A M. DE S'GRAVESANDE
A Cirey, le 1" juin 1741.
Je vous remercie, monsieur, de la figure que vous avez bien voulu m'envoyer de la machine dont vous vous servez pour fixer l'image du soleil. J'en ferai faire une sur votre dessin, et je serai délivré d un grand embarras; car moi, qui suis fort maladroit, j'ai toutes les peines du monde dans ma chambre obscure avec mes miroirs. A mesure
1. Géomètre, physicien et philosophe hollandais, mort en 1742.
que le soleil avance, les couleurs s'en vont, et ressemblent aux atïaires de ce monde, qui ne sont pas un moment de suite dans la même situation. J'appelle votre machine un 5/a, sol. Depuis Josué, personne, avant vous, n'avait arrêté le soleil.
J'ai reçu, dans le même paquet, l'ouvrage que je vous avais demandé, dans lequel mon adversaire* et celui de tous les philosophes, emploie environ trois cents pages au Bujet de quelques Pensées de Pascal, que j'avais examinées dans moins d'une feuille. Je suis toujours pour ce que j'ai dit. Le défaut de la plupart des livres est d'être longs. Si on avait la raison pour soi, on serait court; mais peu de raison et beaucoup d'injures ont fait les trois cents pages.
J'ai toujours cru que Pascal n'avait jeté ses idées sur le papier que pour les revoir et en rejeter une partie^. Le critique n'en veut rien croire. Il soutient que Pascal aimait toutes ses idées, et qu'il n'en eût retranché aucune ; mais, s'il savait que les éditeurs eux-mêmes en supprimèrent la moitié, il serait bien surpris. Il n'a qu'à voir celles que le P. Desmolets a recouvrées depuis quelques années, écrites de la main de Pascal même, il sera bien plus surpris encore. Elles sont imprimées dans le Recueil de Littérature.
En voici quelques-unes :
Selon les lumières naturelles^ s'il y a un Dieu^ il n'a ni parties^ ni bornes^ il n'a aucun rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce quil est^ ni s'il est. Croyez-vous en bonne foi, monsieur, que Pascal eût conservé ce s'il est? Apparemment que le P. Hardouin avait eu cette pensée quand il mit Pascal dans sa ridicule liste des athées modernes.
!. Bouillier, auteur de la Défense de Pascal.
2. Voir à ce sujet le travail de M. Pr. Faugère et surtout la remarquable édition de Pascal, de M. Uavet.
Je ne me sentirais pas assez de force pour trouver dans la nature de quoi convaincre les athées. Mais Glarke, Locke, Wolff et tant d'autres ont eu cette force; et assurément Pascal l'aurait eue.
Toutes les fois quune proposition est inconcevable^ il ne faut pas la nier^ mais examiner le contraire; et^ s'il est manifestement fauXy on peut affirmer le contraire^ tout incompréhensible qu'il est. Pascal avait oublié sa géométrie, quand il faisait cet étrange raisonnement. Deux carrés font un cube; deux cubes font un carré : voilà deux propositions cont.^aires, toutes deux également absurdeSj etc.
Je veux vous faire voir une chose infinie et indivisible; cest un point se mouvant partout d'une vitesse infinie; car il est en tous lieux et tout entier. Voilà qui est encore bien antimathématique : il y a autant de fautes que de mots. Assurément de telles idées n'étaient pas faites pour être employées. Mon critique changera un peu d'avis s'il va à votre école. Il verra qu'il s'en faut bien qu'on doive croire aveuglément tout ce que Pascal a dit.
Les hommes d'une imagination forte, comme Pascal, parlent avec une autorité despotique; les ignorants et les faibles écoutent avec une admiration servile; les bons esprits examinent.
