Lettres aux Bertin, 1827-1877
Nous réunissons ici les lettres de Victor Hugo auxBertin. Quand on les aura lues, on comprendra combien il eût été fâcheux de les laisser plus longtemps oubliées dans les archives de famille où elles dormaient. Elles sont un témoignage également précieux pour la mémoire de Victor Hugo et pour celle des Bertin. Elles font certainement partie nécessaire de l'histoire du Journal des Débats; elles font partie de
' Tiré du Livre du Centenaire du Journal des Débats.
l'histoire morale du siècle ; elles peignent et mesurent la valeur intime des âmes et le charme particulier des relations privées, au moment si beau et si fécond de i83o, moment qui a passé vite, mais qui a rejailli jusqu'au bout sur toutes les vies qu'il a un instant illuminées. La première des lettres dont il s'agit, et qui a été adressée à Bertin l'aîné, est du 14 janvier 1827; la dernière, qui est adressée à Mademoiselle Louise Bertin, est du 3 mars 1877. Victor Hugo entra pour la première fois en relation avec Bertin l'aîné, du moins en relation de lettres, à propos de la publication des Odes et Ballades. C'était un simple billet de remerciement pour un article que le Journal des Débats avait consacré à ce volume. Le remerciement semble un peu aigre-doux; le poète remercie et se cabre. La dernière a pour objet de prier Mademoiselle Louise Bertin de lui faire Tcnvoi « d'un beau et charmant livre ' » qu'elle vient de publier.
• Les Xonvellss Glanes.
Ce billet très court n'est pas non plus sans réticences ; la jeune génération du journal est bien froide pour lui! Celui qui parle ainsi et se plaint, c'est le poète, le tribun, le prophète; l'homme lui-même ajoute aussitôt : « ?»Ion vieux cœur est toujours le même; et vous savez combien j'aime votre grande âme, — V. H. )) C'est l'homme qu'on trouvera et qu'on verra à nu dans la correspondance qu'on va lire, et quel homme ! Pas du tout posé sur son roc de Jersey comme sur le piédestal de sa superbe ! Pas du tout planant sur son nuage d'Élie enlevé au ciel ! Mais le plus simple des hommes, ami modeste comme il est ardent et dévoué, père de famille enfoui dans l'amour de ses enfants, bourgeois de Paris très rangé qui mène sa femme avec ponctualité à la Comédie ou à l'Opéra, qui s'enfuit le plus souvent possible vers les champs et qui les goûte profondément, parce qu'il en jouit obscurément, bien moins riche en mots, en sons, en formes et en couleurs que l'écrivain, plus riche de sensations
naturelles et d'émotions vraies. Est-ce l'auteur de la Légende des siècles et des Châtiments que nous entendons parler ? Est-ce le bon Ducis célébrant son petit bois, son ruisseau, son cabaret, ou écrivant le poème familier et immortel: les Bonnes Femmes ? En tout cas, c'est un Victor Hugo tout neuf, un Victor Hugo par-dessus tout aimable et aimant, dépouillé de sa pourpre et qui n'est plus sous le dais. Il perdrait trop à rester inédit.
Au moment où s'établirent des rapports familiers entre Bertin l'aîné et Victor Hugo, de 1827 à i832, chacun d'eux, malgré la différence des âges, se trouvait au point culminant de sa vie, autant qu'il est permis de rechercher un point culminant en deux carrières qui, du commencement à la fin, ont été si soutenues, si égales à elles-mêmes, si remplies de faits et de gestes. En i83o, Bertin l'aîné avait cinquante-quatre ans ; Victor Hugo était âgé de vingt-huit ans.
