A M. LE MARÉCHAL DE BROGLIE
A La Haye , au palais du roi de Prusse, le 17 octobre 1740.
Monseigneur, il m'est venu trouver ici un jeune homme d'une figure assez aimable, quoique petite; portant ses cheveux, ayant l'air vif, une petite bouche, et paraissant âgé de vingt-trois à vingt-quatre ans. Il se nomme M. de Champflour, et se dit garçon-major et lieutenant dans le régiment de Luxembourg, actuellement en garnison dans votre citadelle de Strasbourg.
Il se flatte de n'être pas oublié de vous, monseigneur, et il dit que monsieur son père, qui a l'honneur d'être connu de vous, pourra être touché de son état, si vous voulez bien le protéger.
Il me paraît dans la plus grande misère, chargé d'une femme grosse, et accablé de sa misère et de celle de sa femme. Il vient tous les jours ici tant d'aventuriers, que je ne peux lui rien donner, ni le recommander à personne, sans avoir auparavant votre agrément.
S'il était vrai que son père, pour lequel je prends la liberté de joindre ici une lettre, voulût faire quelque chose en sa faveur, je lui ferais avancer ici de l'argent. Je ne le
connais que par le malheur de son état qui l'a forcé à se découvrir à moi.
Je saisis cette occasion pour renouveler les assurances du profond respect avec lequel je serai toute ma vie, monseigneur, votre.... Voltaire.
Me serait-il permis de présenter mes respects à madame la maréchale ?
A M. LE PRÉSIDENT HENAULT*
La Haye, ce 31 octobre 1740.
Si le roi de Prusse était venu à Paris, monsieur, il n'aurait point démenti les charmes que vous trouvez dans les lettres qu'on vous a montrées. Il parle comme il écrit. Je ne sais pas encore bien précisément s'il y a eu de plus grands rois, mais il n'y a guère eu d'hommes plus aimables. C'est un miracle de la nature que le fils d'un ogre couronné, élevé avec des bêtes, ait deviné, dans ses déserts, toute cette finesse et toutes ces grâces naturelles, qui ne sont à Paris que le partage d'un petit nombre de personnes, et qui font cependant la réputation de Paris. Je crois avoir déjà dit que ses passions dominantes sont d'être juste et de plaire. 11 est fait pour la société comme pour le trône; il me demanda, quand j'eus l'honneur de le voir, des nouvelles de ce petit nombre d'élus qui méritait qu'il fît le voyage de France; je vous mis à la tête. Si jamais il peut venir en France, vous vous apercevrez ({ue vous êtes connu de lui, et vous verrez quelque petite différence entre ses soupers et ceux que vous avez faits
1. Magistrat, poëte léger, puis historien, membre de TAcademie française •t des Inscriptions et belles-lettres, mort en 1770.
quelquefois, en France, avec des princes. Vous avez grande raison d'être surpris de ses lettres; vous léserez encore bien davantage de VAnti-MachiaveL Je ne suis pas pour que les rois soient auteurs ; mais vous m'avouerez que, s'il y a un sujet digne d'être traité par un roi, c'est celui-là. Il est beau, à mon gré, qu'une main quiporte le sceptre compose l'antidote du venin qu'un scélérat d'Italien fait boire aux souverains depuis deux siècles ; cela peut faire un peu de bien à l'humanité, et certainement beaucoup d'honneur h. la royauté. J'ai été presque seul d'avis qu'on imprimât cet ouvrage unique, car les préjUgés ne me dominent en rien. J'ai été bien aise qu'un roi ait fait ainsi, entre mes mains, serment à l'univers d'être bon et juste.
Autant que je déteste et que je méprise la basse et infâme superstition, qui déshonore tant d'Etats, autant j'adore la vertu véritable; je crois l'avoir trouvée et dans ce prince et dans son livre.
S'il arrive jamais que ce roi trahisse de si grands engagements % s'il n'est pas digne de lui-même, s'il n'est pas en tout temps un Marc-Aurèle, un Trajan, et un Titus, je pleurerai et je ne l'aimerai plus.
M. d'Argenson doit avoir reçu un Anti- Machiavel pour vous; je vais en faire une belle édition; j'ai été obligé de faire celle-ci à la hâte, pour prévenir toutes les mauvaises qu'on débite, et pour les étouffer. Je voudrais pouvoir en envoyer à tout le monde; mais comment faire avec la poste? Reste à savoir si les censeurs approuveront ce livre, et s'il sera signé Passart ou Cherrier.
