C'est-à-dire qu*on doit jouer Agathocle avant Irène
mains. Je suis bien sûr que ma Syraaise ne sortira pas des vôtres : tout serait perdu si elle en sortait ; autant vaudrait jeter Agathocle et Idace dans le gouffre du mont Etna. Pour moi, j'ai bien Tair de me jeter, la tète la première, dans le lac de Genève, si vous ne réussissez pas dans ce que vous entreprenez. Nous avons eu deux filles qui se sont noyées ces jours passés; j'irai les trouver, au lieu de venir me mettre à l'ombre de vos ailes; mais je n'ai que faire de me tuer; mon âge, mes travaux forcés, mes maux insupportables, et la Sicile, et Constantinople, me tuent assez; et, si je meurs, c'est en me recommandant à messieurs et anges.
A MADAME DU BOGCAGE.
A Ferney, 2 novembre 1777.
Génie vous-même, madame; je suis un pauvre vieillard, moitié poëte, moitié philosophe, et qui n'est pas à moitié persécuté, quoiqu'il ne dût être qu'un objet de pitié, étant surchargé de quatre-vingt-quatre ans et de quatre-vingt-quatre maladies, et étant très-près, par conséquent, d'aller voir mes anciens maîtres, que j'ai bien mal imités, les Socrate et les Sophocle. Quand je verrai Corinne, je lui soutiendrai hardiment qu'elle ne vous valait pas, soit qu'elle voulût briller dans la société, soit qu'elle voulût l'emporter sur les hommes dans l'art d'écrire.
Je ne suis point étonné qv^Alzire m'ait valu votre lettre, qui m'a infiniment touché. Vous vous êtes retrouvée dans le pays que vous aviez embelli. Vous, madame, et les insurgents, me rendez l'Amérique précieuse.
M"** Denis est aussi sensible à votre souvenir qu'elle est loin de jouer encore Alzire. Elle a été presque aussi malade que moi, et c'est beaucoup dire. S'il me restait la force de désirer, je désirerais d'être à Paris pour jouir de l'honneur de votre société aussi souvent que vous me le permettriez, pour aimer ce naturel charmant, cette égalité et cette simplicité qui relèvent vos talents, et pour vous dire, avec la même simplicité, que je serai du fond de mon cœur, avec le plus sincère respect,
madame, votre très-humble et trës-obéissant serviteur, jusqu'au dernier moment de ma vie.
Le vieux malade de Ferney.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
5 novembre 1777.
Mon cher ange, je vous importune de mes petits chiffons. Voici un Errata pour la Sicile et pour Constantinople ^ Je sens bien que vous me direz : Y Errata devait être cent fois plus long ; et moi je vous répondrai qu'il est encore plus aisé de faire des fautes que de les corriger, et qu*il faut souffrir ses amis avec leurs défauts, surtout quand ils sont accablés de vieillesse et de maladies : alors le temps de s'amender est passé; on peut se repentir, mais non pas se corriger. Qu'en pense M. de Thibouville ? N'a-t-il pas pitié de moi ?
Nous aurons grand soin. M'"' Denis et moi, autant qu'il sera en nous, de lui conserver l'appartement de l'hôtel des Fées-Villette. Notre chaumière de Ferney n'est pas faite pour garder des filles. En voilà trois que nous avons mariées. M"' Corneille, sa belle-sœur M"* Dupuits, et W* Varicour, que M. de Villette nous enlève. Elle n'a pas un denier, et son mari fait un excellent marché. Il épouse de l'innocence, de la vertu, de la prudence, du goût pour tout ce qui est bon, une égalité d'âme inaltérable, avec de la sensibilité; le tout orné de l'édat de la jeunesse et de la beauté.
Je me mets à l'ombre de vos ailes.
Le vieux malade de Ferney.