Bertin l'aîné avait fondé et dirigeait un journal qui, de 1800 à i83o, était devenu et restait
comme une des institutions de l'Europe, le seul journal qui eût causé presque autant de souci à Napoléon I" et lui eût inspiré des fureurs aussi désordonnées que les papiers anglais. Victor Hugo, à ce même moment, avait donné les Odes, Cromivell avec sa préface, Heruaui, Maî'îo?i Delorme ; il allait publier coup sur coup les Orientales, les Feuilles d'automne et Notre-Dame de Paris. Chacun de ces deux hommes était de même trempe. L'un, jadis déporté à l'île d'Elbe par Napoléon I", avait réussi à s'échapper à force de présence d'esprit et de sang-froid; l'autre, un jour, sous un nouveau Napoléon (qui n'était pas aussi petit qu'il l'a cru), devait embrasser vaillamment l'exil et s'assurer au sein de l'Océan un asile pour sa dignité d'homme et sa liberté. Tous deux étaient royalistes ou avaient passé par le roj'alisme, et tous deux aussi étaient des affronteurs de rois. En Bertin l'aîné, Victor Hugo admirait l'homme et le connaisseur d'hommes, celui dont il a dit, on va le voir: « De pareils hommes ne devraient
pas mourir. » En Victor Hugo, Bertin l'aîné admirait le poète, le grand artiste en rythmes et en rimes, le rénovateur du langage français, dont le bataillon sacré, formé sous les auspices du Journal des Débats, a toujours si bien soutenu l'honneur. Mais la différence d'âge faisait que, dans l'amitié de Bertin l'aîné et du jeune Hugo, il y avait plutôt patronage de la part de Bertin l'aîné, respect S3'mpathique de la part de Victor Hugo. L'amitié profonde et tendre fut réellement entre "\^ctor Hugo et la famille Bertin. Les deux fils de Bertin l'aîné, Edouard, qui se faisait déjà un nom dans les arts du dessin, Armand, voué au culte des lettres, furent pour Hugo non pas seulement des amis, mais des camarades jetés par l'influence du moment dans le même courant de vie et dans les mêmes passions. Et entre les trois enfants de Bertin l'aîné, cefutsurtout la fille, Mademoiselle Louise, qui le gagna et le fixa. Elle fut littéralement une compagne de son cœur et de son esprit. Madame Hugo et ses enfants, alors bien jeunes
et bien petits enfants, Didine, Dédé, Chariot, Toto, entrèrent très vite, avec leur mari et leur père, dans Tintimité de Mademoiselle Louise. Hugo l'appelait « la seconde mère de ses enfants ». C'est elle qui l'attirait et le retenait dans la retraite choisie que Bertin Taîné avait su se me'nager et s'arranger aux Roches, à l'entrée du tranquille et riant vallon qui va de Bièvre à Jouy. Il s'y réfugiait chaque fois qu'il pouvait pour y mener, comme il le dit, « une vie de campagne, de poésie et de musique ». Il allait y retrouver « la belle âme dans la belle vallée, la bonne fée dans l'heureuse vallée ». Il amenait avec lui sa femme et ses enfants. De la place Royale à Bièvre, le vo3'age n'était pas alors aussi commode qu'il l'est devenu depuis. Il 3' avait une voiture publique qui conduisait à Sceaux et même un peu au delà; du point où elle s'arrêtait, une correspondance conduisait à Bièvre ; on ne trouvait pas toujours la correspondance, et alors, pour atteindre les Roches, il fallait se voiturer à pattes. Mais comme
Dédé était contente, quand elle retrouvait làbas ses belles et bonnes vaches ! Comme Toto et Chariot, dans le salon, s'amusaient à regarder les voitures en cartes et les cerfs-volants, pendant que leur père s'en allait seul méditer sous les arbres et à la lumière de la lune ! Le souvenir des heures passées aux Roches, en sa pleine jeunesse et aux approches de l'âge mûr, est resté pour le poète le charme vivant et la fraîche jouissance de toute sa vie. Même des bords du Rhin et des villes de la forêt Noire, dont l'attrait romantique l'a saisi si violemment, il ne pouvait songer au paysage de Bièvre sans écrire à son amie : « Tous les sapins de la forêt Noire ne valent pas l'acacia qui est dans la cour des Roches. » Il paraît bien dans sa correspondance que les Roches n'existaient pas pour lui sans « la bonne fée » qui les animait de son activité, et qu'il ne pouvait voir « la bonne fée » bien dans son cadre que sous les ombrages des Roches. 11 y préparait quelque tableau d'intérieur en beaux vers dont la famille
Bertin était le sujet; elle lui jouait un concerto de sa composition, ou bien elle lui lisait son Ode à Mimi. C'est à elle que sont adressées la plupart des lettres qu'on va lire. Victor Hugo n'exige pas qu'elle se mette en frais pour lui répondre; il ne s'y est pas mis lui-même ; il ne vise pas à ce que cette correspondance devienne un monument ; il écrit et il réclame des lettres quelcojiques. Ses enfants attendent aussi impatiemment que lui les nouvelles des Roches. Ils prient leur père d'écrire à leur place, et ils grondent quand la besogne n'est pas à leur gré. Un jour, Didine, — celle qui devait devenir la femme délicieuse que la Seine a si cruellement dévorée, — un jour, Didine écrit de sa main sur une lettre qu'elle avait commandée à son père : « Papa n'a pas mis ce que je lui avais dit. » Le grand artiste était probablement resté au dessous des vives sensations de l'enfant. Pour le coup, sa lettre était trop quelconque.
Des lettres de ce genre n'en sont qu'une notation plus exacte de lanature foncière de l'homme.
Nous avons ici ce qu'on ne retrouve point ailleurs, un Victor Hugo tout simple, tout uni et à Tétat élémentaire. Il a fait, on le sait, un opéra : « La Esméralda », dont Mademoiselle Louise composa la musique. Jamais maestro certainement n'a rencontré un signor poeta qui ait su se subordonner à l'œuvre commune avec autant de bonne grâce que Victor Hugo. Ses billets sur l'opéra di Esméralda sont nombreux. Son rôle, dit-il, est seulement de confectionner « une grosse toile à couvrir d'arabesques ». Ses rimes seront et ne doivent être que « les très humbles servantes des notes ». Il ne regimbe et ne témoigne d'humeur contre aucun remaniement exigé par le sens musical. Il garde ses coups de boutoir, s'il en donne, pour Véron et Renduel, qui sont de « si ennuyeux hommes de négoce ». Il n'écrit rien pour le tapage. Il ne s'arrange point pour la gloire et la postérité. Il va jusqu'à dire un jour à Louise Bertin que, s'il veut être poète, c'est pour elle et trois personnes tout au plus. Le Tasse, dans la tragédie
de Gœthe, se sert de termes équivalents, quand il témoigne à Léonore de son dégoût pour les vains bruits de la renommée : «Celui qui ne voit pas l'univers dans ses amis n'est point digne que le monde apprenne à répéter son nom. )> Il ne m'a été donné d'entrevoir et d'entretenir Mademoiselle Louise Bertin que deux ou trois fois, et bien longtemps après ces belles années des Roches (i 830-1840). Je l'ai vue comme il l'a définie dans les Chants du crépuscule :
Homme par la pensée et femme par le cœur.