J'aurais déjà pris mon parti de passer le reste de ma
1. C'est ce qui arriva bientôt après, à telles enseignes que Frédéric avait déjà arrêté l'impression de VAnti-Marhi<ivel. Voltaire, dupe du Salomon prussien, avait fait tout exprès le voyage de La Haye pour cela, comn^e on le voit par sa lettre doublement comique du 20 juillet de la mém« année.
vie au))rùs de ce prince aimable, et d'oublier dans sa cour la manière indigne dont j'ai été traité dans un pays qui devait être l'asile des arts; mais la personne qui vous a montré les lettres l'emporte sur celui qui les a écrites ; et, quoi que je puisse devoir à ce roi, jusqu'à présent le modèle des rois, je dois cent fois plus à l'amitié. Permettez-moi de vous compter toujours parmi ceux qui ra'attacbent à ma patrie, et que Mme du DelTand ne pense pas que Tenvie de lui plaire et d'avoir son suiïVage sorte jamais de mon cœur. M. de Formont est-il à Paris? Il est, comme vous le savez, du petit nombre des élus. Mes respects à quelli pochissimi signori^ et surtout à vous, monsieur, qui ne m'avez jamais aimé qu'en passant, et à qui je suis attaché pcuT tcujours.
A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE
A Herford, le 11 novembre 1740.
Dans un chemin creux et glissant, Comblé de neiges et de Loues, La main d'un démon malfaisant De mon char a brisé les roues.
J'avais toujours imprudemment Bravé celle de la Fortune, Mais je change de sentiment, Je la fuyais, je Timportiine, Je lui dis d'une faible voix :
« 0 toi qui gouvernes les rois FA'cepté le héros que j'aime; 0 toi qui n'auras sous tes lois Ni son cœur, ni son diadème, Je vais trouver mon seul appui I Qu'enfin ta faveur me seconde; Souffre qu'en paix j'aille vers lui; Va troubler le reste du monde. »
La Fortune, Sire, a été trop jalouse de mon accès auprès de Votre Majesté ; elle est bien loin d'exaucer ma prière ; elle vient de briser, sur le chemin d'Herford, ce carrosse qui me menait dans la terre promise^ Du Molard Toriental, que j'amène dans les États de Votre Majesté suivant vos ordres, prétend, Sire, que, dans TArabie, jamais pèlerin de la Mecque n'eut une plus triste aventure, et que les Juifs ne furent pas "olus à plaindre dans le désert.
Un domestique va d'un côié demander du secours à des Vestphaliens qui croient qu'on leur demande à boire ; un autre court sans savoir où. Du Molard, qui se promet bien d'écrire notre voyage en arabe et en syriaque, est cependant de ressource, comme s'il n'était pas savant. Il va à la découverte, moitié à pied, moitié en charrette ; et moi, je monte en culotte de velours, en bas de soie, et en mules, sur un cheval rétif.
Hélas ! grand roi, qu'eussiez-vous cru, En voyant ma faible figure Chevauchant tristement à cru Un coursier de mon encolure ?
Cest ainsi qu'on vit autrefois Ce héros vanté par Cervante, Son écuyer, et Rossinante, Égarés au milieu des bois.
Ils ont fait de brillants expl :)it3, Mais j'aime mieux ma destinée; Ils ne servaient que Dulcinée , Et je sers le meilleur des roit ■.
En arrivant à Herford dans cet équipage, la sentinelle m'a demandé mon nom ; j'ai répondu^ comme de raison, que je m'appelais don Quichotte, et j'entre sous ce nom. Mais quand pourrai-je me jeter à vos pieds sous celui de votre créature, de votre admirateur, de..., etc. î
15 avril 1741.
Monsieur, si vous voulez vous appli(|uer sérieusement à rélude de la nature, permettez-moi de vous dire qu'il faut commencer par ne faire aucun système. Il faut se conduire comme les Boyle, les Galilée, les Newton; examiner, peser, calculer et mesurer, mais jamais deviner. M. Newton n'a jamais fait de système; il a vu, et il a fait voir; mais il n'a point mis ses imaginations à la place de la vérité. Ce que nos yeux et les mathématiques nous démontrent, il faut le tenir pour vrai. Dans tout le reste, il n'y a qu'à dire : « J'ignore. »
Il est incontestable que les marées suivent exactement le cours du soleil et de la lune : il est mathématiquement démontré que ces deux astres pèsent sur notre globe, et en quelle portion ils pèsent; de là Newton a non-seulement calculé l'action du soleil et de la lune sur les marées de la terre, mais encore l'action delà terre et du soleil sur les eaux de la lune (supposé qu'il y en ait). Il est étrange, à la vérité , qu'un homme ait pu faire de telles découvertes; mais cet homme s'est servi du flambeau des mathématiques, qui est la grande lumière des hommes.
