‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 123 sur 246 · iMtres sur la Danse et sur les Battels · texte numérisé non relu

iMtres sur la Danse et sur les Battels

dégoûts qui vous ont fait porter ailleurs vos talents. Vous êtes auprès d'un prince qui en sent tout le prix.

Une vieillesse très-infirme m'a seule empêché d'être témoin de ces magnifiques fêtes, que vous embellissez si singulièrement. Vous faites trop d'honneur à la Ilenriade de vouloir bien prendre le Temple de l'Amour pour un de vos sujets : vous ferez un tableau vivant de ce qui n'est chez moi qu'une faible esquisse. Je crois que votre mérite sera bien senti en Angleterre, parce qu'on y aime la nature. Mais où trouverez-vous des acteurs capables d'exécuter vos idées? Vous êtes un Prométhée; il faut que vous formiez des hommes et que vous les animiez.

J'ai l'honneur d'être, etc.

A MADEMOISELLE CLAIRON

16 octobre 17G0.

Belle Melpomène, ma main ne répondra pas à la lettre dont vous m'honorez, parce qu'elle est un peu impotente; mais mon cœur, qui ne l'est pas, y répondra.

Raisonnons ensemble, raisonnons.

Les monologues, qui ne sont pas des combats de passions, ne peuvent jamais remuer l'âme et la transporter. Un monologue, qui n'est et ne peut être que la continuation des mêmes idées et des mêmes sentiments, n'est qu'une pièce nécessaire à l'édifice; et tout ce qu'on lui demande, c'est de ne pas refroidir. Le mieux, sans contredit, dans votre monologue du seconde acte, est qu'il soit court, maïs pas trop court. On peut faire venir Fanie, et finir par une situation attendrissante. Je tâcherai d'ailleurs de fortifier ce petit morceau* ainsi que bien d'autres. On a été forcé de donner Tancrède avant que j'y eusse pu mettre la dernière main. Cette pièce ne m'a jamais coûté un mois. Vos talents ont sauvé mes défauts; il est temps de me rendre moins indigne de vous.

Je ne suis point du tout de votre avis S ma belle Melpomène, sur

1. Ce fut contre son avîsi et à la pluralité des voix, que M"*" Clairon fut chargr^î de proposer à M. de Voltaire do tendre le théâtre en noir et de dresser un échafaud au troisième

le petit ornement de la Grève, que vous me proposez. Gardez-vous, je vous en conjure, de rendre la scène française dégoûtante et horrible, et contentez-vous du terrible. N'imitons pas ce qui rend les Anglais odieux. Jamais les Grecs, qui entendaient si bien l'appareil du spectacle, ne se sont avisés de cette invention de barbares. Quel mérite y a-t-il, s'il vous plaît, à faire construire un échafaud par un menuisier? en quoi cet échafaud se lie-t-il à Tintrigue? Il est beau, il est noble de suspendre des armes et des devises. Il en résulte qu'Orbassan, voyant le bouclier de Tancrède sans armoiries, et sa cotte d'armes sans faveurs des belles, croit avoir bon marché de son adversaire ; on jette le gage de bataille, on le relève; tout cela forme une action qui sert au nœud essentiel de la pièce. Mais faire paraître un échafaud, pour le seul plaisir d'y mettre quelques valets de bourreau, c'est déshonorer le seul art par lequel les Français se distinguent; c'est immoler la décence à la barbarie; croyez-en Boileau qui dit :

Mais il est des objets que Tart judicieux Doit offrir à l'oreille et dérober aux yeux.

Ce grand homme en savait plus que les beaux esprits de nos jours.

J'ai crié trente ou quarante ans qu'on nous donnât du spectacle dans nos conversations en vers appelées tragédies ; mais je crierais bien davantage si on changeait la scène en place de Grève. Je vous conjure de rejeter cette abominable tentation.

J'enverrai dans quelque temps Tancrède y quand j'aurai pu y travailler à loisir; car figurez-vous que, dans ma retraite, c'est le loisir qui me manque. Fanime suivra de près : nous venons de l'essayer en présence de M. le duc de Villars, de l'intendant de Bourgogne et de celui de Languedoc. Il y avait une assemblée très-choisie. Votre rôle est plus décent, et par conséquent plus attendrissant qu'il n'était; vous y mourez d'une manière qu'on ne peut prévoir, et qui a fait un effet terrible, à ce qu'on dit. La pièce est prête. Je vais bientôt donner tous mes soins à Tancrède. Quand vous aurez donné la vie à ces deux pièces, je vous supplierai d'être malade et de venir vous mettre entre les mains de Tronchin, afin que nous puissions être tous à vos pieds.

■cle de Tancrède. Les principes do cette grande actrice n*ont jamais différé de cétix qui sont établis dans cette lettre,

su LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.

A MADAME LA COMTESSE D'ARGENTAL

Aux Délices, 16 octobre 1760.

Je prends la liberté, madame, de faire passer par vos mains ma réponse à M"^ Clairon, et je vous supplie instamment de vous joindre à moi pour empêcher l'avilissement le plus odieux qui puisse déshonorer la scène française et achever notre décadence. Que M. d'Argental et tous ses amis emploient leur crédit pour sauver la France de cet opprobre!

J'ai encore une grâce à vous demander, qui ne regarde que moi, c'est de dissiper mes continuelles alarmes sur l'impression dont on me menace. Il y a certainement dans Paris des exemplaires de Tancrfde conformes à la leçon des comédiens. 11 est certain que, pour peu qu'on attende, la pièce paraîtra dans toute sa misère, pendant que je passe le jour et la nuit à la corriger d'un bout à l'autre, à la rendre moins indigne de vous et du public. Vous en recevrez incessamment une nouvelle copie, et je pense qu'il sera convenable de toutes façons de la reprendre vers la Saint-Martin. On sera obligé de transcrire de nouveau tous les rôles. Il n'y en a pas un seul où je n'aie fait des changements. Si ces changements valent quelque chose, c'est à vous que j'en suis redevable, c'est à votre goût, à l'intérêt que vous avez pris à l'ouvrage, à vos réflexions aussi solides que fines. Si je me suis un peu récrié contre quelques vers qu'on a été forcé de substituer à la hâte, si ces vers m'ont paru défectueux, c'est l'amour de l'art, et non l'amour-propre, qui s'est révolté en moi. Je n'ai pas senti avec moins de reconnaissance la nécessité de plusieurs changements, je n'en ai pas moins approuvé vos remarques, et plusieurs vers mis à la place des miens. M. d'Argental sera-t-il encore longtemps à la campagne? Il me parait qu'en son absence vous corn-mandez l'armée avec bien du succès. Je me flatte que vos troupes préviendront les irruptions des houssards libraires. Quand jouera-t-on la Belle Pénitente? M"' Clairon est-elle cette pénilente? Elle seule peut fah^ réussir cette détestable pièce anglaise; mais je me flatte que Fauteur qui s'abaisse à chercher des modèles chez les barbares se sera fort éloigné

de son modèle. Si notre scène devient anglaise, nous sommes bien avilis : nous ne sommes déjà que les traducteurs de leurs romans. N'avons-nous pas déjà baissé assez pavillon devant l'Angleterre? c'est peu d'être vaincus, faut-il encore être copistes? 0 pauvre nation 1 Madame, le cœur me saigne, mais il est à vous»

Page 1