seine-et-Oise. Lorsqu'au mois de septembre nous vînmes nous enfermer dans Paris, le vieux La Loué enterra ses meubles, ses hardes, envoya sa famille au loin, et resta pour attendre les Prussiens.

« Je connais ma forêt, disait-il en brandissant sa carabine... qu'ils viennent m'y chercher! »

Là-dessus nous nous séparâmes... Je n'étais pas sans inquiétude sur. son compte. Souvent, pendant ce dur hiver, je me figurais ce pauvre homme tout seul dans la forêt, obligé de se nourrir de racines, n'ayant pour se garer du froid qu'une blouse de toile avec sa plaque pardessus. Rien que d'y penser, j'en avais la chair de poule.

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Hier matin, je Tai vu arriver chez moi, frais, gaillard, engraissé, avec une belle lévite neuve, et toujours la fameuse plaque reluisant sur sa poitrine comme un bassin de barbier. Qu'a-t-il fait tout ce temps-là? Je n'ai pas osé le lui demander; mais il n'a pas l'air d'avoir trop souffert... Brave père La Loué! Il connaissait si bien sa forêt! Il y aura promené le prince de Saxe.

C'est peut-être une mauvaise pensée que j*ai là; mais je connais mes paysans, et je sais ce dont ils sont capables... Le vaillant peintre Eugène Leroux — blessé dans une de nos premières sorties et soigné quelque temps chez des vignerons de la Beauce — nous racontait l'autre jour un mot qui peint bien toute cette race. Les gens chez lesquels il logeait ne s'expliquaient pas pourquoi il s'était battu sans y être forcé.

« Vous êtes donc un ancien militaire? lui demandaient-ils toujours.

— Pas du tout. Je fais des tableaux, je n'ai jamais fait que cela.

— Eh ben! alors, quand ils vous ont fait signer le papier pour aller à la guerre..,?

— Mais on ne m'a rien fait signer...

— Enfin, quoi ! quand vous êtes allé pour vous battre, c'est donc — et ici ils se regardaient en clignant de l'œil — c'est donc que vous aviez bu un petit coup ! »

LES PALAIS D'ÉTÉ. ^i

Voilà le paysan français!... Celui des environs de Paris est pire encore. Les quelques braves gens qu'il y avait dans la banlieue sont venus derrière les remparts manger du pain de chien avec nous; mais ceux qui sont restés là-bas — et il y en avait plus qu'on ne croit — ceux-là, je m'en méfie. Ils sont restés pour montrer nos caves aux Prussiens, et consommer le pillage dç nos pauvres palais d'été.

Mon palais à moi était si modeste, si bien enfoui dans les acacias, qu'il aura peut-être échappé au désastre; mais je n'irai m'en assurer que quand les Prussiens seront partis, et bien longtemps après encore. Je veux laisser au paysage le temps de s'assainir.... Quand je pense, mon cher, que tous nos jolis coins, ces petites îles de roseaux et de saules grêles où nous allions le soir nous allonger au ras de l'eau pour écouter chanter les rainettes, les allées pleines de mousse où la pensée, en marchant, s'éparpillait tout le long des haies, s'accrochait à toutes les branches, ces grandes clairières de gazon où l'on était si bien pour dormir au pied des chênes, avec un tournoiement d'abeilles dans le haut, qui nous faisaient un dôme de musique, quand je pensé que cela a été à eux, qu'ils se sont assis partout; alors ce beau pays ne m'apparaît plus que fané et triste. Cette souillure m'effraye en-

core plus que le pillage. J'ai peur de ne plus aimer mon nid.

Ah! si les Parisiens, au moment du siège, avaient pu rentrer en ville cette adorable campagne des environs ; si nous avions pu rouler les pelouses, les chemins verts tout empourprés des soleils couchants, enlever les étangs qui luisent sous bois cojoame des miroirs à main, pelotonner nos petites rivières autour d'une bobine comme des fils d'argent, et enfermer le tout au gardemeuble; quelle joie ce serait pour nous maintenant de mettre les pelouses et les dessous de bois en place, et de refaire une île de France que les Prussiens n'auraient jamais vue!...

L s'appelait Stenne, le petit Stenne.

