‹ Lettres à une autre inconnue. Avant-proposChapitre 6 sur 10 · Les Prestiges · texte numérisé non relu

Les Prestiges

tisan ni factieux. Ce qui me console un peu, c'est que l'auteur n'en lira pas une ligne, ayant actuellement bien d'autres chats à peigner.

Je suis allé m'écrire chez la princesse Clotilde, dont le père l'a échappé belle. Une balle lui est arrivée sur une côte ; mais, au lieu d'entrer tout droit, elle a glissé et est sortie de l'autre côté, en lui labourant la peau. Les gens du métier disent que le roi a été très-imprudent, l'archiduc très-habile, mais que l'armée italienne s'est parfaitement battue. Nous demeurons, nous autres, immobiles, chantant des variations sur ce thème favori, le bonheur de la paix. Le faubourg Saint-Germain a trouvé que c'é-

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tait l'empereur qui était l'inventeur de la guerre, et qu'elle s'était manigancée h. Biarritz entre lui et M. de Bismark. Us devraient ajouter le chien Néro, qui était en tiers avec eux dans leur seule conversation sur la terrasse que bien vous connaissez. Le monde étant très-bôte, particulièrement dans mon quartier, il y a beaucoup de gens qui gobent cette bourde-là.

Laissons ce vilain sujet de guerre.

Je crois que je vais aller passer quelques jours en Angleterre, puis je ne sais trop ce que je deviendrai. Depuis les grandes chaleurs, je vais un peu mieux, c'est-à-dire que je n'étouffe plus que matin et soir. C'est une assez grande amélioration, comme vous

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voyez. J'espère que vous ne comptez pas attendre la neige à G... et que vous viendrez à Paris cet automne. Il n'y a pas de Fontainebleau cette année, peut-être pas de Biarritz. On parle d'un voyage à Bagnèresde-Luchon, mais je crois que rien n'est encore décidé, sinon une courte excursion à INancy. On a renoncé au voyage d'Alsace, pour ne pas avoir l'air de faire une reconnaissance de la rive droite du Rhin, ou plutôt de la rive gauche.

Adieu, chère madame ; veuillez agréer tous mes souhaits et me permettre de baiser très-tendrement et très-humblement le bout de vos doigts.

Votre très-dévoué secrétaire.

Saint-Cloud, 21 juillet.

Chère et aimable Présidente,

Votre lettre me comble de joie, malgré tous les reproches qu'elle m'adresse, reproches moins durs d'ailleurs que ceux de ma propre conscience. La vérité est que j'ai égaré parmi mes papiers votre dernière lettre, qui contenait votre adresse en Alle-

magne. Si je n'avais un respect absolu pour la vérllé, je vous dirais que, l'ayant mi<e sur mon cœur, elle a été réduite en cendres, mais vous ne me croiriez pas. ^Mon cœur est à pressent dans l'état de mes poumons, c'est-à-dire une mauvaise machine détraquée qui ne sert qu'à faire enrager son propriétaire. A force de souffrir, on devient brute, et on oublie ses amis, ou plutôt on craint de les ennuyer de ses jérémiades. sans fin.

Je suis ici depuis le commencement du mois. L'impératrice a eu la bonté de m'inviter à passer ici le temps des grandes chaleurs et m'a dit que l'air de la campagne me ferait du bien. Je crois en ellet que je

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respire ici un peu moins mal qu'à Paris. Mais j'ai honte d'être si souiïreteux et si mélancolique. Je reconnais bien mal l'hospitalité qu'on me donne. 11 n'y a ici d'invites, outre votre serviteur, que le second fds du roi d'Egypte, un joli petit Turc de quatorze ou quinze ans, sérieux et prudent déjà comme un Européen de trente ans. Il a avec lui deux ofliciers français, ses précepteurs, qui lui apprennent je ne sais quoi. Pour la tenue et le tact, il pourrait leur en remontrer. 11 ne rit ni ne rougit jamais, ce qui est particulier aux Orientaux. Je ne sais quel sera le résultat de cette éducation turco-française. Je pense qu'il introduira le bal Mabille au Caire, et les élégances

des cocodès. Cependant il observe sa religion, ne boit pas de vin et ne mange pas de jambon. L'autre jour, il nous a conté comment le prince son oncle avait invité d'autres princes, dont le père du narrateur, à un petit dîner où il devait leur faire servir de l'arsenic, ce qui troublait fort les princes susdits. Heureusement, le prince son oncle est mort assassiné dans la nuit qui précéda le dîner. Tout cela était raconté très-gentiment, très-simplement, du ton dont vous diriez que vous n'avez pu aller au bal à cause d'une indisposition.

