ACTE V, SCÈNE IL
MÉDIIIE , armée , soldats dans renfoncement. (a son père.) (A sa suite.)
Non, n'allez pas plus loin. — Frappez; et vous, soldats, Laissez périr Médime, et ne la vengez pas. Vous n'avez que trop bien secondé mon audace ; J'ai mérité la mort ; méritez votre grâce ; Sortez, dis-je.
MOHÀDAR.
Ah, cruelle I est-ce toi que je voi?
MB DIME, en jetant set armes.
Pour la dernière fois, seigneur, écoutez-moi. Je baise cette main dont il faut que j'expire ; Mais, pour prix de mon sang, pardonnez à Ramire : C'est assez vous venger, et ce sang à vos yeux , Ce sang, qui fut le vôtre, est assez précieux.
Peut-être ces deux derniers vers, prononcés avec une grandeur mêlée de tendresse , pourront faire quelque effet.
N. B. Que dans la dernière scène Mohadar dit :
J'ai trop vu, je Inavoué, en ce combat funeste.
Il y avait :
J*ai trop vu, malgré moi, dans ce combat funeste.
Cela faisait deux malgré moi en deux vers.
Voilà, mon divin ange, de quelle manière j'ai obéi sur-le-champ à votre lettre; et, si vous n'êtes pas content, je trouverai peut-être quelque chose de mieux.
Je sacrifie mes craintes et mes remords aux espérances et à l'absolution que vous me donnez. Allons donc, puisque vous l'ordonnez. C'est déjà quelque chose que M"* Gaussin ne joue pas Énide; mais gare que M'*' Clairon ne donne de ses tons à M"' Hus, et qu'au lieu du contraste intéressant de deux caractères opposés , on ne voie qu'une écolière répétant sa leçon devant sa maîtresse! en ce cas, tout serait perdu. M"* Clairon en sait-elle assez pour enseigner un jeu différent du sien?
Vous me faites un plaisir sensible , mon cher ange , en donnant le produit de l'impression à Le Kain. Il faudra qu'il veille à empêcher les éditions furtives. Vous pouvez promettre le profit de l'édition de Tancrède à M"" Clairon; ainsi il n'y aura point de jalousie, et Le Kain pourra hautement jouir de ce petit bénéfice, supposé que la pièce réussisse.Vous saurez que Tancrède est corrigé, comme vous et M'"* Scaliger l'avez ordonné.
Mais je vous demande une grâce à genoux. Il y a un M. Jacques à Paris. Vous ne connaissez point ce nom-là, c'est un homme de lettres qui a du talent et qui est sans pain. Il voulait venir chez moi; j'ai pris malheureusement à sa place une espèce de géomètre qui me fait des méridiennes, des cadrans, qui me lève des plans, et je n'ai rien pu faire pour M. Jacques. Je lui destinais cinq cents francs sur'la part d'auteur que je donne aux comédiens, et deux cents sur l'édition que je donne à Le Kain (supposé toujours le succès dont mes anges me flattent) : au nom de Dieu réservez cinq cents francs pour Jacques. Il serait même bon qu'il présidât à l'édition et qu'il fit la préface.
Vous me direz : Que ne donnez-vous à Jacques cinq cents francs de votre bourse? Je vous répondrai que je suis ruiné, que j'ai eu la sottise de bâtir et de planter en trois endroits à la fois; que j'ai chez moi trois personnes à qui j'ai l'insolence de faire une pension ; que M'"' Denis, après sa réception à Francfort, a droit de ne se ri^ refuser à la campagne; que la proximité d'une grande ville et le concours des étrangers exigent
une grande dépense; qu'enfin je suis devenu un grand seigneur, c'est-àdire que j*ai des dettes et point d'argent, avec un gros revenu. Voilà mon cas; il ne faut rien cacher à son ange gardien.
Vous n'avez point répondu sur la juste haine que je porte à la ville de Paris; est-ce que je n'ai pas raison? Mais j'ai bien plus raison de vous aimer jusqu'à mon dernier moment avec la plus tendre reconnaissance. M"* Scaliger permet-elle qu'on lui en dise autant?
J'ai oublié l'adresse de Jacques. H demeurait à Paris nie Saint- Jacques, près la fontaine Saint-Séverin , chez... je ne m'en souviens plus. C'est un M. Audelet ou Audet, homme d'affaires... On pourrait donner des billets à Jacques.
A MADAME DE FONTAINE
A PARIS
31 mai 1761.
