Voltaire critique ici Fontenelle. (G. A
« Cela s'appelle écrire en homme du monde, en homme de cour; voilà le ton de la bonne compagnie ! » On voulut ensuite écrire sur des choses sérieuses, de ce ton de la bonne compagnie, lequel souvent ne serait pas supportable dans une lettre.
Cette manie a infecté plusieurs écrits d'ailleurs raisonnables. Il y a en cela plus de pai*esse encore que d'affectation, car ces expressions plaisantes qui ne signifient rien , et que tout le monde répète sans penser, ces lieux communs sont plus aisés à trouver qu'une expression énergique et élégante. Ce n'est point avec la familiarité du style épistolaire, c'est avec la dignité du style de Cicéron qu'on doit traiter la philosophie. Malebranche, moins pur que Cicéron, mais plus fort et plus rempli d'images, me paraît un grand modèle dans ce genre ; et plût à Dieu qu'il eût établi des vérités aussi solidement qu'il a exposé ses opinions avec éloquence !
Locke, moins élevé que Malebranche, peut-être trop diffus, mais plus élégant , s'exprime toujours dans sa langue avec netteté et avec grâce. Son style est charmant, puroque simillimus amni. Vous ne trouvez dans ces auteurs aucune envie de briller à contre temps, aucune pointe, aucun artifice. Ne les suivez point servilement, ô imitatores^ servum pecus! mais, à leur exemple, remplissez-vous d'idées profondes et justes. Alors les mots viennent aisément , rem verba sequentur. Remarquez que les hommes qui ont le mieux pensé sont aussi ceux qui ont le mieux écrit.
Si la langue française doit bientôt se corrompre, cette altération viendra de deux sources : Tune est le style affecté des auteurs qui vivent en France ; l'autre est la négligence des écrivains qui résident dans les pays étrangers. Les papiers publics et les journaux sont infectés continuellement d'expressions impropres , auxquelles le public s'accoutume à force de les relire.
Par exemple, rien n'est plus commun dans les gazettes que cette phrase : Nous apprenons que les assiégeants auraient un tel jour battu en brèche : on dit que les deux armées se seraient approchées ; au lieu de : les deux armées se sont approchées, les assiégeants ont battu en bi-èche, etc.
Cette construction très-vicieuse est imitée du style barbare qu'on a malheureusement conservé dans le barreau et dans quelques édits. On
fait, dans ces pièces, parler au roi un langage gothique. Il dit : On nous aurait remontré, au lieu de on nous a remontré ; lettres royaux^ au lieu de lettres royales : Voulom et nous plaitj au lieu de toute autre phrase plus méthodique et plus grammaticale. Ce style gothique des édits et des lois est comme une cérémonie dans laquelle on porte des habits antiques ; mais il ne faut point les porter ailleurs. On ferait même beaucoup mieux de faire parler le langage ordinaire aux lois, qui sont faites pour être entendues aisément. On devrait imiter Télégance des Insiiiuies de Justinien. Mais que nous sommes loin de la forme et du fond des lois romaines !
Les écrivains doivent éviter cet abus , dans lequel donnent tous les gaze tiers étrangers. Il faut imiter le style de la Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit au moins correctement des choses inutiles.
I^ plupart des gens de lettres qui travaillent en Hollande, où se fait le plus grand commerce de livres, s'infectent d'une autre espèce de barbarie qui vient du langage des marchands : ils commencent à écrire par contre y pour au contraire; cette présente y au lieu de cette lettre; le change, au lieu de changement. J'ai vu des traductions d'excellents Uvres remplies de ces expressions. Le seul exposé de pareilles fautes doit suffire pour corriger les auteurs. Plût à Dieu qu'il fût aussi aisé de remédier au vice qui produit tous les jours tant d'écrits mercenaires, tant d'extraits infidèles, tant de mensonges, tant de calomnies, dont la presse inonde la république des lettres !