J'ai ressenti et éprouvé de quels dons supérieurs elle était douée; ces dons si variés et si riches se résolvaient tous et se résumaient en une qualité générale, la sérénité majestueuse qui était à la fois qualité, vertu, attitude et aspect ; tout cela formait chez elle comme le vêtement auguste et pacifique de la sagesse et de la raison. L'influence de cette nature,
Si modeste à la gloire et si douce à la haine,
a été sur Victor Hugo une influence décisive et souveraine. Elle lui a versé la paix. On n'a qu'à rapprocher des lettres que Victor Hugo a écrites à Louise Bertin, les nombreuses pièces de vers qu'il lui a dédiées de i83i à i855'. Il ne s'adresse pas seulement à elle pour lui retracer de loin en loin, avec l'idylle de Bièvre, des souvenirs de bonheur paisible. Il lui décrit longuement les doutes dont il est travaillé sur l'origine des choses, sur la fin de l'homme, sur l'objet de la poésie; et il demande à elle, « l'àme profonde et la sainte lyre », de le rassurer et de le raffermir. L'àme française, en i83o, était tout ensemble révo-
' Les Feuilles d'automne. Bièvre, i83i.
Les Chants du crépuscule, à Mademoiselle Louise B., iS3i.
Les Contemplations, écrit sur la plinthe d'un bas-relief antique, i833.
Les Chants du crépuscule. Ce que nous avons de doute en nous, i83 5.
Les Voix intérieures, Pensar, Dudar, i835.
Les Rayons et les Ombres, Sagesse, 1840.
Les Contemplations, Aujourd'hui, à Mademoiselle Louise B..., i833.
lutionnaire , religieuse et aimante; elle s'enivrait d'amour mystique et d'amour tumultueux pour tout être et pour toute chose. Victor Hugo a été l'expression en haut relief de cet état d'âme, et il en a été une expression complète. On ne peut pas plus abstraire de sa pensée le souffle religieux que la tempête démocratique ; ce souffle court même à travers les pages furieuses des Châtiments. Mais même dans le moment où Hugo était assis sur le trépied de 1 83o, la religion toute personnelle que de bonne heure il s'était faite, et où il a persisté jusqu'au dernier soupir, avait à supporter les assauts et les ravages du doute. Il ne trouvait plus alors aucune explication suffisante ni du monde, ni de la vie, ni du destin de l'homme, et dans ses incertitudes s'abîmait jusqu'à l'idée qu'il avait conçue de la mission du poète et de la poésie. Il ne savait plus s'il devait se vouer à chanter les saintes colères, ou l'amour, ou la haine, ou bien rester comme un dormeur éveillé, témoin inutile du spectacle des choses, pour lequel la
vie n'est que le plus émouvant des songes, quand elle n'est pas un épouvantable cauchemar. J'imagine que sa sereine amie de Bièvre, et son admiratrice passionnée, lui a ditquelquefois en ces moments-là : « Vous êtes le poète, ne vous souciez pas d'autre chose ; écoutez toutes les voix qui parlent en vous et redites tout ce que vous sentez, comme vous le sentez, à l'heure où vous le sentez. » On n'a qu'à lire à ce propos, dans les Raj-ons et les Ombres, la pièce qu'il a intitulée « Sagesse » et qui est dédiée à Louise Bertin. C'est un morceau capital pour qui voudrait essayer de construire une caractéristique à fond de Victor Hugo. De même, toute la correspondance avec Louise Bertin est remplie des saillies naturelles du cœur et donne le véritable accent d'une vie. Voyez, par exemple, la lettre datée de Saumur, 10 septembre, où il raconte comment il a appris, dans un café de village, en jetant les yeux sur un journal, l'affreuse nouvelle de la mort de Madame Vacquerie. « O mon Dieu, que
vous ai-je fait ? » Voyez aussi la lettre sur la mort de Madame Bertin Taîné, où jaillit ce cri de foi énergique et réfléchie : « La vie est le commencement de quelque chose. «
Mais j'ai hâte de lui laisser la parole à lui seul. Et je répète qu'ici, peut-être seulement ici, on le trouvera tel qu'il était, quand il jouissait, au milieu de tous les siens, de ce souverain bien si simple, si aisé et si fugitif, qu'on appelle le bonheur, et tel aussi qu'il fut plus tard à Hauteville-House, athlète solitaire dans la plus acharnée des luttes, « songeur couvert des cicatrices de la vie ».