A MADAME BELOT
Cloître Saint-Thomas du Louvre, à Paris.
Vk iriars 1760, par Genève, aux Délices.
J{î \\e suis \)\us de ce monde-ci, madame, et me.s maladies me mettent un peu sur les confins de l'autre. Que puis-je au Fond de mes vallées, entouré de montagnes qui touchent au ciel? Je ne puis guère que le prier de m'envoyer du soleil. Je suis plus loin encore des grâces des rois que des grâces de Dieu. 11 ne faut s'attendre dans ce monde-ci ni aux unes ni aux autres; elles tombent, comme la pluie, au hasard et souvent mal à propos.
Je n'ai à Paris aucune correspondance suivie; M. Thieriot m'écrit une fois en six mois. Un commerce avec les gens de lettres est dangereux, et avec les grands très-inutile. Le parti de la retraite la plus profonde est le plus convenable pour quiconque est guéri des illusions et qui veut vivre avec soi-même. Je sens tout votre mérite, madame, et plus j'y suis sensible, plus je vous plains d'en cherclier à Paris la récompense; elle ne s'y trouve pas. Mlle du Gliap peut faire sa fortune à vendre des blondes, et d'autres personnes à vendre leurs mines ; mais l'esprit, les connaissances, le vrai mérite, n'ont point de débit; ils ornent la fortune et ne la procurent point. Vous ne trouverez dans cette grande ville que des gens occupés d'eux-mêmes et iamais de la triste situation des autres, si ce n'est peutêtre pour s'en divertir. Je crois que Paris n'est bon que pour les fermiers-généraux et les gros bonnets du parlement, qui se donnent le haut du pavé. La littérature n'est à présent qu'une espèce de brigandage. S'il y a encore quelques hommes de génie à Paris, ils sont perse-
eûtes. Les autres sont des corbeaux qui se disputent quelques plumes de cygne du siècle passé^ qu'ils ont volées et qu'ils ajustent comme ils peuvent à leurs queues noires. \^ous me citez Mme de Graffigny : mais elle est morte de chagrin. Il faut être à Paris mademoiselle Le Duc, ou s'enfuir.
J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que je vous dois, rjcidame, votre, etc.
A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
Aux Délices, 12 avril 1760.
Je nt; vous ai eilvoyê , madame , aucune de ces bagatelles dont vous daignez vous amuser un moment. J'ai rompt: avec le genre humain pendant plus de six semaines ; je n.3 suis enterré dans mon imagination; ensuite sont ve\ us les ouvrages de la campagne , et puis la fièvre. Movennant tout ce beau régime , vous n'avez rien eu , et probablement vous n'aurez rien de quelque te;nps.
Il faudra seulement me faire écrire : « Madame veut s'amuser, elle se porte bien, elle est en train , elle est de bonne humeur, elle ordonne qu'on lui envoie quelques rogatons ; » ^t alors on fera partir quelques paquets scientifiques, ou comiques, ou philosophiques, ou hisloriques^ ou poétiques , selon l'espèce d'amusement que voudra madame, à condition qu'elle les jettera au feu dè{? qu'elle se les sera fait lire.
Madame était si enthousiasmée de Clarisse , que je l'ai lue, pour me délasser de mes travaux, pendant ma fièvre; cette lecture m'allumait le sang. Il est cruel , pour un homme aussi vif que je le suis, de lire neuf volumes entiers dans lesquels on ne trouve rien du tout, et qui servent
soîilomeni ;*i faire entrevoir que Mlle Clarisse aime un (Irhyuché, nommé M. de Lovelace. Je disais : a Quand t')ns ces gens-là seraient mes parents et mes amis, je ne pouirais m'intéresser à eux.» Je ne vois dans Fauteur qu'un homme adroit qui connaît la curiosité du <4^cnre humai c , et qui promet toujours quelque chose de volumes e'.i volumes, pour les vendre. Il n'y a de bon, ce mo semble, que ce qu'on peut relire sans dégoût.
