A MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL
A Ferney, 8 février 1768.
Madame, un vieillard presque aveugle et une jeune femme, qui serait bien fière si elle avait des yeux comme les vôtres, vous supplient de daigner agréer leurs hommages et leurs remercîments. Nous devons à votre protection tout ce que M. le duc de Ghoiseul a bien voulu accorder à M. Dupuits. Si le vieux bonhomme et moi nous avions quelque petite partie de la succession de Pierre Corneille, nous la dépenserions en grands vers alexandrins pour vous témoigner notre reconnaissance; mais les temps sont bien durs, et la plupart des vers qu'on fait le sont aussi. Nous nous défions même de la prose. Nous entendons si peu les livres qu'on nous envoie de Paris, que nous craignons .d'avoir oublié notre langue.
Nous sommes très-honteux l'un et l'autre d'exprimer notre extrême sensibilité dans un style si barbare; mais, madame, nous vous supplions de considérer que nous sommes des AUobroges. Des gens arrivés de Versailles nous ont dit qu'il fallait absolument avoir de la finesse, de la justesse dans l'esprit, des grâces et du goût, pour oser vous écrire ; nous ne les avons point crus. Nous ne sommes pas de votre espèce, et nous nous sommes flattés au contraire que la supériorité était indulgente, et que les grâces ne rebutaient pas la naïveté.
Nous sommes, dans cette confiance, avec un profond respect, madame, etc.
A M. THIRIOT
Je ne sais ce que c'est qu'une comédie italienne qu'il m'impute intitulée : Quand me mariera-t-on? Voilà la première fois que j'en ai
entendu parler; c'est un mensonge absurde. Dieu a voulu que j*aie fait des pièces de théâtre pour mes péchés, mais je n'ai jamais fait de farce italienne ; rayez cela de vos anecdotes.
Je ne sais comment une lettre que j'écrivis à milord Littleton et sa réponse sont tombées ^ntre les mains de ce Fréron; mais je puis vous assurer qu'elles sont toutes deux entièrement falsifiées. Jugez-en; je vous envoie les originaux.
Ces messieurs les folliculaires ressemblent assez aux chiffonniers qui vont ramassant des ordures pour faire du papier.
Ne voilà-t-il pas encore une belle anecdote, et bien digne du public, qu'une lettre de moi au professeur Haller, et une lettre du professeur Haller à moi I Et de quoi s'avise M. Haller de faire courir mes lettres et les siennes? et de quoi s'avise un folliculaire de les imprimer et de les falsifier pour gagner cinq sous ? 11 me la fait signer du château de Tourney, où je n'ai jamais demeuré.
Ces impertinences amusent un moment des jeunes gens oisifs, et tombent le moment d'après dans l'éternel oubli où tous les riens de ce monde tombent en foule.
L'anecdote du cardinal de Fleury sur le quemadmodum que Louis XIV n'entendait pas est très-vraie. Je ne l'ai rapportée dans le Siècle de Louis XIV que parce que j'en étais sûr ; et je n'ai point rapporté celle de nycticoraxy parce que je n'en étais pas sûr. C'est un vieux conte qu'on me faisait dans mon enfance au collège des jésuites pour me faire sentir la supériorité du père La Chaise sur le grand aumônier de France. On prétendait que le grand aumônier, interrogé sur la signification de nycticoraxy dit que c'était un capitaine du roi David, et que le révérend père La Chaise assura que c'était un hibou ; peu m'importe, et très-peu m'importe encore qu'on fredonne pendant un quart d'heure, dans un latin ridicule, un nyclicorax grossièrement mis en musique.
Je n'ai point prétendu blâmer Louis XIV d'ignorer le latin; il savait gouverner, il savait faire fleurir tous les arts; cela vaut mieux que d'entendre Gicéron. D'ailleurs cette ignorance du latin ne venait pas de sa faute puisque, dans sa jeunesse, il apprit lui-même l'italien et l'espagnol.
Je ne sais pas pourquoi l'homme que le folliculaire fait parler me reproche de citer le cardinal de Fleury, et s' égayé à dire que j'aime à
citer de grands noms. Vous savez, mon cher ami, que mes grands noms sont ceux de Newton, de Locke, de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Boileau. Si le nom de Fleury était grand pour moi, ce serait le nom de l'abbé Fleury, auteur des DiVroz/rjppatriotiques et savants, qui ont sauvé de r oubli son Histoire ecclésiastique^ et non pas le cardinal de Fleury, que j'ai fort connu avant qu'il fût ministre, et qui, quand il le fut, fit exiler un des plus respectables hommes de France, l'abbé Pucelle, et empêcha bénignement,. pendant tout son ministère, qu'on ne soutint les quatre fameuses propositions sur lesquelles est fondée la liberté française dans les choses ecclésiastiques.
Je ne connais de grands hommes que ceux qui ont rendu de grands services au genre humain.
Quand j'amassai des matériaux pour écrire le Siècle de Louis A7F, il fallut bien consulter des généraux, des ministres, des aumôniers, des dames et des valets de chambre. Le cardinal de Fleury avait été aumônier, et il m'apprit fort peu de choses. M. le maréchal de Villars m'apprit beaucoup pendant quatre ou cinq années de temps , comme \ous Je savez; et je n'ai pas dit tout ce qu'il voulut bien m'apprendra.
M. le duc d'Antin me fit part de plusieurs anecdotes que je n'ai données que pour ce qu'elles valaient.
M. de Torcy fut le premier qui m'apprit, par une seule ligne en marge de mes questions, que Louis XIV n'eut jamais de part à ce fameux testament du roi d'Espagne Charles H , qui changea la face de l'Europe.