Pascal croyait toujours, pendant les dernières années de sa vie, voir un abîme à côté de sa chaise; faudrait-il pour cela que nous en imaginassions autant? Pour moi, je vois aussi un abîme, mais c'est dans les choses qu'il a cru expliquer. Vous trouverez dans les Mélanges de Leibnitz que la mélancolie égara sur la fin la raison de Pascal; il le dit même un peu durement. Il n'est pas étonnant, après tout, qu'un homme d'un tempérament délicat, d'une imagination triste, comme Pascal, soit, à force de naauvçiis régime, parvenu à déranger Içs oi'gaues
de son cerveau. r4ette maladie n'est ni plus surprcînante ni plus humiliante que la lièvre et la migraine. Si le grand Pascal en a été attaqué, c'est Sarason qui perd sa force. Je ne sais de quelle maladie était affligea le docteur {ui argumente si amèrement contre moi; mais il prend le ^'liange en tout, et principalement sur Tétat de la question.
Le fond de mes petites Remarques sur les Pensées de ?ascal^ c'est qu'il faut croire sans doute au péché originel, puiscjue la foi l'ordonne, et qu'il faut y croire d'autant plus que la raison est absolument impuissante à nous montrer que la nature humaine est déchue. La révélation seule peut nous l'apprendre. Platon s'y était jadis cassé le nez. Comment pouvait-il savoir que les hommes avaient été autrefois plus beaux, plus grands, plus forts, plus heureux? qu'ils avaient eu de belles ailes, etc.?
Tous ceux qui se sont servis de la physique pour prouver la décadence de ce petit globe de notre monde n'ont pas eu meilleure fortune que Platon. « Voyez-vous ces vilaines montagnes, disaient-ils, ces mers qui entrent dans les terres, ces lacs sans issue? ce sont des débris d'un globe maudite » Mais quand on y a regardé de plus près, on a vu que ces montagnes étaient nécessaires pour nous donner des rivières et des mines, et que ce sont les perfections d'un monde béni. De même mon censeur assure que notre vie est fort raccourcie, en comparaison de celle des corbeaux et des cerfs. Il a entendu dire à sa nourrice que les cerfs vivent trois cents ans, ot les corbeaux neuf cents. La nourrice d'Hésiode lui avait fait aussi apparemment le môme conte; mais mon docteur n'a qu'à interroger quelque chasseur, il saura que les cerfs ne vont jamais à vingt ans. Il a beau faire, Thomme est de tous les animaux celui à qui Dieu accorde la plus longue vie, et quand mon critique me montrera un cor-
beau quî aura cent deux ans, comme M. de Saint-Aulaire et Mme de Ghanclos, il me fera plaisir.
C'est une étrange rage que celle de quelques messieurs qui veulent absolument que nous soyons misérables. Je n'aime point un charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me vendre ses pilules. Garde ta drogue, mon ami, et laisse-moi ma santé. Mais pourquoi me dis-tu des injures parce que je me porte bien, et que je ne veux point de ton orviétan?
Cet homme m'en dit de très-grossières, selon la louable coutume des gens pour qui les rieurs ne sont pas. Il a été déterrer dans je ne sais quel journal je ne sais quelles Lettres sur la nature de Tâme, que je n'ai jamais écrites, et qu'un libraire a toujours mises sous mon nom à bon compte, aussi bien que beaucoup d'autres choses que je ne lis point. Mais, puisque cet homme les lit, il devait voir qu'il est évident que ces Lettres sur la nature de l'âme ne sont point de moi, et qu'il y a des pages entières copiées mot à mot de ce que j'ai autrefois écrit sur Locke. Il est clair qu'elles sont de quelqu'un qui m'a volé; mais je ne vole point ainsi, quelque pauvre que je puisse être.
Mon docteur se tue à prouver que l'âme est spirituelle. Je veux croire que la sienne l'est; mais, en vérité, ses raisonnements le sont fort peu. Il veut donner des soufflets à Locke sur ma joue, parce que Locke a dit que Dieu était assez puissant pour faire penser un élément de la matière. Plus je relis ce Locke, et plus je voudrais que tous ces messieurs Tétudiassent. Il me semble qu'il a fait comme Auguste, qui donna un édit de coercendo intra fines imperio, Locke a resserré l'empire de la science pour l'affermir. Qu'est-ce que l'âme? je n'en sais rien. Qu'est-ce que la matière? Je n'en sais rien. Voikà Joseph-Godefroi Leibnitz qui a découvert que la matière
est un assemblage de monades. Soit; je ne le comprends pas, ni lui non plus. Eh bien! mon âme sera une monade; ne me voilà-t-il ])as bien instruit? « Je vais vous prouver que vous êtes immortel, » me dit mon docteur. Mais vraiment il me fera plaisir; j'ai tout aussi grande envie que lui d'être immortel. Je n'ai fait la Ilenriade que pour cela mais mon homme se croit bien plus sûr de Timmortalité par ses arguments que moi par ma Henriade. Vanitas vanitatum et metaphysica vanitas!