C'était un enfant de Paris, malingre et pâle, qui pouvait avoir dix ans, peutêtre quinze; avec ces moucherons-là, on ne sait jamais. Sa mière était morte; son père, ancien soldat de marine, gardait un square dans le quartier du Temple. Les babies, les bonnes, les vieilles dames à pliants, les mères pauvres, tout le Paris trotte-menu qui vient se mettre à Tabri des voitures dans ces parterres bordés de trottoirs, connaissaient le père Stenne et Tadoraient. On savait que sous cette rude moustache, effroi des chiens et des traîneurs de bancs, se cachait un bon sourire attendri, presque maternel, et que pour voir ce sourire, on n'avait qu'à dire au bonhomme :

(( Comment va votre petit garçon?.., »

Il Taimait tant son garçon, le père Stenne. Il était si heureux, le soir, après la classe, quand le petit venait le prendre et qu'ils faisaient tous deux le tour des allées, s'arrètant à chaque banc pour saluer les habitués, répondre à leurs bonnes manières.

Avec le siège malheureusement, tout cela changea. Le square du père Stenne fut fermé, on y mit du pétrole, et le pauvre homme, obligé à une surveillance incessante, passait sa vie dans les massifs déserts et bouleversés, seul, sans fumer, n'ayant plus son garçon que le soir, bien tard, à la maison. Aussi il fallait voir sa moustache, quand il parlait des Prussiens... Le petit Stenne, lui, ne se plaignait pas trop de cette nouvelle vie. Un siège ! c'est si amusant pour les gamins. Plus d'école! plus de mutuelle! Des vacances tout le temps et la rue comme un champ de foire... L'enfant restait dehors jus- | qu'au soir, à courir. Il accompagnait les bataillons du quartier qui allaient au rempart, choisissant de préférence ceux qui avaient une bonne musique ; et là-dessus petit Stenne était trèsferré. Il vous disait fort bien que celle du 96® ne valait pas grand'chose, mais qu'au 55® ils en avaient une excellente. D'autres fois, il regardait les mobiles faire l'exercice ; puis il y avait les queues... Son panier sous le bras, il se mè-

lait à ces longues files qui se formaient dans l'ombre des matins d'hiver sans gaz, à la grille des bouchers, des boulangers. Là, les pieds dans Teau, on faisait des connaissances, on causait politique, et comme fils de M. Stenne, chacun lui demandait son avis. Mais le plus amusant de tout, c'était encore les parties de bouchon, ce fameux jeu de galoche que les mobiles bretons avaient mis à la mode pendant le siège. Quand le petit Stenne n'était pas au rempart ni aux boulangeries, vous étiez sûr de le trouver à la partie de galoche de la place du Châteaud'Eau. Lui ne jouait pas, bien entendu; il faut trop d'argent. Il se contentait de regarder les joueurs, avec des yeux!

Un surtout, un grand en cotte bleue, qui ne misait que des pièces de cent sous, excitait son admiration. Quand il courait, celui-là, on entendait les écus sonner au fond de sa cotte... Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé jusque sous les pieds du petit Stenne, le grand lui dit à voix basse :

« Ça te fait loucher, hein?... Eh bien, si tu veux, je te dirai où oa en trouve. »

La pao'tie finie, il l'emmena dans un coin de

la place et lui proposa de venir avec lui vendre

des journaux aux Prussiens, on avait 30 francs

par voyage. D'abord Stenne refusa, très-indi-

gné; et, du coup, il resta trois jours sans retourner à la partie. Trois jours terribles. Il ne mangeait plus, il ne dormait plus. La nuit, il voyait des tas de galoches dressées au pied de son lit, et des pièces de cent sous qui filaient à plat, toutes luisantes. La tentation était trop forte. Le quatrième jour, il retourna au Château-d'Eau, revit le grand, se laissa séduire...

Ils partirent par un matin de neige, un sac de toile sur Tépaule, des journaux cachés sous leurs blouses. Quand ils arrivèrent à la porte de Flandres, il faisait à peine jour. Le grand prit Stenne parla main, et, s'approchant du factionnaire — un brave sédentaire qui avait le nez rouge et Tair bon — il lui dit d'une voix de pauvre :

<( Laissez-nous passer, mon bon monsieur...

Notre mère est malade, papa est mort. Nous allons voir avec mon petit frère à ramasser des pommes de terre dans le champ. »

Il pleurait. Stenne, tout honteux, baissait la tête. Le factionnaire les regarda un moment, jeta un coup d'oeil sur la route déserte et blanche.

(( Passez vite, » leur dit-il en s'écartant; et les voilà sur le chemin d'Aubervilliers. C'est le grand qui riait!...

