A M* LE CARDINAL DE FLEURY
Bruxelles, le 18 août 1741.
Il ne m'appartient pas d'oser demander des grâces h Votre Éminence. Si quelque chose peut excuser, à vos yeux, cette liberté, c'est le bien du service qui se joint peut-être à mes respectueuses prières. Le sieur Denis, mon neveu, longtemps officier dans le régiment de Champagne, et actuellement commissaire des guerres à Lille, ayant servi en Italie et fait les fonctions de commissaire ordonnateur, demande à l'être en effet et à servir en cette qualité. J'ose supplier Votre Éminence de vouloir bien se faire informer, par M. le maréchal de Goigni et M. de Fontanier, s'il a en effet rendu des services et s'il est capable d'en rendre. M. de Breteuil, après s'être informé de lui, pourra rendre compte à Votre Éminence que je ne l'importune pas pour un homme indigne de ses bontés.
J'attends sans doute beaucoup plus des informations qu'elle peut faire que de mes supplications; cependant, monseigneur, s'il était possible que vos bontés pour moi entrassent un peu dans la grâce que mon neveu demande, j'avoue que jamais je n'aurais été si flatté.
Je n'ai pas besoin, monseigneur, de cette nouvelle bonté pour être véritablement attaché à votre personne. Il suffit d'être Français, et il est impossible de n'avoir pas un cœur infiniment français sous un tel ministre.
Je suis, etc.
1. Homme d'État, d'abord aumônier de Louis XIV, puis précepteur de Louis XV, membre de l'Académie française, de l'Académie des Inscriptio:.s •t belles-lettres et de l'Académie des sciences; né à Lodève, mort en 17^3.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
A Bruxelles, 22 août 1741.
Je ne vous écris guère, mon cher et respectable ami, mais c'est que j'en suis fort iudii^me. J'ai eu le temps de mettre toute l'histoire des musulmans en tragédie ; cependant j'ai à peine mis un peu de réforme dans mon scélérat de Prophète. Toute l'Europe joue à présent une pièce ^ plus intriguée que la mienne. Je suis honteux de faire si peu pour les héros du temps passé, dans le temps que tous ceux d'aujourd'hui s'efforcent de jouer un rôle. Je compte en jouer un bien agréable, si je peux vous voir. Mme du Châtelet vous a mandé que le théâtre de sa petite guerre va être bientôt transporté à Girey. Nous ne passerons à Paris que pour vous y voir. Sans vous, que faire à Paris? Les arts, que j'aime, y sont méprisés. Je ne suis pas destiné à ranimer leur langueur. La supériorité qu'une physique sèche et abstraite a usurpée sur les belleslettres commence à m'indigner. Nous avions, il y a cinquante ans, de bien plus grands hommes en physique et en géométrie qu'aujourd'hui, et à peine parlait-on d'eux. Les choses ont bien changé. J'ai aimé la physique, tant qu'elle n'a point voulu dominer sur la poésie; à présent qu'elle écrase tous les arts, je ne veux plus la regarder que comme un tyran de mauvaise compagnie. Je viendrai à Paris faire abjuration entre vos mains. Je ne veux plus d'autre étude que celle qui peut rendre la société plus agréable, et le déclin de la vie plus doux. On ne saurait parler physique un quart d'heure, et s'entendre. On j^cut
1. Ligue contre rAutrlcbe à la suite de la bataille de Molwits*
J96 LiilTRES CHOISIES
parler poésie, musique, histoire, littérature, tout le long du jour. En parler souvent avec vous serait le com])le de mes plaisirs. Je vous apporterai une nouvelle leçon de Mahomet^ dans laquelle vous ne trouverez pas assez de changements; vous m'en ferez faire de nouveaux; je serai plus inspiré auprès de vous. Tout ce que je crains, c'est que vous ne soyez à la campagne quand nous arriverons. Je connais ma destinée, elle est toute propre à m' envoyer à Paris pour ne vous y point trouver; en ce cas, c'est être exilé à Paris.
On dit que vous n'avez pas un comédien. On ne trouve plus ni qui récite des vers, ni qui les fasse, ni qui les écoute. Je serais venu au monde mal à propos, si je n'étais venu de votre temps et de celui de mes autres anges gardiens, Mme d'Argental et M. Pont de Veyle. Je leur baise très-humblement le bout des ailes, et me recommande à vos saintes inspirations.