La difficulté pour l'alfaire de M... est celle-ci. Le ministre de l'instruction publique m'est absolument inconnu, et cette

ignorance est partagée par la grande majorité des Français. En second lieu, il faut l'accord entre lui et le ministre des affaires étrangères, et, je crois, le concours de l'ambassadeur de Piussie; au moins il est d'usage de lui demander s'il n'a pas d'objection. Enfin, on dit que le ministre actuel a si peu de vie, qu'il ne durera pas jusqu'au 15 août, et que, aussitôt après que le Sénat aura fait les modifications demandées à la Constitution, un autre ministère plus durable sera nommé. Quant à m'adresser directement à mon hôtesse, je vous avoue que je regarde la chose comme impossible, et je n'en obtiendrais ou qu'une promesse vague d'intérêt ou que l'ordre de porter

l'alTaire au ministre de l'instruction publique. Il faudrait que M... fut personnellement connu de Sa Majesté pour que ce moyen offrît quelque chance de succès.

Cependant, chère madame, croyez que je ferai mon possible dès le premier jour du conseil. Je ferai de mon mieux, vous n'en doutez pas; mais j'ai peu d'espoir par toutes les raisons que je vous ai dites. Varaignes, qui est ici, m'a dit que madame de M... avait un beau garçon. Cela me fait le plus grand plaisir. Je ne comprends pas la manière de solenniser la fête de la Vierge, mais chaque pays a ses usages. Ce que je comprends le moins, c'est que vous ayez une fille bonne à marier et que vous soyez

grand'mère. En vérité, vous n'avez pas la figure qu'il faut pour ce rùle-là.

Adieu, chère présidente ; votre secrétaire baise humblement votre blanche main.

Saiat-Cloud, li août 1806.

Chère et aimable Présidente,

Je reçois vos deux lettres à la fois, tant la fortune se plaît à grouper ensemble les bonheurs, au lieu de les répartir également dans la vie. Enfin, puisque la Providence le veut ainsi, et qu'il n'y a pas moyen d'aller à rencontre, Amen!

Voici l'affaire. Peu après vous avoir éciit, je suis allé à Londres, selon mon antique habitude. J'en suis parti sur une très-gracieuse sommation de la souveraine de ces lieux. Vous savez quelle est la vie que nous menons, et je ne vous en parle pas. Le maître a été malade et est encore un peu souffrant, ce qui donne à tous les alentours un peu de tristesse. Pour remplacer mademoiselle Bouvet , on a fait venir une lectrice alsacienne très-gracieuse et trèssimple, sans embarras et sans fausse timidité par absence complète de prétentions.

J'ai vu à Londres beaucoup de monde, surtout des gens politiques; j'ai mangé beaucoup de mauvais dîners, j'ai étudié

dans le Britisli-Museum, et j'ai pensé à vous toutes les fois que je découvrais quelque belle chose; il me semblait qu'elle m'aurait fait plus de plaisir, si j'avais pu l'admirer et en raisonner avec vous. Il y a une statuette nouvellement achetée, en bronze, sans bras, qui me ravit. C'est une Vénus, nue bien entendu, posée sur le pied droit, le gauche relevé à la hauteur du genou. Il me semble que lorsque les bras existaient, elle devait rattacher sa sandale. C'est évidemment la copie en petit de quelque statue célèbre et c'est une œuvre de toute beauté. Quel dommage que le temps détruise ainsi les belles choses! Il y a dans toutes ces statues antiques des mouvc-

ments, pris sur nature, d'une merveilleuse grâce et parfaitement chastes en même temps. Lorsqu'on les fait répéter à nos modèles dans nos ateliers, ils semblent affectés et indécents. A quoi cela tient-il? Je me suis demandé souvent si cela tient cà la condition sociale des modèles et si des femmes du monde ne seraient pas plus près de l'antique. Quel dommage que ces expériences, qui seraient si instructives, ne puissent pas se faire plus facilement!

Nous avons le bonheur de voir de temps en temps l'impératrice du Mexique. C'est une maîtresse femme qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Louis-Philippe. Elle a des dames d'honneur avec des yeux flam-

boyants, mais des teints de pain d'épice et un faux air d'orang-outang. Nous nous attendions à voir des liouris de Mahomet ! On suppose que Sa Majesté est venue demander de l'argent et des soldats ; mais je crois qu'on ne lui donnera rien que des fêles, dont elle a l'air de ne pas se soucier beaucoup.

Outre les beautés en bronze, et en chair et os de Londres, j'ai vu une émeute qui m'a diverti. On voulait faire un grand meeting pour la Réforme dans Ilyde-Park. Le gouvernement a fait fermer le parc, le respectable public a ari-aché les grilles sur une longueur de plusieurs milles. J'ai remarqué un certain nombre de Français parmi les

émeutiers, et je crois que leur expérience et leurs sages conseils ont beaucoup aidé la canaille de Londres. Il y avait quantité de drapeaux tricolores à la procession des réformistes, car notre diable de drapeau est une enseigne bien connue et bien achalandée. Sauf quelques tètes cassées, la chose s'est passée, d'ailleurs, avec peu de bruit et un certain ordre, car les Anglais sont méthodiques en tout.

Quelle idée avez-vous de me demander ma vieille et laide ligure photographiée! Je ne veux pas que vous ayez auprès de vous une occasion de perdre l'amitié que vous voulez bien me porter. Au reste, nous reparlerons de cela à iNicc, shion à Paris.