Confusément, comme dans un rêve, le petit Stenne voyait des usines transformées en ca-

sernes, des barricades désertes, garnies de chiffons mouillés, de longues cheminées qui trouaient le brouillard et montaient dans le ciel, vides, ébréchées. De loin en loin, une sentinelle, des officiers encapuchonnés qui regardaient là-bas avec des lorgnettes, et de petites tentes trempées de neige fondue devant des feux qui mouraient. . . Le grand connaissait les chemins, prenait à travers champs pour éviter les postes. Pourtant ils arrivèrent, sans pouvoir y échapper, à une grand'garde de francs-tireurs. lies francs-tireurs étaient là avec leurs petits cabans, accroupis au fond d'une fosse pleine d*eau, tout le long du chemin de fer de Soissons. Cette fois le grand eut beau recommencer son histoire, on ne voulut pas les laisser passer. Alors, pendant qu'il se lamentait, de la maison du garde-barrière sortit sur la voie un vieux sergent, tout blanc, tout ridé, qui ressemblait au père Stenne :

«Allons! mioches, ne pleurons plus! dit-il aux enfants; on vous y laissera aller à vos pommes de terre ; mais, avant, entrez vous chauffer un peu... Il a Tair gelé ce gamin-là! »

Hélas ! ce n'était pas de froid qu'il tremblait le petit Stenne, c'était de peur, c'était de honte... Dans le poste, ils trouvèrent quelques soldats blottis autour d'un feu maigre, un vrai feu de veuve, à la flamme duquel ils faisaient dégeler

du biscuit au bout de leurs baïonnettes. On se serra pour faire place aux enfants. On leur donna la goutte, un peu de café. Pendant qu'ils buvaient, un officier vint sur la porte, appela le sergent, lui parla tout bas et s'en alla bien vite.

« Garçons, dit le sergent en rentrant radieux, nous aurons du tabac cette nuit... On a surpris le mot des Prussiens... Je crois que cette fois nous allons le leur reprendre, ce sacré Bourget!»

Il y eut une explosion de bravos et de rires. On chantait, on dansait, on astiquait les sabresbaïonnettes; et, profitant de ce tumulte, les enfants disparurent.

Passé la tranchée, il n'y avait plus que la plaine, et au fond un long mur blanc troué de meurtrières. C'est vers ce mur qu'ils se dirigèrent, s'arrêtant à chaque pas pour faire semblant de ramasser des pommes de terre.

« Rentrons... N'y allons pas, » disait tout le temps le petit Stenne.

L'autre levait les épaules et avançait toujours Soudain ils entendirent le trictrac d'un fusil* qu'on armait.

(( Couche-toi, » fit le grand en se jetant par terre.

Une fois couché, il siffla. Un ^utre sifflet répondit sur la neige. Ils s'avancèrent en rampant. . . Devant le mur, au ras du sol, parurent deux

moustaches jaunes sous un béret crasseux. Le grand sauta dans la tranchée , à côté du Prussien :

« C'est mon frère, » dît- il en montrant son compagnon...

Il était si petit, ce Stenne, qu'en le voyant le Prussien se mit à rire et fut obligé de le prendre dans ses bras pour le hisser jusqu'à la brèche.

De l'autre côté du mur; c'étaient de grands remblais de terres, des arbres couchés, des trous noirs dans la neige, et dans chaque trou le même béret crasseux, les mêmes moustaches jaunes qui riaient en voyant passer les enfants.

Dans un coin, une maison de jardinier casematée de troncs d'arbres. Le bas était plein de soldats qui jouaient aux cartes, faisaient la soupe sur un grand feu clair. Cela sentait bon les choux, le lard; quelle différence avec le bivouac des francs-tireurs! En haut, les officiers. On les entendait jouer du piano, déboucher du vin de Champagne. Quand les Parisiens entrèrent, un hurrah de joie les accueillit. Ils donnèrent leurs journaux; puis on leur versa à boire et on les ût causer. Tous ces officiers avaient l'air fier et méchant ; mais le grand les amusait avec sa verve faubourienne, son vocabulaire de voyou. Ils riaient, répétaient ses mots après lui , se roulaient avec délices dans cette boue de Paris qu'on

leur apportait. Le petit Stenne aurait bien voulu parler, lui aussi, prouver qu'il n'était pas une bête; mais quelque chose le gênait. En face de lui se tenait à part un Prussien plus âgé , plus sérieux que les autres qui lisait, ou plutôt faisait semblant, car ses yeux ne le quittaient pas. Il y avait dans ce regard de la tendresse et des reproches, comme si cet homme avait eu au pays un enfant du même âge que Stenne, et qu'il se fût dit : « J'aimerais mieux mourir que de voir mon fils faire un métier pareil... » A partir de ce moment, Stenne sentit comme une main qui se posait sur son cœur et l'empêchait de battre.

