‹ Lettres à une inconnueChapitre 8 sur 37 · CLXXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXXVIII

Cannes, 7 janyier 1859.

Je suis ici installé tellement quellement. Le temps est froid mais magnifique. Depuis dix heures jusqu'à quatre, le soleil est très-chaud;

mais à peine touche-t-ii à la pointe des montagnes de l'Estérel, qu'il s'élève un petit vent des Alpes qui vous coupe en deux. Cependant, je me trouve beaucoup mieux qu'à Paris. Je n'ai pas eu de spasmes, et le rhume que j'avais emporté s'est guéri au grand air ; seulement, je ne mange pas du tout et je dors très-médiocrement. J'ai fait l'autre jour un litre de mauvais sang en ma qualité de tempérament nerveux. J'ai dû mettre mon domestique à la porte et le faire partir surle-champ. Ces sortes d'individus-Ià s'imaginent être nécessaires et abusent de votre patience. J'ai trouvé ici un gamin de Nice qui brosse mes habits et qui est comme un chat chaussé de coquilles de noix sur la glace. Je voudrais bien découvrir un trésor comme j'en ai vu quelquefois, surtout en Angleterre : quelqu'un qui me comprit sans que j'eusse besoin de parler.

Il y a ici grande quantité d'Anglais. J'ai dîné avant-hier chez lord Brougham avec je ne sais combien ae miss, fraîchement arrivées d'Ecosse, à qui la vue du soleil paraissait cai«;.er une grande surprise. Si j'avais le talent de décrire les costumes, je vous amuserais avec ceux de ces dames. Vous

n'avez jamais rien vu de pareil depuis Finvention de la crinoline.

Je lis ici les Jdémoires de Catherine Ily que je vous prêterai à mon retour. C'est très-singulier comme peinture de mœurs. Cela et les Mémoires de la margrave de Baireuth donnent une étrange idée des gens du xviii® siècle et surtout des cours de ce temps-là. Catherine II, lorsqu'elle était mariée au grand-duc qui fut depuis Pierre IH, avait une quantité de diamants et de belles robes de brocart, et, pour se loger, une chambre servant de passage à celle de ses femmes, qui, au nombre de dix-sept, couchaient dans une seule autre chambre à côté de la reine. Il n'y a pas aujourd'hui une femme d'épicier qui ne vive plus confortablement que ne faisaient les impératrices d'il y a cent ans. Malheureusement, les Mémoires de Catherine s'arrêtent au plus beau moment, avant la mort d'Elisabeth. Cependant, elle en dit assez pour donner les plus fortes raisons de croire que Paul V était le fils d'un prince Soltikof. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le manuscrit où elle conte toutes ces belles choses était adressé par elle à son fils, le même Paul P^ J'ai appris

que VOUS aviez fidèlement exécuté ma commis$i(m de livres. J'en ai même reçu des compliments d'Olga, qui paraît enchantée de son lot. Il y a un livre où il est question de Gems ofpoetry (?) qui a produit grand effet. Je vous transmets ces éloges. Je voudrais bien que votre fertile imaginalion ne s'arrêtât pas sur ce succès et qu'elle me trouvât quelque chose pour ma cousine Sûnte- Eulalie.

Adieu, chère amie ; je voudrais vous envoyer un peu de mon soleil. Soignez-vous bien et pensez à moi. Le prigadiou se porte à merveille. D s'est remis à manger, après son jeftne de six semaines. Il a dévoré trois mouches le jour de son arrivée à Cannes. Â présent, il est devenu si difficile, qu'il ne leur mange plus que la tôte. Adieu encore

Cannes, 22 Janvier 1859, au soir»

Merveilleux clair de lune, pas un nuage, la

mer unie comme une glace» point de vent. Il a fait diaud comme eii juin, de dix heures à cinq. Plus je vais, plus je suis convaincu que c'est la lumière qui me fait du bien, plus que la chaleur et le mouvement. Nous avons eu un jour de pluie et le lendemain un ciel sombre et menaçant. J'ai eu des spasmes horribles. Aussitôt que le soleil est revenu, j'étais Richard Again. — Gomment vous portez- vous, chère amie ? Les dîners des Rois et ceux du Carnaval vous engraissent-ils beaucoup ? Pour moi, je ne mange pas du tout. J'ai cependant un de mes amis qui est venu de Paris tout exprès pour me voir et qui trouve mes vivres très-bons. Nous n'avons que des poissons fort extraordinaires de mine, du mouton et des bécasses. Croyez que Cannes se civilise beaucoup ; trop môme. On travaille activement à détruire une de mes, plus jolies promenades, les rochers près de la Napoule, pour y faire passer le chemin de ier. Quand il sera établi, nous pourrons en profiter comme de celui de Bellevue ; mais Cannes deviendra la proie des Marseillais et tout son pittoresque sera perdu. Connaissez-vous une bote qu'on nomme bernard-l'ermite ? C*est un très^

petit homard, gros comme une sauterelle^ qui a une queue sans écailles. Il prend la coquille qui convient à sa queue, l'y fourre et se promène ainsi au bord de la mer. Hier, j'en ai trouvé un dont j'ai cassé la coquille très-proprement sans écraser l'animal, puis je l'ai mis dans un plat d'eau de mer. 11 y faisait la plus piteuse mine. Un moment après, j'ai mis une coquille vide dans le plat. La petite béte s'en est approchée, a tourné autom*, puis a levé une patte en l'air, évidemment pour mesurer la hauteur de la coquille. Après avoir médité une demi-minute, il a mis une de ses pinces dans la coquille pour s'assurer qu'elle était bien vide. Alors, il l'a saisie avec ses deux pattes de devant et a fait en l'air une culbute de façon que la coquille reçût sa queue... Elle y est entrée. Aussitôt il s'est promené dans le plat, de l'air assuré d'un homme qui sort d'un magasin de confection avec un habit neuf. J'ai rarement vu des animaux faire un raisonnement aussi évident que celui-ci. — Vous comprenez bien que je me livre tout entier à l'étude de la nature. Outre l'observation des bètes (j'aurai aussi l'histoire d'une chèvre à vous

raconter), je fais des paysages tous plus beaux les uns que les autres. Malheureusement, il y a ici un collègue qui m'a escamoté mes deux meilleurs ouvrages. Mon ami, qui est peintre plus véritableique moi, est dans une perpétuelle admiration de ce pays-ci. Nous passons nos journées à faire des croquis. Nous rentrons à la nuit, éreintés, et je n'ai pas le courage d'écrire. Cependant, j'ai fait un article sur le Dictionnaire du mobilier de Viollet-le-Duc, que je vais envoyer avec cette lettre. Je voudrais que vous le lussiez. Il est très-court, mais il y a, je crois, une idée ou deux. Vous ai-je dit que mon ami Augier veut faire un grand mélodrame avec le Faux Démétrius et que je dois y travailler aussi? Enfin, j'ai promis à la Revue des Deux Mondes un article sur le Phi^ lippe II de Prescott. Adieu. '

Cannes, 5 février 1859.

11 a fait ici mauvais temps pendant deux jours,

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