Ha chère nièce, à présent que vous avez passé huit jours avec M. de Silhouette, vous devez savoir l'histoire de la finance sur le bout de votre doigt. Je crois qu'il pense comme Vamî des hommes^ qu'il n'est pas l'ami d'un tas de fripons qui ont su se faire respecter et se rendre nécessaires en s' appropriant l'argent comptant de la nation; mais je crois que M. de Silhouette est un médecin qui a voulu donner trop tôt Témétique à son malade. Le duc de Sully ne put remettre l'ordre dans les finances que pendant la paix. Je sais que les déprédations sont horribles , et je sais aussi que ceux qui ont été assez puissants pour les faire le sont assez pour n'être pas punis. Ha chère nièce , tout ceci est un naufrage ; sauve qui peut est la devise de chaque pauvre particulier. Cultivons donc notre jardin comme Candide : Cérès, Pomone et Flore sont de grandes saintes , mais il faut fêter aussi les muses.
J'aurai peut-être fait encore une tragédie avant que la petite Corneille ait lu le Cid. Il me semble que je fais plus qu'elle pour la gloire de son nom : j'ejUfeprends une édition de Corneille avec des remarques qui peuvent être instructives pour les étrangers et même
pour les gens de mon pays. L'Académie doit faire imprimer nos meilleurs auteurs du siècle de Louis XIV dans ce goût; du moins elle en a le projet, et j'en commence l'exécution. Cette édition de Corneille sera magnifique, et le produit sera pour l'enfant qui porte ce nom et pour son pauvre père , qui ne savait pas, il y a quatre ans, qu'il y eût jamais eu un Pierre Corneille au monde.
Je crois que la petite brochure * de M. Dardelle pourra vous divertir; je vous l'envoie en vous embrassant vous et les vôtres de tout mon cœur.
A M. L'ABBÉ D'OLIVET
24 Juin 1761.
Facundissîme et carissime Olivete , lisez le programme simple et court à l'Académie. Si on l'approuve, je l'envoie à M. le duc de Choîseul, à M"® de Pompadour. Je veux que le roi souscrive. Je veux que le président Hénault fasse souscrire la reine. Je me charge des princes d'Allemagne et du parlement d'Angleterre. Je veux la gloire de la France et de l'Académie.
Je crois que je pourrai hardiment, dans un programme imprimé , donner les noms de tous les académiciens, que je mettrai immédiatement après les princes, attendu qu'ils sont les confrères de Corneille.
Renvoyez - moi , s'il vous plaît, mon programme approuvé : Kec patres conscripti concidant nec deficiant.
Il serait convenable que chacun signât mon programme. M. le duc de Nivernais a déjà souscrit pour dix exemplaires. Qui sera le brave académicien qui se chargera de la souscription de ses frères à croix d'or, à cordons bleus, etc.? Ciceronis amator^ Cornelium tuere.
U la C(mv9rsalwn de Vabbé Grizel et de IHntendant des Menus,
A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT
25 juin 1761.
Mon cher et respectable confrère, je crois qu'il s'agit de l'honneur de l'Académie et de la France. Il faut fixer la langue, que vingt mille brochures corrompent; il faut imprimer avec des notes utiles les grands auteurs du siècle de Louis XIV, et qu'on sache à Pétersbourg et en Ukraine en quoi Corneille est grand et en quoi il est défectueux. Vous encouragez cette entreprise , qui ne réussira pas si vous ne permettez que je vous consulte souvent. Je pense qu'il sera honorable pour la France de relever le nom de Corneille dans ses descendants. J'étais à Londres quand on apprit qu'il y avait une fille de Milton aveugle, vieille et pauvre ; en un quart d'heure elle fut riche. La petite-fille d'un homme très-supérieur à Milton n'est, à la vérité, ni vieille ni aveugle , elle a même de très-beaux yeux , et ce ne sera pas une raison pour que les Français l'abandonnent. Il est vrai qu'elle est à présent au-dessus de la pauvreté; mais à qui mieux qu'elle appartiendrait le produit des OEuvres de son aïeul? Les frères Cramer sont assez généreux pour lui céder le profit de cette édition , qui ne sera faite que pour les souscripteurs.
Nous travaillons donc pour le nom de Corneille, pour l'Académie, pour la France. C'est par là que je veux finir ma carrière. Il en coûtera si peu pour faire réussir cette entreprise I Quarante francs y chaque exemplaire , sont un objet si mince pour les premiers de la nation , qu'on sera probablement empressé à voir son nom dans la liste des protecteurs de Cinna et du sang de Corneille.
