Les séances du Séuat allaient devenir publiques
CGCXXII
Paris, 7 septembre 18G9.
Chèîe amie, comptez-vous rester encore longtemps à ***? ne rcviendrez-vous pas bientôt ici? Je commence à regarder du côté du Midi, bien que je n'aie pas encore senti les approches de l'hiver; mais je me suis promis de ne pas me laisser surprendre par le froid. Je suis depuis quelques jours un peu mieux, ou, pour parler plus exactement, moins mal. J'ai pris ici des bains d'air comprimé qui m'ont fait un peu de bien, et on me fait suivre un traitement nouveau qui me réussit assez. Je suis toujours tiès- solitaire, je ne sors jamais le soir et ne vois presque personne. Moyennant toutes ces précautions, je vis, ou à peu près. Buloz est parvenu à me séduire. A Saint-Cloud, l'impératrice m'avait fait lire l'Ours; — cela s'appelle à présent Lokis (c'est ows en jmoiidé) — devant de petites demoiselles qui, ainsi que je crois vous l'avoir dit, n'y ont rien compris
du tout. Cola m'a encouragé, et, le 15 de ce mois, la chose paraîtra dans la Itevue. J'y ai fait quelques changements outre les noms , et j'aurais voulu en faire beaucoup d'autres, mais le courage m'a manqué. Vous me direz ce que vous en pensez.
Hier, nous avons fini notre petite affaire*. Je ne sais trop ce qui en résultera; le respectable public est si parfaitement bête, qu'il a peur à présent de ce qu'il a voulu. Il me semble que le bourgeois, qui votait pour M. Ferry il y a quelques mois, pense qu'il va se trouver désarmé devant des journées de juin plus ou moins prochaines; sa spécialité est de n'être jamais content, de ses œuvres particulièrement. La maladie de l'empereur n'est pas grave, mais elle paut se prolonger €t se renouveler. On dit, et je suis porté à le •croire, que le graïul voyage d'Orient sera décommandé; peut-être, encore les mauvaises relations entre le suitan et le vice-roi sont-elles suffisantes pour mettre à vau-l'eau les projets d'excursion.
1. Adoption du projet de sénatus-consulte, séance du 6 septembre 1869.
Avez -VOUS lu, dans le Jm.nal des Savants, l'histoire de la princesse Tarakanof? mais cela est vieux et je crois vous avoir montré les éprouves.
Je dois faire cet hiver une Vie de Cervnnles pour servir de préface à une nouvelle traduction de Don Quicholte. Y a-t-il longtemps que vous n'avez lu Don Quichotte? vous amuse-t-il toujours? vous êtes-vous rendu compte du pourquoi? Il m'amuse et je n'en trouve pas de raison valable; au contraire, j'en pourrais dire beaucoup qui devraient prouver que le livre est mauvais; pourtant, il est excellent. Je voudrais savoir vos idées là-dessus; faites-moi le plaisir de relire quelques chapitres et de vous faire des questions; je compte sur ce service de votre part.
Adieu ; j'espère que le mois ne se passera pas sans que je vous voie.
CGCXXIII
Cannes, 11 novembre 18G9.
Chère amie, je suis ici par le plus beau te.nps
et le plus persistant du monde; ce qui réduit au désespoir les jardiniers, qui ne peuvent faire pousser leurs choux. J'ai le regret de ne m'y guère porter mieux que s'il faisait mauvais temps. J'ai toujours, matin et soir, des moments d'oppression très-pénible; je ne puis marcher sans me fatiguer et sans étouffer; enfin, je suis toujours très-patraque et misérable. J'ai eu, de plus, des tracas très-graves : P..., que j'avais emmenée avec moi, est devenue tout à coup si maussade et si impertinente, que j'ai dû la renvoyer; vous sentez que perdre une femme qui est depuis quarante ans chez moi n'est pas chose agréable. Heureusement, le repentir est venu; elle a demandé pardon avec tant d'instances, que j'ai eu un assez bon prétexte pour céder et la conserver. Il est si difficile aujourd'hui de trouver des domestiques sûrs, et l*... a tant de qualités, qu'il m'aurait été impossible de la remplacer. J'espère que la colère et la fermeté dont j'ai fait preuve et dont, entre vous et moi, je ne me croyais guère capable, auront un effet salutaire pour l'avenir et empêcheront le retour de semblables incidents.
J'ai déjeuné hier à Mce avec M. Thiers, qui est bien changé au physique depuis la mort de madame Dosne, et au moral nullement, à ce qu'il m'a semblé. Sa belle-mère était l'àme de sa maison; elle lui avait fait un salon, lui amenait du monde, savait être aimable pour les gens politiques ou autres. Enfin, elle régnait dans une cour composée d'éléments très-hétérogènes, et avait l'art de les tourner tous au profit de M. Thiers. Aujourd'hui, la solitude a commencé pour lui ; sa femme ne se mêlera de rien.
