‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 143 sur 246 · A M. LE DUC DE LA VALLIÈRE · texte numérisé non relu

A M. LE DUC DE LA VALLIÈRE

A Ferney, 21 février 1767.

n est vrai, monsieur le duc, que j'ai fait une drôle de tragédie où j'ai mis un petit-maître persan avec des paysans scythes, et une demoiselle de qualité qui raccommode ses chemises et celles de son père, supposé qu'on eût des chemises en Scythie. Gomme vous ne haïssez pas les choses bizarres, j'aurais pris sans doute la liberté de vous envoyer cette facétie si je n'étais occupé à la corriger ; ce qui me coûte beaucoup, attendu que j'ai eu, il y a quelque temp, un petit soupçon d'apoplexie qui m'a un peu affaibli le cervelet. J'ai Thonneur d'entrer dans ma soixante -quatorzième année, quoi qu'en disent mes mauvaises estampes. Vous voyez que ma tragédie n'est pas un jeu d'enfant, mais eUe tient beaucoup du radotage, ce qui rev ent à peu près au même.

Ou j'ai perdu entièrement la mémoire, ou je me souviens très-bien que je vous ai remercié de votre beau certificat en faveur d'Crceus Codrus. Celui qui écrit sous ma dictée (parce que je suis aveugle tout

l'hiver) se souvient très-bien de vous avoir remercié de votre témoignage sur Urceus. Nous sommes exacts, nous autres solitaires, parce que nous * ne sommes point distraits par le fracas.

On dit que vous faites un bijou de l'hôtel Jansen. Je m'en rapporte bien à vous, surtout si vous avez autant d'argent que de goût.

On dit qu'on joue chez vous un jeu prodigieux. Fi I cela n'est pas philosophe. Vous n'êtes pas encore au point où je vous voudrais.

Cependant conservez-moi vos bontés ; j'ai besoin de cette consolation après avoir été vingt ans sans vous faire ma cour ; car, si vous vous en souvenez, je me suis enfui de France au Catilina de Crébillon : c'était pardieu ! un détestable ouvrage, c'était le tombeau du sens commun ; mais je veux actuellement qu'on ait de l'indulgence pour les vieillards.

Je vous suis attaché pour le reste de ma vie avec bien" du respect et avec toute la vivacité des sentiments d'un jeune homme.

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