Gardez-vous donc bien, monsieur, de vous laisser séduire par l'imagination. Il faut la renvoyer à la poésie, et la bannir de la physique : imaginer un feu central pour expliquer le flux de la mer, c'est comme si on résolvait un problème avec un madrigal.
Qu'il y ait du feu dans tous les corps, c'est une vérité
dont il n'est pas permis de douter : il y en a dans la glace
même, et l'expérience le démontre; mais qu'il y ait une
fournaise précisément dans le centre de la terre, c'est une
chose que personne ne peut savoir, et que par conséquent on ne peut admettre en physique.
Quand même ce feu existerait, il ne rendrait raison ni des grandes marées, ni pourquoi les marées retardent avec la lune des équinoxes et des solstices, ni de celles des pleines lunes, ni pourquoi les mers qui ne communiquent point à rOcéan n'ont aucune marée, etc. Donc il n'y aurait pas la moindre raison d'admettre ce prétendu foyer pour cause du gonflement des eaux.
Vous demandez, monsieur, ce que deviennent les eaux des fleuves portées à la mer ? Ignorez-vous qu'on a calculé combien l'action du soleil, à un degré de chaleur donné, dans un temps donné, élève d'eau, pourla résoudre ensuite en pluies par le secours des vents.
Vous dites, monsieur, qu3 /ous trouvez très-mal imaginé ce que plusieurs auteurs a mncent ,que les neiges et les pluies suffisent à la formation des rivières ; comptez que cela n'est ni bien ni mal imaginé, mais que c'est une vérité reconnue par le calcul. Vous pouvez consulter sur cela Mariotte eilesTransactioiis d'Angleterre.
En un mot, monsieur, s'il m'est permis de répondre à l'honneur de votre lettre par des conseils, lisez les bons auteurs qui n'ont que l'expérience et le calcul pour guides; et ne regardez tout le reste que comme des romans indignes d'occuper un homme qui veut s'instruire.
J'ai l'honneur d'être, etc.
A M. DE GIDEVILLE.
A Bruxelles, le 27 mai 1741.
Je n'apprends qu'aujourd'hui, mon cher ami, que ce manuscrit de Mahomet, dont ie vous destinais l'hommage
Î)Ë VOLtAÎRË. 163
depuis si longtemps, est enfin arrivé à Pans, malgré les saints inquisiteurs. Ce bon musulman est entre les mains d'un docteur de Sorbonne, nommé l'abbé Moussinot, cloître Saint-Merri, et cet abbé n'attend que vos ordres pour vous l'envoyer par la voie (jue vous voudrez.
Je vous prie instamment de le lire avec des yeux de critique, et non pas avec ceux d'un ami. J'ai essayé, comme vous savez, la pièce à Lille. La Noue ne s'en est pas mal trouvé ; mais je ne regarde les jugements de Lille que comme une sentence déjuges inférieurs qui pourrait bien être cassée à votre tribunal. Vous consulter de loin, mon cher Cideville, c'est une consolation d'une si longue absence; si je vivais avec vous, je vous consulterais tous L»s jours.
Pourquoi ne pouvez-vous pas faire comme le jeune Helvétius, qui est venu passer ici quelques jours? Nous avons parlé de belles-lettres , nous avons rempli toutes nos heures; ce serait avec vous surtout qu'un pareil commerce serait délicieux, sed nos fata premunt. Où èies-\ous à présent, et que faites-vous ? Cueillez-vous les fleurs du Parnasse, ou arrachez-vous les chardons de la chicane ?
11 me semble que vous m'aviez écrit que quelquefois la malheureuse nécessité de plaider vous arrachait à l'étude et au plaisir; c'est le cas où est Mme du Châtelet.
« Nos patriœ fines et diilcia linquimus arva; « Nos patriam fugimus ^ »»
Et pourquoi? pour plaider six ou sept ans en Brabant. Personne ne mène la vie qu'il devrait mener. Voiià-t-il ])as le roi de Prusse,
a L'enragé qu'il était, né roi d'une province
« Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince', m