LIBRAIRIE ET IMPRIMERIE VITTE ET PERRUSSEL
3 ET 5, PLACE BELLECOUR, ET RUE CONDE, 3o ceci. XXXVII
A. CorrespoJtdance de J. de Maistre occupe six volumes des Œuvres complètes (i).
Nous publions à par^t un choix des lettres qui nous ont paru les plus py^opres à intéresser lajeu^ nesse. Ce recueil offrira un parfait modèle du genre et du style épistolaire^ et e?i même temps ime lecture attrayayite et salutaire.
Dans la plupart de ses ouvrages.^ le gt^afid écrivain apparaît comme im philosophe chrétien, ne poursuivant que l'idéal le plus élevé de l'ordre social, pas-
(i) Œuvres complètes de J. de Maistre, Édition ne varietur J4 vol. in-S", prix 84 francs. — Lyon, ViUeet Perrussel.
sionné pour le vrai et pour le bien^ sévère, dur y impitoyable contre Verreur et surtout contre l'impiété.
Lorsqu'il y a trente ans une main filiale livra au public une partie de la Correspondance de J. de Maistre, ce fut un événement dans le monde littéraire. On voyait surgir un de Maistre tout autre que celui que l'on s'était forgé jusqu'alors.
« Je ne hais que la haine )>, avait dit l'auteur des Soirées, înais on ne le croyait pas : il fallut cependarit se rendre à la lecture de ses lettres. Un critique, séparé de J. de Maistre par l'esprit et par le caractère autant que par les doctrines., Sainte-Beuve, juge ainsi la Correspondarice de J. de Maistre dans ses Lundis : « L'homme supérieur., et., de plus., l'homme excellejît., sincère., amical, père de famille s'y jnontre à chaque page., dans toute la vivacité du naturel., dans tout le piquant de l'humeur et., si l'on peut dire, dans toute la gaieté et la cordialité du génie. C'est le meiU leur commentaire et le plus utile correctif que pouvaient recevoir les autres écrits si distingués., mais un peu altiers du Comte de Maistre. On apprend de près à vénérer et à goûter celui qui nous a tafit de fois surpris^ provoqués et peut-être mis en colère. Ce puissant excitateur de hautes pensées politiques va devenir une de ?îos connaissances particulières, et., peu s'e?i faut, un de nos amis. )>
Toujours invariable sur les principes., de Maistre paraît., dans sa Correspondance., ifidulgent pour les pcî^sofines; intraitable à l'égard de l'eîv^eur^ il accepte
la contradiction^ et s^il présente la vérité dans toute sa vigueur. Une prétend pas s'imposer lui-même.
« Dans ma longue et amère carrière^ dit-il quelque part^ je n^ai choqué ni celui-ci ni celui-là. )>
Il fit mieux que de yie point choquer ; sa Correspondance fut une œuvre bienfaisante, ses lettres ont prêché la vérité : plus d'une âme qui la cherchait Vy a trouvée.
Quelques-unes de ces lettres révèlent che:{ le profond et grave penseur un critique parfait dans le genre littéraire et artistique. Ici., on le voit avec un tact admirable, appt^écier le talent d'une actrice en renom., M^'^ Saint- Val. Là, il juge avec la plus équitable impartialité le génie du célèbre tragique italien , Alfieri.
Ailleur^s, il explique à sa fille Adèle son goût pour Racine : « Tu diras à Rodolphe que je l'exhorte à continuer son travail sur les poètes français. Qu'il se les 7nette dans la tête., surtout l'inimitable Racine ; n'importe qu'il ne le C07nprenne pas encore. Je ne le comprenais pas lorsque ma mère venait le i^épéter sur mon lit et qu'elle m'endormait avec sa belle voix., au son de cette incomparable musique. J'en savais des centaines de vers., longtemps avant de savoir lire, et c'est ainsi que mes oreilles., ayant bu de bonne heure cette ambroisie, n'ont jamais pu souffrir la piquette. »
Séparé de ses enfants., le père les suivait de loin par sa Correspondance., dans laquelle on fie sait qu'admirer le plus de la force ou de la douceur. Quels
sages avis il adresse à son Jîls Rodolphe ! « Soye^ toujours asseï semblable aux autres pour ne pas leur déplaire, et asse^ différent pour ne déplaire ni à moi ni à vous-même, w
Pour lui^ le devoir passe avant tout : « Vive la conscience et Vhoyineur^ dit-il : Cœtera Diis permittenda. » « Soye^ honnête homme et bon enfant^ » dit-il encore. « Ne vous détache^ pas du petit livre latin. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur., mon cher enfant. Qiie Dieu vous conserve. »
Fait-il un co?nplime?it à sa fille Adèle : il sait y ajouter un mot, propre à ne pas flatter la vanité de la jeune person7ie : « Tu as des dispositions pour écrire purement^ il faut les cultiver. Voilà peut-être qui va te donner de Vorgueil, mais une autre fois je te parlerai de tes défauts pour f humilier. » Que de sagesse dans la simplicité de ces conseils et de ces avertissements !