A M. SEGUI.
Bruxelles, le 29 septembre 1741.
J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, avec votre projet de souscription pour les œuvres du célèbre poète dont vous étiez l'ami. Je me mets très-volontiers au rang des souscripteurs, quoique j'aie été malheureusement au rang de ses ennemis les plus déclarés. Je vous avouerai même que cette inimitié pesait beaucoup à mon cœur. J'ai toujours pensé, j'ai dit, j'ai écrit que les gens de lettres devraient être tous frères. Ne les persécute-t-on pas assez? faut-il qu'ils se persécutent encore eux-mêmes les uns les autres? Pliit à Dieu qu'ils pussent s'aider, se soutenir, se consoler mvituellemeut,
surtout dans un temps où il paraît (ju on cherche à rabaisser un art qui a fait la principale gloire du siècle de Louis XIV ! Il semblait que la destinée, en me conduisant à la ville où l'illustre et malheureux Rousseau a fini ses jours, me ménageât une léconciliation avec lui.
L'espèce de maladie dont il était accablé m'a privé de cette consolation que nous avions tous deux également souhaitée. L'amour de la paix Teût emporté sur tous les sujets d'aigreur qu'on avait semés entre nous, ^es talents, ses malheurs, et sa mort, ont banni de mon cœur tout ressentiment, et n'ont laissé mes yeux ouverts qu'à ce qu'il avait de mérite.
Votre amitié pour lui, monsieur, sert encore beaucoup à me faire regretter de n'avoir pu avoir la sienne. J'attends donc avec impatience une édition que votre sensibilité pour sa mémoire, votre goût et votre probité rendront sûrement digne du public à qui vous la présentez. C'est avec ces sentiments, et ceux de la considération la plus distinguée, que j'ai l'honneur d'être, etc. Voltaire,
A M. LE MARQUIS D'ARGENSON, A PARIS
A Cirey, le lO janvier 1742.
Frère Macaireet frère François se recommandent, monsieur, à vos bontés. Frère Macaire est un pelit ermite qui ne sait pas son catéchisme, mais qui est bon, doux, simple, qui gagne sa vie à nettoyer de vieux tableaux, à recolle; de vieux châssis, à barbouiller des fenêtres et des portes. Il demeure dans les bois de Doulevant, l'un de vos domaines voisins de Cirey. Il passe dans le canton pour un bon religieux, attendu qu'il ne fait point de mal et qu'il rend service. Son ermitage est une petite chapelle app^r-
tenant à M. le duc d'Orléans ; il voudrait bien une petite permission d'y demeurer et d'y être fixé.
Il y a, je crois, à Toul, une espèce de général des ermites qui les fait voyager comme le diable de Papefiguière% et frère Macaire ne veut point voyager. Mme du Châtelet, qui trouve cet ermite un bon diable, serait fort aise qu'il restât dans sa chapelle, d'où il viendrait quelquefois travailler de son métier à Cirey. Si donc, monsieur, vous pouvez donner à frère Macaire une patente d'ermite de Doulevant, ou une permission telle quelle de rester là comme il pourra, Mme du Châtelet vous remerciera, et Dieu et saint Antoine vous béniront.
Quant à frère François, c'est moi, monsieur, qui suis encore plus ermite que frère Macaire, et qui ne voudrais sortir de mon ermitage que pour vous faire ma cour. J'y vis entre l'étude et l'amitié, plus heureux encore que frère Macaire; et, si j'avais de la santé, je n'envierais aucune destinée; mais la santé me manque, et m'ôte jusqu'au plaisir de vous écrire aussi souvent que je voudrais. Au lieu d'aller à Paris , nous allons , sœur Emilie et frère François, en Franche-Comté, au milieu des neiges et des glaces. On pourrait choisir un plus beau temps, mais Mme d'Autrey est malade ; on a logé chez elle à Paris. L'amitié et les bons procédés ne connaissent point les saisons.
Je me flatte qu'après ce voyage vous voudrez bien, monsieur, me permettre de profiter quelquefois de vos moments de loisir, et que j'aurai encore l'honneur de vous voir dans cette ancienne maison de la baronne où l'on faisait si gaiement de si mauvais soupers.
Voulez-vous bien que je présente mes respects à monsieur votre fils et à celui d'Apollon, qui va faire au