Les seuls bons livres de cette espèce sont ceux qui peignent continuellement quelque chose à l'imagination , et qui flattent Toreille par Tharmonie. Il faut aux hommes musique et peinture, avec quelques petits préceptes philosophiques, entremêlés de temps en temps avec une honnête discrétion. C'est pourquoi Horace , Virgile, Ovide, plairont toujours, excepté dans les traductions qui les gâtent.
J'ai relu , après Clarisse^ quelques chapitres de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entommeures, et la tenue du conseil de Picrochole (je les sais pourtant presque par cœur) ; mais je les ai relus avec un très-grand plaisir, parce que c'est la peinture du monde la plus vive.
Ce n'est pas que je mette Rabelais à côté d'Horace ; mais si Horace est le premier des faiseurs de bonnes épîtres , Rabelais, quand il est bon, est le premier des bons boufibns. Il ne faut pas qu'il y ait deux hommes de ce métier dans une nation; mais il faut qu'il y en ait un. Je me repens d'avoir dit autrefois trop de mal de lui.
Il y a un plaisir bien préférable à tout cela ; c'est celui de voir verdir de vastes prairies, et croître de belles mois- Sons : c'est la véritable vie de l'homme , tout le reste est illusion.
Je vous demande pardon, madame, de vous parler d'un plaisir qu'on goûte avec ses deux yeux; vous ne connaissez
plus que ceux de Tâme. Je vous trouve admirable de soutenir si bien votre état; vous jouissez au moins de toutes les douceurs de la société. Il est vrai que cela se réduit presque à dire son avis sur les nouvelles du jour ; et il me semble qu'à la longue cela est bien insipide. Il n'y a que les goûts et les passions qui nous soutiennent dans ce monde. Vous meltez à la place de ces passions la philosophie, qui ne les vaut pas ; et moi , madame, j'y mets le tendre et respectueux attachement que j'aurai toujours pour vous. Je souhaite à votre ami de la santé , et je voudrais qu il se souvînt un peu de moi.
A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE
Au château de Tournay, par Genève, 21 avril 1760.
Sire, un petit moine de Saint-Just disait à Charles- Quint : « Sacrée Majesté, n'êtes-vous pas lasse d'avoir troublé le monde? Faut-il encore désoler un pauvre moine dans sa, cellule ? >» Je suis le moine , mais vous n'avez pas encore renoncé aux grandeurs et aux misères humaines comme Charles- Quint. Quelle cruauté avez-vous de me dire que je calomnie Maupertuis, quand je vous dis que le bruit a couru qu'après sa mort on avait trouvé les Œuvres du philosophe de Sans-Souci dans sa cassette? Si en effet on les y avait trouvées, cela ne prouverait- il pas au contraire qu'il les avait gardées fidèlement, qu'il ne les avait communiquées à personne , et qu'un libraire en aurait abusé ? ce qui aurait disculpé des personnes qu'on a peut-être injustement accusées. Suis-je d'ailleurs obligé de savoir que Maupertuis vous les avait renvoyées? Quel intérêt ai-je à parler mal de lui ? que m'importent sa personne et sa mémoire ? en quoi ai-je pu lui faire tort en
disant à Votre Majesté qu'il avait gardé fidèlement votre di'pôt jus(ju\\ sa mort? Je ne songe moi-mrme qu'à mourir, et mon heure approche ; mais ne la trouljlez pas par des reproches injustes et par des duretés qui sont d'autan ])lus sensibles que c'est de vous qu'elles viennent.
Vous m'avez lait assez de mal ; vous m'avez brouillé pour jamais avec le roi de France, vous m'avez fait perdre mes emplois et mes pensions; vous m'avez maltraité à Francfort, moi et une femme innocente ^ une femme considérée, qui a été traînée dans la boue, et mise en prison ; et ensuite, en m'honorant de vos lettres , vous corrompez la douceur de cette consolation par des reproches amers. Est-il possible que ce soit vous qui me traitiez ainsi, quand je ne suis occupé depuis trois ans qu'à tâcher, quoique inutilement , de vous servir sans aucune autre vue que celle de suivre ma façon de penser ?