Adieu, monsieur; si quelqu'un voit un peu, c'est vous; mais je tiens mon censeur aveugle. J'ai l'honneur de l'ùtre aussi; mais je suis un Quinze- Vingts de Paris, et lui un aveugle de province. Je ne suis pas assez aveugle pourtant pour ne pas voir tout votre mérite, et vous savez combien mon cœur est sensible à votre amitié.
A M. HELVETIUS.
A Bruxelles, ce 20 juin 1741.
Je me gronde bien de ma paresse, mon cher et aimable ami, mais j'ai été si indignement occupé de prose depuis un mois, que j'osais à peine vous parler de vers. Mon imagination s'appesantit dans des études qui sont à la poésie ce que des garde-meubles sombres et poudreux sont à une salle de bal bien éclairée. Il faut secouer la poussière pour vous répondre. Vous m'avez écrit, mon charmant ami, une lettre où je reconnais votre génie. Vous ne trouvez point Boileau assez fort; il n'a rien de sublime, son imagination n'est point brillante, j'en conviens avec vous ; aussi il me semble qu'il ne passe point pour un poëte sublime, mais il a bien fait ce qu'il j)ouvait et ce qu'il voulait faire. Il a mis la raison en vers har-
monieux; il est clair, conséquent, facile, heureux dans ses transitions; il ne s'élève pas, mais il ne tombe guère. Ses sujets ne comportent pas cette élévation dont ceux que vous traitez sont susceptibles. Vous avez senti votre talent, comme il a senti le sien. Vous êtes philosophe, vous voyez tout en grand; votre pinceau est fort et hardi. La nature en tout cela vous a mis, je vous le dis avec la plus grande sincérité, fort au-dessus de Despréaux; mais ces talents-là, quelque grands qu'ils soient, ne seront rien sans les siens. Vous avez d'autant plus besoin de son exactitude, que la grandeur de vos idées souffre moins la gêne et l'esclavage . Il ne vous coûte point de penser, mais il coûte infiniment d'écrire. Je vous prêcherai donc éternellement cet art d'écrire que Despréaux a si bien connu et si bien enseigné, ce respect pour la langue, cette liaison, cette suite d'idées, cet air aisé avec lequel il conduit son lecteur, ce naturel qui est le fruit de l'art, et cette apparence de facilité qu'on ae doit qu'au travail. Un mot mis hors de sa place gâte la plus belle pensée. Les idées de Boileau, je l'avoue encore, ne sont jamais grandes, mais elles ne sont jamais défigurées; enfin, pour être au-dessus de lui, il faut commencer par écrire aussi nettement et aussi correctement que lui.
Votre danse haute ne doit pas se permettre un faux pas; il n'en fait point dans ses petits menuets. Vous êtes brillant de pierreries, son habit est simple, mais bien fait. Il faut que vos diamants soient bien mis en ordre, sans quoi vous auriez un air gêné avec le diadème en tête. Envoyez -moi donc, mon cher ami, quelque chose d'aussi bien travaillé que vous imaginez noblement; ne dédaignez point tout à la fois d'être possesseur de la mine et ouvrier de l'or qu'elle produit. A'ous sentez combien, en vous parlant ainsi, je m'intéresse à votre gloire
et à celle des arts. Mou amitié pour vous a redoublé encore à votre dernier voyage. J'ai bien la mine de ne plus faire de vers. Je ne veux plus aimer que les vôtres. Mme du Cbâtelet, qui vous a écrit, vous fait mille compliments. Adieu; je vous aimerai toute ma vie.
A M. DE CIDEVILLE
Bruxelles, ce 11 juillet nkl.
