Le Chien
Paris, 30 juin 18GG.
Chère et aimable Présidente ,
J'ai reçu une charmante lettre ornée d'une barrière verte que je voudrais bien franchir ; plus un petit billet encore trèsaimable, pour me souhaiter ma fête. Malheureusement, M. de Bismark ou le général Benedek l'ont retardé, si bien qu'il m'a
appris hier que ma fête était passée depuis deux jours. Autrefois, je savais mon jour de nom par une cousine qui me donnait un bouquet et quelque petit cadeau. En revanche, je lui souhaitais la Sainte-Eulalie. Nous avons discontinué par accord mutuel, vu la difficulté des épingles ou des boutons de chemise nouveaux. Nous n'avions jamais pu trouver autre chose à nous donner, moi, les épingles, elle, les boutons, et tous les deux nous sommes trop vieux pour porter de ces brimborions. Je vous remercie beaucoup de votre bon souvenir, et je vous demande, au lieu de bouquet, de m' envoyer, dans votre prochaine lettre, un petit brin d'herbe de C...
A UNE M TRE tNCON NUE. 19
Du temps d'Homère, les fleurs naissaient
sur le mont Olympe sous les pas des dé< je ne doute pas qu'il n'en soit de même dans les environs de Proskurov, — partout où vous passez.
Ne croyez pas que je continue ma lettre sur ce ton poétique. Il fait trop chaud pour, cela. Je me contenterai de vous raconter les événements mémorables qui me sont arrivés.
Et d'abord, j'ai reçu hier la visite d'une belle dame qui vous ressemble et qui m'a fait l'honneur d'inspecter mon taudis et mes bouquins; après quoi, elle m'a mené au bois de Boulogne, où nous avons fait une longue promenade, dissertant de toutes choses, particulièrement des petites dames
dont nous rencontrions grande quantité dans de petites voilures. Nous avons été croisés par un grand jeune homme, achevai, que ma conductrice m'a dit être son fils. Comment en a-t-elle un (et vous un neveu) si grand? J'ai dîné chez elle il y a quinze jours, et j'ai fait connaissance avec M. de R...
Madame votre sœur m'a envoyé une brochure de lui sur la poésie polonaise. Elle est fort bien tournée, mais j'en conclus que vous n'avez pas de poésie originale. Vos poètes copient les Grecs ou la Bible, et souvent les deux à la fois. Me pardonnerez-vous si je vous dis que les vieilles ballades serbes me plaisent davantage? Il est vrai que de la poésie traduite en prose, c'est comme une
jolie femme habillée en capucine. Encore la femme peut se tirer d'affaire en relevant ses manches, ouvrant un peu sa robe, tandis que la prose jette son lourd manteau sur les belles formes.
J'ai donné à Tourguénief ma traduction des Prizaki*, qu'il a mise clans la dernière Bévue ctes Deux Mondes. J'ai encore traduit un petit conte de lui, intitulé Cocltiku. que je vous engage à lire dans l'original. Présentement je suis très-occupé à faire un article sur le second volume de Y Histoire de Jules César, Vous comprenez les difficultés de la chose et les écueils entre lesquels il faut naviguer pour n'être ni cour-