‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 70 sur 246 · Où Voltaire avait hatité chez M*"* de Bernières · texte numérisé non relu

Où Voltaire avait hatité chez M*"* de Bernières

rite, fort au-dessus de Despréaux ; mais ces talents-là, quelque grands qu'ils soient, ne seront rien sans les siens. Vous avez d'autant plus besoin de son exactitude, que la grandeur de vos idées souffre moins la gène et l'esclavage. Il ne vous coûte point de penser, mais il coûte infiniment d'écrire. Je vous prêcherai donc éternellement cet art d'écrire que Despréaux a si bien connu et si bien enseigné, ce respect pour la langue, cette liaison, cette suite d'idées, cet air aisé avec lequel il conduit son lecteur, ce naturel qui est le finiit de l'art, et cette apparence de facilité qu'on ne doit qu'au travail. Un mot mis hors de sa place gâte la plus belle pensée. Les idées de Boileau, je l'avoue encore, ne sont jamais grandes, mais elles ne sont jamais défigurées; enfin, pour être audessus de lui, il faut commencer par écrire aussi nettement et aussi correctement que lui.

Votre danse haute ne doit pas se permettre un faux pas; il n'en fait point dans ses petits menuets. Vous êtes brillant de pierreries ; son habit est simple, mais bien fait. Il faut que vos diamants soient bien mis en ordre, sans quoi vous auriez un air gêné avec le diadème en tête. Envoyez-moi donc, mon cher ami, quelque chose d'aussi bien travaillé que vous imaginez noblement ; ne dédaignez point tout à la fois d'être possesseur de la mine et ouvrier de For qu'elle produit. Vous sentez combien, en vous parlant ainsi, je m'intéresse à votre gloire et à celle des arts. Mon amitié pour vous a redoublé encore à votre dernier voyage. J'ai bien la mine de ne plus faire de vers. Je ne veux plus auner que les vôtres.

A M. DE CIDEVILLE

' Bruxelles, ce 11 juiUet 1741.

Vif bonus et prudens versus reprehendet inertes;

Fi et Aristarchus. . .

HoR., de Arte poetica.

Voilà comme il faut des amis. Dites-moi donc votre sentiment, mon cher Aristarque, et ayez la bonté de renvoyer bien cacheté à l'abbé

Moussinot ce que j'ai soumis à vos lumières. Si Mahomet n'est pas votre prophète, soyez le mien. Il serait plus doux de se parler que de s'écrire; mais la destinée recule toujoura le temps heureux où Paris doit nous réunir. Nous y habiterons un jour, je n'en veux pas douter ; mais j'y arriverai vieilli par les maladies et par la faiblesse de mon tempérament. Le cœur ne vieillit point, je le sais bien ; mais il est dur aux immortels de se trouver logés dans des ruines. Je rêvais, il n'y a pas longtemps, à cette décadence qui se fait sentir de jour en jour, et voici comme j'en pailais, car il faut que je vous fasse cette douloureuse confidence :

Si vous voulez que j*aime encore, Rendez-moi l'âge des amours ; Au crépuscule de mes jours Rejoignez, s'il se peut, l'aurore.

Des beaux lieux où le dieu du vin Avec l'Amour tient son empire , Le Temps, qui me prend par la main, M'avertit que je me retire.

De son inflexible rigueur Tirons au moins quelque avantage.

Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur.

Laissons à la belle jeunesse Ses folâtres emportements; Nous ne vivons que deux moments, Qu'il en soit un pour la sagesse.

Quoi ! pour toujours vous me fuyez , Tendresse, illusion, folie.

Dons du ciel qui me consoliez Des amertumes de la vie 1

On meurt deux fois, je le vois bien; Cesser d'aimer et d'être aimable, C'est une mort insupportable; Cesser de vivre, ce n'est rien.

Ainsi je déplorais la perte Des erreurs de mes premiers ans; Et mon âme aux désirs ouverte Regrettait ses égarements.

Du ciel alors daignant descendre, L'Amitié vint à mon secours; Elle était peut-être aussi tendre , Mais moins vive que les amours.

Touché de sa beauté nouvelle.

Et de sa lumière éclairé.

Je la suivis, mais je pleurai De ne pouvoir plus suivre qu'elle.

Cette amitié est pourtant une charmante consolation. Eh ! qui m'en fait connaître le prix mieux que vous? Adieu, bonsoir, charmant ami. Je vais m* enfoncer dans le travail, qui, après l'amitié, est une grande consolation.

AU ROI DE PRUSSE

A Paris, ce 26 mai 1742.

Le Salomon du Nord en est donc TAlexandrc , Et Tamour de la terre en est aussi l'effroi I L'Autrichien vaincu, fuyant devant mon roi,

Au monde à jamais doit apprendre Qu'il faut que les guerriers prennent do vous la loi ,

Comme on vit les savants la prendre.