Pour échapper à cette angoisse, il se mit à boire. Bientôt tout tourna autour de lui. Il entendait vaguement, au milieu de gros rires, son camarade qui se moquait des gardes nationaux, de leur façon de faire l'exercice , imitait une prise d'armes au Marais, une alerte de nuit sur les remparts. Puis le grand baissa la voix, les officiers se rapprochèrent et les figures devinrent graves. Le misérable était en train de les prévenir de l'attaque des francs-tireurs... Pour le coup le petit Stenne se leva, furieux, dégrisé : (( Pas cela, grand... je ne veux pas. »

Mais l'autre ne fit que rire et continua. Avant qu'il eût fini, tous les officiers étaient debout. Un d'eux montra la porte aux enfants :

« F le camp, » leur dit-il.

Et ils se mirent à causer entre eux, très- vite, en allemand. Le grand sortit, fier comme un doge, en faisant sonner son argent. Stenne le suivit, la tête basse; et lorsqu'il passa près du Prussien dont le regard l'avait tant gêné, il entendit une voix triste qui disait : « Bas chôli,.. ça, bas chôli. » Les larmes lui en vinrent aux yeux.

Une fois dans la plaine, les enfants se mirent à courir et rentrèrent rapidement. Leur sac était plein de pommes de terre que leur avaient données les Prussiens; avec cela, ils passèrent sans encombre à la tranchée des francs-tireurs. On s*y préparait pour l'attaque de la nuit. Des troupes arrivaient silencieuses, se massant derrière les murs. Le vieux sergent était là, occupé à placer ses hommes, Tair si heureux. Quand les enfants passèrent, il les reconnut et leur envoya un bon sourire... Oh! que ce sourire fit mal au petit Stenne!... Un moment il eut envie de crier : « N'allez pas là-bas... nous vous avons trahis. » Mais Tautre lui avait dit : « Si tu parles, nous serons fusillés, » et la peur le retint... A la Courneuve, ils entrèrent dans une maison abandonnée pour partager l'argent. La vérité m'oblige à dire que le partage fut fait honnêtement, et que d'entendre sonner ces beaux écus sous sa blouse, de

penser aux parties de galoche qull avait là en perspective , le petit Stenne ne trouvait plus son crime aussi afFreux.

Mais, lorsqu'il fut seul, le malheureux enfant ! Lorsque après les portes le grand Teut quitté, alors ses poches commencèrent à devenir bien lourdes, et la main qui lui serrait le cœur le serra plus fort que jamais. Paris ne lui semblait plus le même. Les gens qui passaient le regardaient sévèrement, comme s'ils avaient su d^où il venait. Le mot espion, il l'entendait dans le bruit des roues, dans le battement des tambours qui s'exerçaient le long du canal. Enfin il arriva chez lui, et, tout heureux de voir que son père n'était pas encore rentré, il passa vite dans leur chambre cacher sous son oreiller ces écus qui lui pesaient tant.

Jamais le père Stenne n'avait été si bon , si joyeux qu'en rentrant ce soir-là. On venait de recevoir des nouvelles de province ; les affaires du pays allaient mieux. Tout en mangeant, l'ancien soldat regardait son fusil pendu à la muraille, et il disait à l'enfant avec son bon rire :

« Hein, garçon, comme tu irais aux Prussiens, si tu étais grand ! »

Vers huit heures, on entendit le. canon.

« C'est Aubervilliers... On se bat auBourget, »

L'ENFANT ESPION. 7i

fit le bonhomme, qui connaissait tous ses forts. Le petit Stenne devint pâle, et, prétextant une grande fatigue, il alla se coucher; mais il ne dormit pas. Le canon tonnait toujours. Il se représentait les francs-tireurs arrivant de nuit pour surprendre les Prussiens , et tombant euxmêmes dans une embuscade. Il se rappelait le sergent qui lui avait souri, le voyait étendu là-bas dans la neige, et combien d'autres avec lui!... Le prix de tout ce sang se cachait là sous son oreiller, et c'était lui, le fils de M. Stenne, d'un soldat... les larmes Tétouffaient. Dans la pièce à côté, il entendait son père marcher, ouvrir la fenêtre/ En bas, sur la place, le rappel sonnait ; un bataillon de mobiles se numérotait pour partir. Décidément, c'était une vraie bataille. Le malheureux ne put retenir un sanglot.

« Qu'as-tu donc? » dit le père Stenne en entrant.

