‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 55 sur 246 · I. Horaoe, de Arié poetica, y · texte numérisé non relu

I. Horaoe, de Arié poetica, y

LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. l/,5

altesse royale et Tépitre au prince qui a le bonheur d*ëtre votre frère, sont venues me faire tomber la plume des mains. Ah ! monseigneur, que vous avez un loisir singulièrement employé, et que le talent, extraordinaire dans tout homme né hors de France, de faire des vers français, et plus rare encore dans une personne de votre rang, s'accrott et se fortine de jour en jouri mais que ne faites-vous point? et de la science des rois jusqu'à la musique et l'art de la peinture, quelle carrière ne remplissezvous pas? Quel présent de la nature n'avez-vous pas embelli par vos soins?

Mais quoi, monseigneur, il est donc vrai que votre altesse royale a un frère digne d'elle ? C'est un bonheur bien rare : mais, s'il n'en est pas tout à £adt digne, il faudra qu'il le devienne après la belle épitre de son frère atné; voilà le premier prince qui ait reçu une éducation pareille. Il me semble, monseigneur, qu'il y a eu un des électeurs, vos ancêtres, qu'on surnomma le Cicéron de l'Allemagne; n'était-ce pas Jean H? Votre altesse royale est bien persuadée de mon respect pour ce prince ; mais je suis persuadé que Jean II n'écrivait point en prose comme Frédéric. Et, à l'égard des vers, je défie toute l'Allemagne, et presque toute la France, de faire rien de mieux que cette belle épitre :

0 vous en qui mon cœur, tendre et plein de retour. Chérit encor le sang qui lui donna le jourI

Cet encor me parait une des plus grandes finesses de l'art et de la langue ; c'est dire, bien énergiquement en deux syllabes, qu'on aime ses parents une seconde fois dans son frère.

Mais, s'il plaît à votre altesse royale, n'écrivez pas opinion par un g^ et daignez rendre à ce mot les quatre syllabes dont il est composé ; voilà les occasions où il faut que les grands princes et les grands génies cèdent aux pédants.

Toute la grandeur de votre génie ne peut rien sur les syllabes ; et vous n'êtes pas le maître de mettre un g où il n'y en a point. Puisque me voici sur les syllabes, je supplierai encore votre altesse royale d'écrire vice avec un Cy et non avec deux ss. Avec ces petites attentions, vous serez de l'Académie française quand il vous plaira; et, principauté à part, vous lui ferez bien de l'honneur ; peu de ses académiciens s'expriment avec autant de force que mon prince ; et la grande raison est

qu'il pense plus qu'eux. En vérité, il y a dans votre épître un portrait de la Calomnie, qui est de Michel-Ange, et un de la Jeunesse, qui est de l'Albane.

Je suis, avec le plus profond respect, avec admiration, avec la tendresse que vous me permettez, etc.

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