Le plus grand mal qu'aient fait vos œuvres, c'est qu'elles ont fait dire aux ennemis de la philosophie, répandus dans toute l'Europe : « Les philosophes ne peuvent vivre en paix, et ne peuvent vivre ensemble. Voici un roi qui ne croit pas en Jésus-Christ; il appelle a sa cour un homme qui n'y croit point , et il le maltraite ; il n'y a nulle humanité dans les prétendus philosophes, et Dieu les punit les uns par les autres. >»
Voilà ce que l'on dit, voilà ce qu'on imprime de tous côtes ; et, pendant que les fanatiques sont unis , les philosophes sont dispersés et malheureux. Et tandis qu'à la cour de Versailles et ailleurs on m'accuse de vous avoir encouragé à écrire contre la religion chrétienne, c'est v*:us qui me faites des reproches, et qui ajoutez ce triomphe aux insultes des fanatiques I Gela me fait prendre le monde en horreur avec justice; j'en suis heureusement éloigné dans mes domaines solitaires. Je bénirai le jour où je ces-
serai, en mourant, d'avoir à souffrir, et surtout de soufi'i î par vous ; mais ce sera en vous souhaitant un bonheur dont votre position n'est peut-être pas susceptible , et que la philosophie seule pourrait vous procurer dans les orages de votre vie , si la fortune vous permet de vous borner à cultiver longtemps ce fonds de sagesse que vous avez en vous; fonds admirable, mais altéré par les passions inséparables d'une grande imagination, un peu par l'humeur, et par des situations épineuses qui versent du fiel dans votre âme ; enfin par le malheureux plaisir que vous vous êtes toujours fait de vouloir humilier les autres hommes, de leur dire, de leur écrire des choses piquantes; plaisir indigne de vous, d'autant plus que vous êtes plus élevé au-dessus d'eux par votre rang et par vos talents uniques. Vous sentez sans doute ces vérités.
Pardonnez à 'ces vérités que vous dit un vieillard qui a peu de temps à vivre ; et il vous les dit avec d'autant plus de confiance que , convaincu lui-même de ses misères et de ses faiblesses infiniment plus grandes que les vôtres, mais moins dangereuses par son obscurité, il ne peut être soupçonné par vous de se croire exempt de torts, pour se mettre en droit de se plaindre de quelques-uns des vôtres. Il gémit des fautes que vous pouvez avoir faites autant que des siennes, et il ne veut plus songer qu'à réparer, avant sa mort, les écarts funestes d'une imagination trompeuse, en faisant des vœux sincères pour qu'un aussi grand homme que vous soit aussi heureux et aussi grand en tout qu il doit l'être.
A M. PILAVOINE, A PONDIGHÉRI.
Au château de Ferney, 23 avril 1760.
Mon cher et ancien camarade, vous ne sauriez croire le plaisir que m'a fait votre lettre. Il est doux de se voir aimé à quatre mille lieues de chez soi. Je saisis ardemment Toffre que vous me faites de cette histoire manuscrite de l'Inde. J'ai une vraie passion de connaître à fond le pays où Pythagore est venu s'instruire. Je crois que les choses ont bien changé depuis lui, et que l'université de Jaganate ne vaut point celles d'Oxford et de Cambridge. Les hommes sont nés partout à peu près les mêmes, du moins dans ce que nous connaissons de l'ancien monde. C'est le gouvernement qui change les mœurs, qui élève ou abaisse les nations
Il y a aujourd'hui des récollets dans ce même Capitole où triompha Scipion, où Cicéron harangua.
Les Egyptiens, qui instruisirent autrefois les nations , sont aujourd'hui de vils esclaves des Turcs. Les Anglais, qui n'étaient, du temps de César, que des barbares allant tout nus, sont devenus les premiers philosophes de la terre, et, malheureusement pour nous, sont les maîtres du commerce et des mers. J'ai bien peur que dans quelque temps ils ne viennent vous faire une visite ; mais M. Dupleix les a renvoyés, et j'espère que vous les renverrez de même. Je m'intéresse à la Compagnie^ non-seulement à cause de vous, mais parce que je suis Français, et encore parce que j'ai une partie de mon bien sur elle. Voilà trois bonnes raisons qui m'affligent pour la perte de Mazulipatan.