L'enfant n'y tint plus, sauta de son lit et vînt se jeter aux pieds de son père. Au mouvement qu'il fit, les écus roulèrent par terre.

« Qu'est-ce que c'est que cela? Tu as volé ? » demanda le vieux en tremblant.

Alors, tout d'une haleine, le petit Stenne raconta qu'il était allé chez les Prussiens et ce qu'il y avait fait; à mesure qu'il parlait, il se

sentait le cœur plus libre, cela le soulageait de s'accuser... Le père Stenne écoutait, avec une figure terrible. Quand ce fut fini , il cacha sa tête dans ses mains et pleura.

« Père, père... » voulut dire l'enfant...

Le vieux le repoussa sans répondre, et ramassa l'argent.

« C'est tout? )) demanda-t-il...

Le petit Stenne fit signe que c'était tout. Le vieux décrocha son fusil, sa cartouchière, et mettant l'argent dans sa poche :

« C'est bon, dit-il, je vais le leur rendre. »

Et, sans ajouter un mot, sans seulement retourner la tête, il descendit se mêler aux mobiles qui partaient dans la nuit. On ne l'a jamais revu depuis.

lEU soit loué ! J'ai enfin des nouvelles de Tarascon. Depuis cinq mois, je ne SI vivais plus, j'étais d'une inquiétude!...

Connaissant Texaltation de cette bonne ville et l'humeur belliqueuse de ses habitants, je me disais : « Qui sait ce qu'a fait Tarascon? S'est-il rué en masse sur les barbares } S'est-il laissé bombarder comme Strasbourg, mourir de faim comme Paris , brûler vif comme Châteaudun? ou bien, d^ns un accès de patriotisme farouche , s'est-il fait sauter comme Laon et son intrépide citadelle?... » Rierl de tout cela, mon cher. Tarascon n'a pas brûlé, Tarascon n'a pas sauté. Tarascon est toujours à la même place, paisiblement assis au milieu des vignes, du bon soleil plein ses rues, du bon muscat plein ses caves, et le Rhône qui baigne

cette aimable localité emporte à la mer, comme par le passé, l'image d'une ville heureuse, des reflets de persiennes vertes, de jardins bien ratisses et de miliciens en tuniques neuves faisant Texercice tout le long du quai.

Garde-toi de croire pourtant que Tarascon n'ait rien fait pendant la guerre. Il s'est au contraire admirablement conduit, et sa résistance héroïque , que je vais essayer de te raconter, aura sa place dans l'histoire comme type de résistance locale, symbole vivant de la défense du Midi.

LES ORPHEONS.

Je te dirai donc que, jusqu'à Sedan, nos braves Tarasconnais s'étaient tenus chez eux bien tranquilles. Pour ces fiers enfants des Alpilles, ce n'était pas la patrie qui mourait là-haut; c'étaient les soldats de l'empereur, c'était l'Empire. Mais une fois le 4 septembre, la République, Attila campé sous Paris, alors, oui!

Tarascon se réveilla, et l'on vit ce que c'est qu'une guerre nationale... Cela commença naturellement par une manifestation d'orphéonistes. Tu sais quelle rage de musique ils ont dans le Midi. A Tarascon surtout, c'est du délire. Dans les rues, quand vous passez , toutes les fenêtres

chantent, tous les balcons vous secouent des romances sur la tête.

N'importe la boutique où vous entrez, il y a toujours au comptoir une guitare qui soupire, et les garçons de pharmacie eux-mêmes vous servent en fredonnant : « Le^B^ssignol — et le Luth espagnol — Tralala — lalalala, » En dehors de ces concerts privés, les Tarasconnais ont encore la fanfare de la ville, la fanfare du collège et je ne sais combien de sociétés d'orphéons.

C'est Torphéon de Saint-Christophe et son admirable chœur à trois voix : « Sauvons la France w^ qui donnèrent le branle au mouvement national.

« Oui, oui, sauvons la France! » criait le bon Tarascon en agitant des mouchoirs aux fenêtres, et les hommes battaient des mains, et les femmes envoyaient des baisers à l'harmonieuse phalange qui traversait le cours sur quatrer angs de profondeur, bannière en tête et marquant fièrement le pas.

L'élan était donné. A partir de ce jour, la ville changea d'aspect : plus de guitare^ plus de barcaroUe. Partout le luth espagnol fit place à la Marseillaise, et , deux fois par semaine , on s'étouffait sur l'Esplanade pour entendre la fanfare du collège jouer le Chant du départ. Les chaises coûtaient des prix fous!... Mais les Tarasconnais ne s'en tinrent pas là.

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