J'ai reçu une lettre de M. Gavini, qui me fait part de vos projets pour cet hiver, et qui se réjouit fort à l'espoir de vous revoir dans ses États. J'ai vu assez souvent, avant d'aller à Londres, madame votre sœur, qui a été charmante pour moi. Elle m'a mené au hois de Boulogne, et nous avons causé de mille sujets, mais pas de vous. Pourquoi? Moi, je ne parle jamais de vous, mais j'y pense beaucoup. Je n'en parle pas, parce que j'en aurais trop à dire. Par une raison semblable, je ne vous écris pas toutes les fois que j'en ai envie. Au fond, j'ai peur de vous. Je ne nie trouve pas assez philosophe pour me laisser aller à vous aimer, comme j'y serais peut-èlrc porté. Je m'applique à

VOUS considérer comme une jolie fée qui m'apparaît de temps en temps, qui me charme et me ravit par sa grâce et sa bienveillance. Puis je me dis qu'il n'y a plus de fées, que ce monde sublunaire est sérieux et ennuyeux, qu'il faut se réjouir des visions d'un autre monde quand elles viennent, mais ne pas les croire trop réelles. Cela ne m'empêche pas de penser à mon aimable fée, et . de la prier de m'être toujours propice.

Je vous prierai de m'écrire à Paris, car je ne pense pas rester longtemps encore ici. Mes hôtes, avec une grâce charmante, m'ont annoncé hier qu'ils m'avaient fait grand oflicicr. J"ai été touché de leur bienveil-

lance ; vous me connaissez assez pour savoir si je tiens à une plaque d'argent. Ils auraient pu en faire un meilleur et plus politique usage. Je ne puis les aimer ou les servir mieux à cause de cela. Vous m'avez envoyé une décoration qui m'a fait grand plaisir et dont je vous, remercie. Je baise bien tendrement la petite main qui a cueilli pour moi ce joli souvenir.

Adieu, chère et aimable présidente.

Il fait un temps de chien I

Biarritz, 2i septembre 18G6.

Chère et aimable Présidente,

Je suis ici depuis trois semaines avec Sa Majesté l'impératrice. Nous avons presque toujours un temps abominable et nous en sommes tous plus ou moins furieux.

Madame votre sœur, qui est ici, me donne de vous la plus mauvaise nouvelle

que je pusse recevoir (après celle d'une maladie) : c'est que vous ne viendrez pas en France cet hiver, et que vous comptez le passera B..., que Dieu confonde! Elle dit encore que vous vous amusez beaucoup et que vous avez beaucoup de monde chez vous. Je vous fais grâce de toutes les phrases qu'on pourrait tourner poliment sur votre absence, et je vous dirai tout simplement que rien ne pouvait me faire plus de peine. Qui sait à présent si nous nous reverrons jamais?

Je laisse ce sujet, qui me ferait enrager, pour vous dire deux mots de notre vie. Elle se passe à manger, dormir et un peu se promener. On cause un peu aussi, mais

pas trop, ordinairement à bâtons rompus. Bien qu'il n'y ait rien de plus haïssable que les bas bleus, je regrette que nos dames n'en aient pas de teinte légèrement azurée. Si vous ôtez de notre conversation la politique, la littérature et les cancans, car il n'y en a point à Biarritz, vous trouverez sans doute que les sujets de causerie nous font défaut et que nous aurions grand besoin de restaurer notre cour d'amour et de rappeler notre présidente au fauteuil.

Le pauvre Bacciocchi est mort après une cruelle agonie de plusieurs jours. Nous en avons reçu la nouvelle hier par le télégraphe, au moment où l'on était plus gai, ou du moins plus bruyant que de coutume.

A ce tapage a succédé un assez long silence, et je crois que chacun se demandait quel serait l'effet produit par l'annonce de sa propre mort dans l'illustre assemblée. Salute à noil disent les Italiens en pareille occasion. Je n'ai jamais entendu parler de maladie plus étrange que celle de ce pauvre Bacciocchi. Il ne pouvait tenir en place, et était obligé de marcher toujours, jusqu'à ce qu'enfin il tombât accablé, et alors, quelquefois après vingt-quatre heures, il dorrilait quelques miuutes. C'est le supplice du Juif errant. On dit que les dames en sont en grande partie responsables.

Si vous êtes dans le secret de la Providence, dites-moi, pourquoi a-t-cUe donné

tant de désirs pour arriver à des résultats aussi abominables? Cela ressemble beaucoup à une souricière tendue aux cœurs trop sensibles. Ce que j'en dis, n'est pas que je redoute une destinée pareille.

Nous avons ici la grande-duchesse Marie et le grand-duc de Leuchtenberg, qui est un fort beau garçon, totchno moîodietz^, et qui ferait des ravages sur cette plage s'il y avait quelques beautés moins connues que celles que nous possédons. Madame de Talleyrand, dont les cheveux sont devenus blonds, la duchesse de Frias, voilà ce que nous pouvons offrir de plus tentant. Je ne parle pas de madame Korsakof, en robe

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