‹ Lettres choisies de Saint Vincent de PaulChapitre 72 sur 100 · A ACHILLE LE VAZEUX · texte numérisé non relu

A ACHILLE LE VAZEUX

Du vendredi saint 1652.

Vous me donnez tous les jours sujet de louer Dieu de votre affection pour la Compagnie et de votre vigilance aux affaires, et c’est ce que je fais de tout mon cœur ; mais je vous dois dire aussi, comme Notre Seigneur à Marthe, qu’il y a un peu trop de sollicitude en votre fait et qu’une seule chose est nécessaire, qui

1. Nonce en France — 2. Assistant du supérieur de l’établissement de Rome.

est de donner plus à Dieu et à sa conduite, que vous ne faites. La prévoyance est bonne quand elle lui est soumise, mais elle passe à l’excès quand on s’empresse pour éviter quelque chose que nous appréhendons ; nous espérons plus de nos soins que de ceux de sa Providence, et nous pensons faire beaucoup de prévenir ses ordres par notre désordre, qui fait que nous adhérons plutôt à la prudence humaine qu’à sa parole. Un passereau ni un seul cheveu ne tombent point à terre que par sa disposition, et vous doutez que notre petite congrégation se maintienne, si nous n’usons de telles et telles précautions, si nous ne faisons ceci ou cela, en sorte même que, si nous différons, d’autres s’établiront sur nos ruines !

Voilà, dites- vous, qu’il s’élève un nouveau dessein de congrégation, il s’y faut opposer ; voilà M. Autlner qui vient à Rome avec intention de se prévaloir contre nous de ce que nous n’avons pouvoir de faire la mission dans les villes, et peut-être de ce que nous faisons des vœux : il faut le prévenir, autrement, tout est perdu. C’est à peu près le sens de vos lettres. Et le pis est, votre esprit vif s’emporte à faire ce que vous dites, et, dans sa chaleur, pense avoir assez de lumière pour voir tout, sans recourir à celle des autres. Vous avez porté empêchement à la poursuite de Monsieur do Ventadour (1), ce qui ne se devait jamais faire sans notre avis. Je vous l’écrivis dès lors, prévoyant le choc qui en est arrivé ; et si je ne vous ai pas témoigné depuis que j’improuvais votre procédé, c’est pource qu’il n’y avait plus de remèdes. Il vaudrait mieux qu’il y eût cent entreprises de Missions, quoique préjudiciables à notre institut, que si nous en avions détourné une bonne, comme est celle-là, sous prétexte de nous maintenir ; car, outre que ce projet pour les Indes est apparemment une œuvre que Dieu suscite, nous fâcherions quantité de personnes de condition et de vertu et montrerions en cela plus d’envie ou d’ambition que de véritable zèle, étant vrai que, si nous avons celui-ci, nous serons bien aises que tout le monde prophétise, que Dieu envoie de bons ouvriers et de nouvelles communautés en son Église, que leur réputation croisse et que la nôtre diminue. Au nom de Dieu, Monsieur, ayons plus de confiance en lui que nous n’én avons ; laissons-le conduire notre petite barque. Si elle lui est utile et agréable, il la gardera du naufrage ; et tant s’en faut que la multitude et la grandeur des autres la fasse submerger, qu’elle voguera avec plus d’assurance parmi tant de bons vaisseaux, pourvu qu’elle aille droit à sa fin et qu’elle ne s’amuse pas à les traverser. Continuez à m’écrire ce qui se passe et aussi ce que vous en pensez ; mais ne tentez rien qui soit de quelque importance sans l’avis de M. Dehorgny et le mien. '

4. Henri de Lévis, duc de Ventadour, chanoine de Notre-Dame de Paris. Son projet d’un institut de missionnaires pour les Indes n'aboutit pas

Page 1