J'ai connu beaucoup MM. de I ally et de Soupire ; ce-
lui-ci est venu me voir à mon petit ermitage auprès de Genève avant de partir pour Tlnde; c'est à lui que j'adressai ma lettre pour vous à Surate. N'imputez cette méprise qu'au souvenir que j'ai toujours conservé de vous. Je pense toujours à Maurice Pilavoine, de Surate ; c'était ainsi qu'on vous appelait au collège, où nous avons appris ensemble à balbutier du latin, qui n'est pas, je crois^ d'un fort grand secours dans l'Inde. Il vaut mieux savoir la langue du Malabar.
Je serais curieux de savoir s'il reste encore quelque trace de l'ancienne langue des brachmanes. Les bramines d'aujourd'hui se vantent de la savoir; mais entendent-ils leur Veidam? Est-il vrai que les naturels de ce pays sont naturellement doux et bienfaisants? Ils ont du moins sur nous un grand avantage, celui de n'avoir aucun besoin de nous, tandis que nous allons leur demander du coton, des toiles peintes^ des épiceries, des perles, et des diamants, et que nous allons, par avarice, nous battre à coups de canon sur leurs côtes.
Pour moi, je n'ai point encore vu d'Indien qui soit venu livrer bataille à d'autres Indiens, en Bretagne et en Normandie, pour obtenir, le crisk ^ à la main, la préférence de nos draps d'Abbeville et de nos toiles de Laval.
Ce n'est pas assurément un grand malheur de manquer de pêches, de pain et de vin, quand on a du riz, des anaras, des citrons et des cocos. Un habitant de Siam et du Japon ne regrette point le vin de Bourgogne. J'imite tous ces gens-là; je reste chez moi; j'aide belles terres, libres et indépendantes, sur la frontière de France. Le pays que j'habite est un bassin d'environ vingt lieues, entouré de
l.ou cric, poignard des Malais.
DE VOLTAIUK. 425
tous côtos do montagnes; cela ressemble en petit au royaume de Cachemire. Je ne suis seigneur que de deux paroisses, mais j'ai une étendue de terrain très-considérable. Les pèches, dont vous me paraissez faire tant de (îas, sont excellentes cliez moi ; mes vignes même produisent d'assez bon vin. J'ai bâti dans une de mes terres un château qui n'est que trop magnifique pour ma fortune ; mais je n'ai pas eu la sottise de me ruiner pour avoir des colonnes et des architraves. J'ai aupns de moi une partie de ma famille, et des personnes aimables qui me sont attachées. Voilà ma situation que je ne changerais pas contre les plus brillants emplois. Il est vrai que j'ai une santé très-faible, mais je la soutiens par le régime. Vous êtes né, autant qu'il m'en souvient, beaucoup plus robuste que moi, et je m'imagine que vous vivrez autant qu'Aureng- Zeb. Il me semble que la vie est assez longue dans l'Inde, quand on est accoutumé aux chaleurs du pays.
On m'a dit que plusieurs rajas et plusieurs omras ont vécu près d'un siècle ; nos grands seigneurs et nos rois n'ont pas encore trouvé ce secret. Quoi qu'il en soit, je vous souhaite une vie longue et heureuse. Je présume que vos enfants vous procureront une vieillesse agréable. Vous devez sans doute vivre a\ ec beaucoup d'aisance ; ce ne serait pas la peine d'être dans l'Inde pour n'y être pas riche. Il est vrai que la Compagnie ne Test point ; elle ne s'est pas enrichie par le commerce, et les guerres l'ont ruinée; mais un membre du conseil ne doit pas se sentir de ces infortunes.
Je vous prie de m'instruire de tout ce qui vous regarde, de la vie que vous menez, de vos occupations, de vos plaisirs et de vos espérances. Je m'intéresse véritablement à vous, et je vous prie de croire que c'est du fond de mon cœur que je serai toute ma vie, monsieur, votre, etc.