En politique, j'ai trouvé Thiers encore plus changé; il est redevenu sensé, à voir cette immense folie qui s'est emparée de ce pays-ci, et il s'apprête à la combattre, comme il faisait en 1849. Je crains qu'il ne se fasse un peu d'illusion sur ses forces. Il est beaucoup plus facile de crever les outres d'Éole que de les raccommoder et dâ les rendre air tight. Il me semble probable que nous allons à un combat ; le chassepot est tout-puissant et pourra donner k la populace de Paris une leçon historique, comme disait le général Ghangarnier; mais saura-t-on s'en servir à propos? Après s'en être servi, que pourra-t-on
faire? Le gouvernement personnel est devenu impossible, et le gouvernement parlementaire, sans bonne foi, sans honnêteté et sans hommes habiles, me paraît non moins impossible. Enfin, l'avenir, et je pouiiMis dire le présent, est pour moi des plus sombres.
Adieu, chère amie; portez-vous bien et donnezmoi de vos nouvelles.
GCCXXIV
Cannes, 6 janvier 1870.
Chère amie, je vous remercie de votre lettre et de vos souhaits. Si je n'y ai pas répondu tout de suite, c'est que je n'en avais pas la force matérielle. Le froid qui est venu tout à coup trèsrigoureux m'avait fait le plus grand mal. Aujourd'hui, je suis un peu moins souffrant, et j'en profite pour vous écrire. Je suis bien découragé ; rien ne me réussit. J'essaye de tous les remèdes, et je me retrouve toujours au même point; api'ès quelques jours de calme, le mal revient aussi
puissant que jamais, je dors très-mal et très-difficilement. Non-seulement, je ne mange pas, mais j'ai horreur de toute espèce d'aliment. Presque tout le jour, j'éprouve un malaise alïreux, parfois des spasmes; je puis à peine lire, et, bien souvent, je ne comprends pas ce que j'ai sous les yeux. J'ai une idée que je voudrais mettre en œuvre; mais comment travailler au milieu de ces ennuis ! Voilà, chère amie, la situation où je me trouve. J'ai la certitude que c'est une mort lente et très-douloureuse qui s'approche. Il faut en prendre son parti.
La politique, à laquelle je ne comprends plus rien du tout, n'est pas faite pour me donner des distractions agréables. Il me semble que nous marchons à une révolution pire que celle que nous avons traversée ensemble assez gaiement il y a une vingtaine d'années. Je voudrais bien que la représentation fût un peu retardée, pour n'y pas assister.
Il a gelé ici à six degrés, phénomène qui ne s'était pas produit depuis 1821, au dire des anciens ; tous les jardins ont été ravagés. Le froid .est venu au moment où l'on pouvait se croire en
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plein été; la saison était avancée, tout était en fleur. C'était lamentable de voir les grandes plantes à belles fleurs comme les wigandias, hauts de sept à huit pieds la veille, avec de nombreux boutons, réduits en consistance d'épinards dans l'espace d'une nuit. Adieu, chère amie; portezvous bien et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Je vous souhaite une bonne année. . .
CGGXXV
Cannes, 10 février 1870.
Chère amie, s'il y a longtemps que je ne vous ai écrit, c'est que je n'avais que de tristes choses à vous dire de moi. Je suis toujours de plus en plus patraque et je mène une vie vraiment misérable. Je ne dors presque pas et je souffre presque tout le reste du temps. Ajoutez à cela que l'hiver a été affreux. Toutes les belles fleurs qui faisaient la gloire du pays ont été détruites, beaucoup d'orangers ont gelé, et il n'y aura pas de fleurs assez pour vous faire de la pommade. Jugez de l'effet que produit sur un
être nerveux comme moi la pluie, le froid, la grêle du ciel; on en souffre dix fois plus ici qu'on ne terait à Paris.
Eh bien, vous avez eu une émeute aussi bête que le héros * qui en a été la cause; nous présentons un triste spectacle par la façon dont nous usons de la liberté et du gouvernement parlementaire. Il est impossible de n'être pas frappé de l'audace vraiment risible avec laquelle on présente et on soutient à la Chambre les spropositi les plus énormes, que personne ne s'aviserait d'émettre dans un salon. Ce régime représentatif est une comédie peu amusante ; tout le monde y ment avec effronterie et néanmoins se laisse prendre par le mieux disant. Il y a des gens qui trouvent que Crémieux est éloquent et que Rochefort est un grand citoyen. — On était certainem nt bien bâte en 1848, mais on l'est encore plus aujourd'hui.
Je fais l'essai d'un papier chimique anglais et je ne sais si vous pourrez me lire. Je viens de traduire pour la Revue une nouvelle de Tourgue-