J'aime peu les héros, ils font trop de fracas; Je hais ces conquérants, fiers ennemis d'eux-môme.

Qui dans les horreurs des combats

Ont placé le bonheur suprême , Cherchant partout la mort, et la faisant souffrir

A cent mille hommes leurs semblables.

Plus leur gloire a d'éclat, plus ils sont haïssables.

0 ciel, que je vous dois haïr!

Je vous aime pourtant, malgré tout ce carnage Dont vous avez souillé les champs de nos Germains, Malgré tous ces guerriers que vos vaillantes mains

Font passer au sombre rivage.

Vous êtes un héros, mais vous êtes un sage : Votre raison maudit les exploits inhumains

Où vous força votre courage :

Au milieu des canons, sur des morts entassés,

Affrontant le trépas et Gxant la victoire,

Du sang des malheureux cimentant votre gloire,

Je vous pardonne tout, si vous en gémissez.

Je songe à rhumanité, sire, avant de songer à vous-même ; mais, après avoir en abbé de Saint-Pierre pleuré sur le genre humain dont vous devenez la terreur, je me livre à toute la joie que me donne votre gloire. Cette gloire sera complète si Votre Majesté force la reine de Hongrie à recevoir la paix, et les Allemands à être heureux. Vous voilà le héros de l'Allemagne et l'arbitre de l'Europe ; vous en serez le pacificateur, et nos prologues d'opéra ne seront plus que pour vous.

La fortune qui se joue des hommes, mais qui vous semble asservie, arrange plaisamment les événements de ce monde. Je savais bien que vous feriez de grandes actions, j'étais sûr du beau siècle que vous alliez faire naître ; mais je ne me doutais pas, quand le comte du Four * allait voir le maréchal de Broglio, et qu'il n'en était pas trop content, qu'un jour ce comte du Four aurait la bonté de marcher avec une armée triomphante au secoure du maréchal, et le délivrerait par une victoire. Votre Majesté n'a pas daigné jusqu'à présent instruire le monde des détails de cette journée; elle a eu, je crois, autre chose à faire que des relations; mais votre modestie est trahie par quelques témoins oculaires, qui disent tous qu'on ne doit le gain de la bataille qu'à l'excès de courage et de prudence que vous avez montré. Ils ajoutent que mon héros est toujours sensible, et que ce môme homme qui fait tuer tant de monde est au chevet du lit de Rotembourg. Voilà ce que vous ne mandez point, et que vous pourriez pourtant avouer, comme des choses qui vous sont toutes naturelles.

Continuez, sue; mais faites autant d'heureux au moins dans ce monde que vous en avez ôté ; que mon Alexandre redevienne Salomon le plus tôt qu'il pourra, et qu'il daigne se souvenir quelquefois de son ancien admirateur, de celui qui par le cœur est à jamais son sujet ; de celui qui viendrait passer sa vie à vos pieds, si l'amitié, plus forte que les rois et que les héros, ne le retenait pas, et qui sera attaché à jamais à Votre Majesté avec le plus profond respect et la plus tendre vénération.

1. Nom sous lequel Frédéric était venu k Strasbourg, en 1740.

DE l'académie française.

Mars 1743.

J'ai l'honneur de vous envoyer les premières feuilles d'une seconde édition des Éléments de Newton, dans lesquelles j'ai donné un extrait de sa métaphysique. Je vous adresse cet hommage comme à un juge de la vérité. Vous verrez que Newton était de tous les philosophes le plus persuadé de l'existence d'un Dieu, et que j'ai eu raison de dire qu'un catéchiste annonce Dieu aux enfants, et qu'un Newton le démontre aux sages.

Je compte dans quelque temps avoir l'honneur de vous présenter l'édition complète qu'on commence du peu d'ouvrages qui sont véritablement de moi. Vous verrez partout, monsieur, le caractère d'un bon citoyen. C'est par là seulement que je mérite votre suffrage, et je soumets le reste à votre critique éclairée. J'ai entendu de votre bouche, avec une grande consolation, que j'avais osé peindre dans la Henriade la religion avec ses propres couleurs, et que j'avais même eu le bonheur d'exprimer le dogme avec autant de correction que j'avais fait avec sensibilité l'éloge de la vertu. Vous avez daigné même approuver que j'osasse, après nos gi*ands maîtres, transporter sur la scène profane l'héroïsme chrétien'. Enfin, monsieur, vous verrez si, dans cette édition, il y a rien dont un homme qui fait comme vous tant d'honneur au monde et à l'Église puisse n'être pas content. Vous verrez à quel point la calomnie m'a noirci. Mes ouvrages, qui sont tous la peinture de mon cœur, seront mes apologistes.

J'ai écrit contre le fanatisme' qui dans la société répand tant d'amertumes, et qui dans l'état politique a excité tant de troubles. Hais plus je suis ennemi de cet esprit de faction, d'enthousiasme, de rébellion,

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