‹ Lettres chieriquesChapitre 47 sur 47 · A S T !•; I' II A N K M A L I. A H M E · texte numérisé non relu

A S T !•; I' II A N K M A L I. A H M E

Mon ami, Le quaranle-unième fauteuil de l'Acadênur, par Arsène Houssaye, est un éloquent et ingénieux caprice, mis en œuvre très habilement, avec intiniment d'esprit; mais, en somme, ce quarante-unième fauteuil ne me plaît pas beaucoup plus que les quarante autres, parce qu'il est soumis aux mêmes principes, aux mêmes intrigues et aux mêmes règles qu'eux.

Il est une Académie pure, inviolée, exempte de tare et de tache, dont le siège n'existe nulle part, et c'est ce qui fait sa force. Née par la nature môme des choses et sans l'avoir voulu, elle se compose des très rares êtres assez délicats et subtils et épris du beau pour comprendre ce qui ne saurait être accessible aux intelligences ordinaires. Ils vivent dans une parfaite communion et, sans avoir besoin de se connaître, ils s'aiment les uns les autres, parce qu'ils aiment les mêmes vérités et aussi les mêmes beautés. Quand le poète chante; quand le musicien éveille l'immense lyre; quand le peintre compose avec les couleurs une hymne (l'amour; quand le statuaire fait vibrer le rhythme silencieux des lignes; quand le moraliste montre la chaste pensée nue et sans voiles; quand l'architecte

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rend visible dans ses édifices l'âme de la Cit.' ; quand le savant découvre des Infinis, des Forces, des Lois nouvelles, c'est à cette Académie qu'ils s'adressent, et *i p1 1 p s 0 u 1 g

Elle est la maîtresse du monde et l'initiatrice de l'avenir, puisque tout ce qui est flamme, création, intelligence, vient d'elle et retourne à elle. Ceux qui la composent ne sont pas immortels, comme les académiciens des autres Académies; mais elle-même, elle est immortelle, et durera jusqu'à la fin des âges. Car elle a été instituée, non par la volonté arbitraire d'un Richelieu, mais en vertu de la logique surnaturelle et divine. Elle ne juge pas, elle ne classe pas les œuvres ; mais fùt-il couronné au Capitule, coiffé du laurier et marchant pieds nus comme un dieu sur les tapis de pourpre, quiconque n'est pas admis par elle, ne sera pas déifié par la conscience humaine. Ce qui la rend impeccable et infaillible, c'est qu'elle se recrute comme elle est née, indépendamment de tout effort humain. Tout à coup, on sait que tel être en fait partie; on le •^ait à n'en pouvoir douter, et cependant on ne l'a appris par aucune révélation défijiie et précise. Le fait s'affirme par sa propre vertu, et s'impose à tous, comme une

évidence.

Pour entrer dans l'Académie immortelle, il ne servirait à rien d'avoir pour soi le parti des auteurs dramatiques ou le parti des ducs, ou tel groupe politique, et d'obtenir par d'habiles combinaisons un certain nombre de \o\x. Pour y être admis, il ne faut qu'une >;eule voix, mais c'est celle de la vérité, de 1 infime justice, que nulle volonté humaine ne peut faire parler ou faire taire. Et non seulement ses élus ne sont reconnaissables à aucun costume particulier, n obéissent à un règlement, n'acceptent pas de dons et de legs, ne prononcent pas de discours, ne s'appliquent pas à récompenser les formes anecdotiques de la vertu ; mais, ainsi que je l'ai dit, en dehors de ce qui constitue

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l'objet de leur communion, il est nécessaire qu'ils restent étrangers les uns aux autres et qu'ils ne se connaissent pas entre eux.

Chez elle, comme dans le royaume céleste, ceux-là sont souvent les premiers, qui sont les derniers dans le monde; et souvent elle ignore et veut ignorer les orgueilleux génies, loués, adorés, couverts de gloire, exaltés par les acclamations de la foule. Cependant, pour lui plaire, il ne suffit pas d'être ignoré, méconnu, dédaigné, et il n'est pas nécessaire non plus d'avoir subi les affronts et les mépris des hommes. Elle n'a pas plus de règles négatives que de règles positives; elle est affranchie de toute formule; elle a l'intuition et la compréhension de ce qu'il y a de divin dans l'homme, et elle ne voit rien autre chose que le divin.

