A ANTOINE PORTAIL
De Paris, ce 1er de mai 1635.
J’ai reçu deux de vos lettres depuis votre départ, voire' trois. ... Parlons de la troisième. Certes, Monsieur, elle m’a consolé plus que je ne vous puis dire pour la bénédiction qu’il a plu à Dieu de donner à vos chétifs catéchismes et aux prédications de Monsieur Lucas (3), que vous me dites bonnes, et à tout ce qui s’en est ensuivi. O Monsieur! qu’il a été bon que vous ayez été humilié, d’abord pource que, pour l’ordinaire, il n’en arrive autrement dans le progrès et que c’est, de la sorte que Notre-Seigneur prépare ceux desquels il désire se servir utilement ! Et lui-même combien a-t-il été humilié dès le premier abord de sa mission !... Aussi est-il dit à ceux qui travaillent dans l’angoisse et la pressure que tristitia eorum uerletur in gaudium. Aimons ce
1. Prêtre de la Mission. — 2. Prêtre de la Mission et premier collaborateur de saint Vincent. — 3. Prêtre de la Mission.
dernier et craignons le premier. Et, au nom de Dieu, Monsieur, je vous prie d’entrer dans ces sentiments, et Monsieur Lucas aussi; de ne rien prétendre de vos travaux que honte, qu’ignominie et enfin la mort, s’il plaît à Dieu. Un prêtre doit-il pas mourir de honte de prétendre de la réputation dans le service qu’il rend à Dieu et de mourir dans son lit, qui voit Jésus-Christ récompensé de ses travaux par l’opprobre et le gibet! Ressoqvenez-vous, Monsieur, que nous vivons en Jésus-Christ par la mort de Jésus- Christ et que nous devons mourir en Jésus-Christ par la vie de Jésus-Christ et que notre vie doit être cachée en Jésus-Christ et pleine de Jésus-Christ et que pour mourir comme Jésus-Christ il faut vivre comme Jésus-Christ. Or, ces fondements posés, donnons-nous au mépris, à la honte, à l’ignominie et désavouons les honneurs qu’on nous rend, la bonne réputation et les applaudissements qu’on nous donne, et ne faisons rien qui ne soit à cette fin.
Travaillons humblement et respectueusement. Qu’on ne défie point les ministres en chaire ; qu’ori ne dise point qu’ils ne sau- „ raient montrer aucun passage de leurs articles de foi dans la Sainte Écriture, si ce n’est, rarement et dans l’esprit d’humilité et de compassion ; car autrement Dieu île bénira point notre travail. L’on éloignera les pauvres gens de nous. Ils jugeront qu’il y a eu de la vanité en notre fait et ne nous croiront pas. L’on ne croit point un homme pour être bien savant, mais pource que nous l’estimons bon et l’aimons. Le diable est très savant et nous ne croyons pourtant rien de ce qu’il dit, pource que nous ne l’aimons pas. Il a fallu que Notre-Seigneur ait prévenu de son amour ceux qu’il a voulu faire croire en lui. Faisons ce que nous voudroiis ; l’on ne croira jamais en nous, si nous ne témoignons de l’amour et de la compassion à ceux que nous voulons qu’ils croient en nous. Monsieur Lambert et Monsieur Soufliers (1), pour en avoir usé de la sorte, ont passé pour des saints en l’un et l’autre parti, et Notre-Seigneur a fait de grandes choses par eux. Si vous en usez de la sorte, Dieu bénira vos travaux ; sinon vous ne ferez que du bruit et des fanfares et peu de fruit. Je ne vous' dis pas ceci, Monsieur, pource que j’aie su que vous ayez fait le . mal que je dis, mais afin que vous vous en gardiez et travailliez constamment et humblement dans l’esprit d’humilité. Que Monsieur Lucas continue donc les prédications, et vous le catéchisme.