Je me flatte que le roi, protecteur de l'Académie, permettra que son nom soit à la tête des souscripteurs. Je charge votre caractère aussi bienfaisant qu'aimable de nous donner la reine. Qu'elle ne considère pas que c'est un profane qui entreprend ce travail; qu'elle considère la nation dont elle est reine.
Qui sont les noms de vos amis que je ferai imprimer? pour combien
d'exemplaires souscriront nos académiciens de la cour? Comptez que les Cramer ne tireront que le nombre des exemplaires souscrits, et que ce livre restera un monument de la générosité des souscripteurs, qui ne sera jamais vendu au public. Fera des petites éditions qui voudra, mais notre grande sera unique. Vous pouvez plus que personne; et il sera digne de celui qui a si bien fait connaître la France, de protéger le grand Corneille , quand il n'y pas un seul acteur digne de jouer Cinna, et qu'il y a si peu de gens dignes de le lire.
11 me semble que j'ouvre une porte d'or pour sortir du labyrinthe des colifichets où la foule se promène.
Recevez les tendres et respectueux sentiments, etc.
Mille pardons à M'"* du Deffand. Cette entreprise ne me laisse pas un moment, et j'ai des ouvrages immenses, des moutons et des procès à conduire.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
Ferney, 26 Juin 1761.
Je n'ai guère la force d'écrire parce que, depuis quelque temps, j'écris jour et nuit. Mes anges sauront que je rends grâce au corsaire qui a fait imprimer Zulime. L'impression m'a fait apercevoir d'un défaut capital qui régnait dans cette pièce : c'était l'uniformité des sentiments de l'héroine, qui disait toujours : J'aime 'y c'est un beau mot, mais il ne faut pas le répéter trop souvent : il faut quelquefois dire : Je hais.
Je commence à être moins mécontent de cet ouvrage que je ne l'étais, et je me flatte enfm qu'il ne sera pas tout à fait indigne des bontés dont mes anges l'honorent. 11 sera prêt quand ils l'ordonneront. Je n'abandonnerai pourtant ni les moissons, ni mon église, ni ma petite négociation avec le pape. ^
Je relis Corneille avec une grande attention. Je l'admire plus que jamais en voyant d'où il est parti. C'est un créateur; il n'y a de gloire que pour ces gens-là; nous ne sommes aujourd'hui que de petits écoliers. Je suis persuadé que mes notes au bas des pages des bonnes
pièces de Corneille ne seront pas sans utilité et sans agrément; elles pourront former une poétique complète, sans avoir l'insolence et Tennui du ton dogmatique.
Je suis résolu à ne faire imprimer que le nombre des exemplaires pour lesquels on aura souscrit. Les petites éditions seront au profit des libraires; et s'il y a, comme je le crois, quelque amour de la véritable gloire dans la nation, la grande édition assurera quelque fortune aux héritiers du nom du grand Corneille. Je fmirai ainsi ma carrière d'une manière honorable et qui ne sera pas indigne de l'ancienne amitié dont mes anges m'honorent.
Je les supplie de vouloir bien me procurer sans délai le nom de M. le duc d'Orléans par M. de Foncemagne, afin que je l'imprime dans le programme.
Je voudrais avoir celui de M. le premier président; il me le doit en dédommagement de la banqueroute que son beau-frère m'a faite. Jamais mon entreprise ne vaudra au sang de Corneille la moitié de ce que Bernard m'a volé. Je crois avoir déjà prévenu M. le comte de Ghoiseul, l'ambassadeur, que je ne doutais pas qu'il n'honorât ma liste de son nom, et j'attends ses ordres. Je demande la même grâce à M. de Courteilles, à M. de Malesherbes, à M""" sa sœur et à tous les amis de mes anges.
Je désirerais passionnément la souscription du président de Meynières et de quelques membres du parlement, pour expier les sottises de maître Ledain et de maître Omer.
Je n'ai point encore écrit à M. le duc de Ghoiseul sur cette petite affaire. Je supplie M. le comte l'ambassadeur d'avoir la bonté de lui en parler, ils sont aussi tous deux mes anges. Je vous baise à^ tous le bout des ailes, et je recommande à vos bontés Ginna, Horace, Sévère, Comélie et la cousine issue de Germain de Gornélie. Si on me seconde avec quelque vivacité, cette édition ne sera qu'une affaire de six mois.
Nièce et Cornélie-chiflon, et V..., vous disent tout ce qu'il y a de plus tendre.