J'entends d'avance l'objection que me feraient les innombrables disciples de saint Thomas. Mais, me diraient-ils, si votre Académie ne parle pas, si elle n'est nulle part, si elle échappe à tous nos sens, nous sommes fondés à croire qu'elle n'existe pas. — Elle existe, au contraire, et à cette condition seulement, car si nous pouvions voir ses élus, nous les verrions occupés de mille choses qui ne sont pas leur fonction, et par conséquent n'étant pas eux-mêmes. Encombré par la niaiserie des objets matériels, tout ce qui esl absolu reste caché pour nous, et c'est seulement avec les yeux de l'esprit que nous pouvons voir un héros, un poète, une belle femme, la sérénité d'un paysage et même la splendeur des cieux.

Le ciel au moment où je le contemple peut être obstrué par des nuages bêtes, formant de grossières caricatures ; mais quand faisant l'ordre dans ma pensée, je les aurai effacés de mon souvenir, l'azur et les constellations m'apparaîtront dans leur gloire. Il se peut que je tombe dans la tente d'Achille au moment où il panse ses chevaux, règle ses comptes et s'occupe des soins les plus vulgaires; je ne veux le connaître et me

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le rappeler que l'épée à la main, égorgeant les guerriers stupéfaits, ses cheveux d'or envolés et les bras teints de sang. Il y a des instants où le paysage, souillé de boue et d'objets vils, où la belle femme en désordre ne se ressemblent plus à eux-mêmes, et c'est seulement dans notre mémoire exaltée et purifiée qu'ils retrouvent leur harmonie et leur grâce essentielle.

Et l'amour! non celui de l'époux et de l'épouse, qu'il faudrait, si les langages étaient moins pauvres, nommer d'un autre nom; înais celui qui est l'embrasement, la fusion de deux âmes mêlées en une seule, comment existerait-il, sinon idéal, et dégagé des platitudes de la vie? Il faut que Dante ait à peine, à de rares intervalles, entrevu Béatrice, avant de la retrouver gravissant les escaliers bleus dos paradis; et si Roméo et Juliette échangent leur baiser, il faut qu'ils soient abattus comme deux lys par la faux impitoyable; car comment un sentiment unique, toujours grandissant, qui est à lui-même son aliment et sa flamme, pourrait-il subir le mélange de ce qui n'est pas lui? Il est, comme la pure et translucide clarté céleste, ou comme l'éclair fulgurant qui brille et meurt; mais il ne saurait nullement mêler sa flamme ou sa lumière à la stupide réalité.

Croyons donc à ce que nous ne pouvons ni toucher ni voir, et soyons assurés qu'au delà de nos sens infirmes, il y a tout! Elle existe, l'Académie idéale des esprits, et c'est pourquoi je dis au penseur, à l'artiste humilié, honni, bafoué par les vulgaires élites : Ne t'afflige pas, ne désespère pas, et ne crois jamais que tu es seul! Car tu ne peux avoir une pensée, créer une image, dire une parole, qui ne soient comprises, retenues, admirées si elles méritent de l'être, par la phalange en qui est toute l'intelligence et tout le bon sens incorruptible! Travaille, souffre, subis la haine, les maux, les attaques, l'affreux silence; tu seras vengé, relevé, consolé, et rien ne te manquera, pas même les

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récompenses; car tes vrais, tes seuls juges sont les maîtres de tout, et pétrissent à leur gré l'âme humaine. Tu seras glorifié, ou maintenant ou plus tard : et qu'importe! Il n'y a pas un moment qui soit la vie et un autre qui ne soit pas la vie, et il n'y a qu'une vérité.

Oui, la justice vient, et si vite! On n'a pas eu 1»^ temps de tourner la tête que les fausses belles œuvres, les idoles de la mode, les cabotins de l'histoire ont été déjà balayés, emportés vers le néant d'où rien ne revient, tandis que les vrais actes et les vrais hommes ont été mis pour jamais à leur place. S'il était possible de retrouver les vieux journaux, mais c'est heureusement impossible! on verrait qu'ils se sont trompés, involontairement ou volontairement, avec la régularité d'un chronomètre marquant l'heure. Ce qu'ils ont exalté s'est évanoui, évaporé, dissous, réduit en poussière; tout ce qu'ils ont cru détruire éclate de force et de jeunesse, et brave la dent du temps.