Il n'est pas permis d'écrire une histoire contemporaine autrement qu'en consultant avec assiduité et en confrontant tous les témoignages. Il y a des faits que j'ai vus par mes yeux, et d'autres par des yeu\ meilleurs. J'ai dit la plus exacte vérité sur les choses essentielles. Le roi régnant m'a rendu publiquement cette justice. Je crois ne m'être guère trompé sur les petites anecdotes, dont je fais très-peu de cas; elles ne sont qu'un vain amusement; les grands événements instruisent.
Le roi Stanislas, duc de Lorraine, m'a rendu le témoignage authentique que j'avais parlé de toutes les choses importantes arrivées sous le règne de ce héros imprudent, Charles XII, comme si j'en avais été le témoin oculaire.
A l'égard des petites circonstances, je les abandonne à qui voudra:
LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. iOl
je ne m'en soucie pas plus que de Yllisloire des quatre fils Aymon.
J'estime bien autant celui qui ne sait pas une anecdote inutile que celui qui la sait.
Puisque vous voulez être instruit des bagatelles et des ridicules, je vous dirai que votre malheureux folliculaire se trompe quand il prétend qu'il a été joué sur le théâtre de Londres avant d'avoir été berné sur celui de Paris par Jérôme Carré. La traduction, ou plutôt l'imitation de la comédie de V Écossaise et de Fréron^ faite par M. George Colman, n'a été jouée sur le théâtre de Londres qu'en 1766 et n'a été imprimée qu'en 1767 chez Becket et de Hondt. Elle a eu autant de succès à Londres qu'à Paris, parce que par tout pays on aime la vertu des Lindane et des Freeport, et qu'on déteste les folliculaires qui barbouillent du papier et mentent pour de l'argent. Ce fut l'illustre Gairick qui composa l'épilogue. M. George Colman m'a fait l'honneur de m'envoyer sa pièce ; elle est intitulée : The english Merchant.
C'est une chose assez plaisante qu'à Londres, à Pétersbourg, à Vienne, à Gènes, à Parme, et jusqu'en Suisse, on se soit également moqué de ce Fréron. Ce n'est pas à sa personne qu'on en voulait. Il prétend que T Écossaise ne réussit à Paris que parce qu'il y est délesté ; mais la pièce a réussi à Londres, à Vienne, où il est inconnu. Personne n'en voulait à Pourceaugnac , quand Pourceaugnac fit rire l'Europe.
Ce sont là des anecdotes littéraires assez bien constatées; mais ce sont, sur ma parole, les vérités les plus inutiles qu'on ait jamais dites. Mon ami , un chapitre de Cicéron , de Officiis et de Naiura Deornm , un chapitre de Locke, une Lettre provinciale, une bonne fable de La Fontaine, des vers de Boileau et de Racine : voilà ce qui doit occuper un vrai littérateur.
Je voudrais bien savoir quelle utilité le public retirera de l'examen que fait le folliculaire , si je demeure dans un château ou dans une maison de campagne.
J'ai lu dans une des quatre cents brochures faites contre moi par mes confrères de la plume , que M'"' la duchesse de Richelieu m'avait fait présent un jour d'un carrosse fort joli et de deux chevaux gris-pommelés; que cela déplut fort à M. le duc de Richelieu; et là-dessus on bâtit une longue histoire. Le bon de l'affaire, c'est que, dans ce tempslà, M. le duc de Richelieu n'avait point de femme.
m LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.
D'autres impriment mon portefeuille trouvé ; d'autres , mes lettres à M. B... et à M'"'' D... à qui je n'ai jamais écrit, et dans ces lettres, toujours des anecdotes.
Ne vient-on pas d'imprimer les lettres prétendues de la reine Christine, de Ninon de Lenclos, etc., etc.? Des curieux mettent ces sottises dans leurs bibliothèques, et un jour quelque érudit, aux gages d'un libraire, les fera valoir comme des monuments précieux de l'histoire. Quel fatras! quelle pitié! quel opprobre de la littérature! quelle perte de temps !
Je lis actuellement les articles de V Encyclopédie y qui doivent sen ir d'instruction au genre humain; mais tout n'est pas égal, etc., etc.
A M. D£ PARCIEUX.
A Feroey, le 17 Juin i7G8.
Je déclare , monsieur, les Parisiens des Welches intraitables et de francs badauds s'ils n'embrassent pas votre projet. Je suis de plus assez mécontent de Louis XIV, qui n'avait qu'à dire Je veux y et qui , au lieu d'ordonner à l'Yvette de couler dans toutes les maisons de Paris, dépensa tant de millions au canal de Main tenon. Comment les Parisiens ne sontils pas un peu piqués d'émulation , quand ils entendent dire que presque toutes les maisons de Londres ont deux sortes d'eau qui servent à tous les usages? 11 y a des bourses très-fortes à Paris, mais il y a peu d'âmes fortes. Cette entreprise serait digne du gouvernement; mais a-t-il six millions à dépenser, toutes charges payées ? c'est de quoi je doute fort. Ce serait à ceux qui ont des millions de quarante écus de rente i se charger de ce grand ouvragé ; mais l'incertitude du succès les effraye, le travail les rebute , et les filles de l'Opéra l'emportent sur les naïades de l'Yvette.
Comment M. le prévôt des marchands, d'une famille chère aux Parisiensj qui aime le bien public, ne fait-il pas les derniers efforts pour faire réussir un projet si utile? on bénirait sa mémoire. Pour moi, monsieur, qui ne suis qu'un laboureur à quarante écus, et au pied des Alpes , que
puis-je faire, sinon de plaindre la ville où je suis né, et conserver pour vous une estime très-stérile? Je vous remercie en qualité de Parisien; et quand mes compatriotes cesseront d'être Welches, je les louerai en mauvaise prose et en mauvais vers tant que je pourrai.