« Vir bonus et pruciens versus reprehendet inertes;
a Fiet Aristarchus '.... »
Voilà comme il faut des amis. Dites-moi donc votre sentiment, mon cher Aristarque, et ayez la bonté de renvoyer bien cacheté à l'abbé Moussinot ce que^ j'ai soumis à vos lumières. Si Mahomet n'est pas votre prophète, soyez le mien. 11 serait plus doux de se parler que de s'écrire; mais la destinée recule toujours le temps heureux où Paris doit nous réunir. Nous y habiterons un jour, je n'en veux pas douter; mais j'y arriverai vieilli par les maladies et par la faiblesse de mon tempérament. Le cœur ne vieillit point, je le sais bien; mais il est dur aux immortels de se trouver logés dans des ruines. Je rêvais, il n'y a pas longtemps, à cette décadence qui se fait sentir de jour en jour, et voici comment j'en parlais, car il faut que je vous fasse cette douloureuse confidence.
Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours; Au crépuscule de mes jours Rejoignez, s'il se peut, Taurore.
!. Hor., Art l'oét.^ vv. 445-4SO. — 2. Mahomet,
Des beaux lieux où le dieu du vin Avec l'Amour tient son empire, Le Temps, qui me prend par la main.
M'avertit que je me retire.
Quoi ! pour toujours vous me fuyez, Tendresse^ illusion, folie, Dons du ciel, qui me consoliez Des amertumes de la vie!
Que le matin toucîie à la nuit!
Je n'eus qu'une heure; elle est finie.
Nous passons ; la race qui suit Déjà par une autre est suivie.
On meurt deux fois, je le vois bien; Cesser d'aimer et d'être aimable, C'est une mort insupportable ; Cesser de vivre, ce n'est rien.
Ainsi je déplorais la perte Des erreurs de mes premiers ans; Et mon âme aux désirs ouverte Regrettait ses égarements.
Du ciel alors daignant descendre, L'Amitié vint à mon secours; Elle est plus égale^ aussi tendre, Et moins vive que les Amours.
Touché de sa beauté nouvelle, Et de sa lumière éclairé, Je la suivis , mais je pleurai De ne pouvoir plus suivre qu'elle.
Cette amitié est pourtant une charmante consolation. Eh ! qui m'en fait connaître le prix mieux que vous ? L'amour à qui vous avez si bien saciifié toute votre vie n'a servi qu'à vous rendre tendre pour vos amis, et à rendre votre société encore plus délicieuse. Cependant vous plaidez, et vous voilà près des degrés du palais. Quel métier pour vous et pour Mme du Chatelet de passer son temps avec des exploits et des contredits! Je défie votre
chicane de Rouen d'être plus chicane que celle de Bruxelles. Un beau matin nous devrions laisser là toutes ces amertumes de la vie, et nous rassembler avec levia carmina et faciles versus, N'etes-vous pas à présent avec votre procureur? Mme du Châtelet est avec le sien. Mais moi, je suis avec vous deux. Adieu, bonsoir, charmant ami. Je vais m'enfoncer dans le travail, qui, après Tamitié, est une grande consolation.
A M. L'ABBE MOUSSINOT.
Juillet, ilki.
Mon cher abbé, je reçois votre lettre, qui m'apprend la banqueroute générale de ce receveur -général nommé Michel; il m'emporte donc une assez bonne partie de mon bien. Deus dedit^ Deus abstulit; sU nomen Domini benedic^ tum^ \ mais je suis assez résigné.
Souffrir nos maux en patience Depuis quarante ans est mon lot Et l'on peut, sans être dévot, Se soumettre à la Providence.
J'avoue que je ne m'attendais pas à cette banqueroute. Je ne conçois pas comment un receveur-général des finances de Sa Majesté Très-Chrétienne a pu tomber si lourdement, à moins qu'il n'ait voulu être encore plus riche. En ce cas, M. Michel a double tort, et je m'écrierais volontiers :
Michel, au nom de TÊternel, Mit jadis le diable en déroute; Mais, après celte banqueroute, Que le diable emporte Michel!