Depuis le commencement du siècle, quels hommes ont été non pas discutés, mais insultés, honnis, traités comme s'ils avaient commis tous les crimes? Ce furent Victor Hugo au temps de sa jeunesse prodigieuse, alors qu'il écrivait ses odes et ses premiers drames; la première George Sand, celle ô.'Indiana et de Lélia; Eugène Delacroix, qui entassait les chefs-d'œuvre et ne pouvait parvenir à vendre ses toiles; Rousseau, que l'on refusait aux expositions; Daumier, qui faisait l'effet d'un sauvage ; Corot, à qui on ne pardonnait pas d'avoir mis l'atmosphère dans ses paysages; Berlioz, le shakespearien, dont la musique ne parut pas assez mignarde et sentimentale; Balzac, enfin, avec qui la critique avait cru s'acquitter en l'acceptant comme auteur d'Eugénie Grandet, mais qui avait l'impardonnable tort de vouloir être, par surcroît, le créateur épique de La Covtcdie Humaine; et Théophile Gautier, inépuisable inventeur d'images, qui savait tous les mots, toutes les formes, et dont la décourageante érudition fit l'effet d'un reproche

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ironique adressé aux écrivains dont la langue se compose de quinze mots. Ils étaient tous l'Ane de la fable ; ll"'n que la mort n'était capable cVexpier leur forfait. ('ependant ces pelés, ces galeux sont entrés dans le triomphe absolu et définitif. C'est qu'ils avaient contre mix tous les raisonneurs, tous les philistins, tous les béotiens, tous les modistes; mais ils avaient pour eux la vraie Académie, qui ne juge pas, mais affirme, et qui domine par son invincible charme les esprits et les âmes. ^

Si peu de temps s'est passé 1 et maintenant les imbéciles eux-mêmes glorifient ceux à qui leurs pères ont jeté tant de boue. Us lisent La Légende des Siècles et habillent de magnifiques reliures Indiana et Lélia et La Comédie Humaine; ils applaudissent frénétiquement les symphonies de Berlioz ; ils achètent avec des tas d'or les toiles de Rousseau, de Delacroix et de Corot, et fiévreusement collectionnent les Daumier. Ils ont même pardonné à Théophile Gautier, et commencent à avouer qu'avoir eu le front ombragé par une chevelure de Zeus olympien^ n'était pas un cas pendable.

0 mon ami, le lendemain du jour néfaste où mourut le grand poète Baudelaire, je sentis une impression épouvantable en jetant les yeux sur le feuilleton de Jules Janin. Comme un autre poète était mort aussi quelques jours auparavant, le prince des critiques (hélas! oii est sa couronne?) avait écrit dans son sommaire ces mots dédaigneux et horribles : Deux Misérables, et il racontait la mort de Baudelaire, comme on eût pu raconter celle d'un chien crevé. C'était hier! et malgré la pieuse réimpression de ses œuvres, le spirituel, l'ingénieux, le brillant critique, l'heureux berger qui chassait devant lui le troupeau comique, en le fouailhuit, tantôt avec des verges et avec des roses, est tombé dans le noir oubli; tandis que, chaque jour mieux compris et mieux aimés, les vers du poète sont sur toutes les lèvres et dans toutes les mémoires.

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Ainsi l'injustice est impossible, la vengeance vient, non pas en boitant, mais d'un pas aussi rapide que celui d'Atalante, et pour se donner tout entier à l'art, pour chercher uniquement le beau, pour mépriser la colère des pédants et les vaines injures des sots, on ne s'expose pas même au martyre, qu'il serait si doux d'affronter et de subir pour une telle cause! L'Académie des esprits donne et distribue, selon les règles de l'inéluctable justice, non des palmes brodées en soie sur un lollet d'habit, mais les vraies palmes vivantes et frissonnantes. Ah! certes, si cette Académie tenait ses séances quelque part, si on pouvait l'assiéger et l'investir, les dames influentes y feraient bientôt le beau temps et la pluie; la politique y tisserait ses toiles d'araignée ; on y verrait entrer des prestidigitateurs qui, volontairement, confondent la poésie et la morale ; des grands seigneurs qui sauraient lire et écrire, et aussi d'autres qui ne le sauraient pas. Mais l'Académie dont je parle est incorruptible; elle n'a aucun fauteuil, pas même le quarante-unième, et elle ne nomme aucun directeur, ne pouvant être dirigée. C'est elle, au contraire, qui dirige les autres.

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