« Ma plume, dit de Maistre^ ressemble (en cela seulement)., à celle de M^^ de Sévigné : elle a la bride sur le cou. » // est vrai que ses lettres 7ie sentent nullement le travail, même ce qui est profond est dit simplement et vie?it tout Jiaturellement,
Apres Austerlit^., il écrit à Mgr de la Fare^ Evêque de Nancy : « Qiie dites-vous., s'il vous plaît, du voyage de Pie VI à Vie?ine., des insolences de Kaunit^ et de la brochure autrichieiine : « Qu'est-ce que le Pape ? » Un certain doigt qui écrivit jadis sur une certaine inuraille, a écrit sur le revers de cette belle page: « Qu'est-ce que l'Empereur d'Autriche?»
En lisant les lettres de de Maistre, on croit Ven^ tendre causer ; c'est la véritable marque du beau style éfistolaire, car une lettre ne doit être quune causerie écrite.
L'auteur parlant ailleurs de M^^ de Sévigné et de sa fille^ 3/'n£ ^Q Grignan^ écrit : « Si f avais à choisir entre la mère et lajille, f épouserais la fille et Je par^ tirais pour recevoir des lettres de Vautre. » Telle n'est pas l'impression que produit la Correspondance de J. de Maistre ; V esprit y brille autant que le cœur y déborde : on se prend à aimer l'écrivain^ et Von regrette de ne pas Vavoir goûté dans ses entretiens intimes. Et quand on a fini la lecture d'une correS' pondance si aimable., on se dit : J'y reviendrai.
DE
A Mofîsieur
Chambéry, 20 février 1786.
Si je ne vous ai pas parlé de M^'^ de Saint-Val, votre parente, c'est que j'ai rarement le temps de beaucoup parler par lettres. J'ai trouvé sa réputation prodigieusement exagérée, comme tout ce qui vient de France. Elle rend très mal les sentiments tendres, excepté dans Mérope, où l'amour maternel parle assez bien par sa bouche. Quant à l'amour tout court, elle n'y entend rien. Elle pleure les déclarations ; je vous assure que je n'ai jamais rien vu de si faible. Ses gestes en gêné-
rai sont faux, guindés, monotones, et tous faits devant le miroir. Parce qu'elle n'est pas jolie (est-ce notre faute?) elle est continuellement cachée derrière ses gestes. Un mouchoir éternel, étendu en paravent, brave toutes les lorgnettes, et nous n'avons pas encore vu les mains de cette actrice au-dessous de son front. Sa prononciation n'est pas non plus à l'abri de la critique; elle est souvent affectée et emphatique, ses accents graves ne valent rien. Elle fait sentir désagréablement certaines consonnes finales. T) a.ns hélas ! miirs^ fer s ^ plus ^ fils ^ etc., l's siffle, comme un serpent dans la canicule ; mais son plus grand défaut, c'est une certaine exclamation de son invention et qui ne ressemble à rien. C'est un cri qui prend la place des elil et des ah \ très communs dans la tragédie. M"^^ de Morand, qui la contrefait parfaitement, vous donnera ce plaisir quand vous la verrez ; en attendant, imaginez un vigoureux Auvergnat qui assène son coup de hache. Prenez la bouffée de respiration qu'il lance du creux de son poumon pour se soulager, joignez-y le ton pleureur, c'est à peu près cela. Les poètes durs sont précisément ceux qu'elle rend le mieux. Elle ne sait pas déclamer Racine, elle rend mieux Voltaire, parce qu'il estplus sentencieux et moins naturel. Elle ne nous a rien donné de Corneille, ni de Crébillon, parce qu'apparemment ces petits écrivains ne sont pas dignes de son talent : mais Du Belloi, Lemierre et compagnie, voilà ses bons amis, et certainement ils lui doivent une statue. Malgré tous ces défauts, votre belle-sœur peut passer pour une grande actrice, pourvu