Il dit vro.i : elles n'y entrent pas elles en partent
ailleurs, devant moi, la lecture d'une feuille qu*on dit qui parait toutes les semaines, dans laquelle votre tragédie d'Am- 07rtène est déchirée d'un bout à l'autre. Je vous assure que cette l'éuille excita l'indignation de l'assemblée comme la mienne. Les critiques que l'auteur fait par ses seules lumières ne valent rien; le public avait fait les autres. S'il y a des défauts :îans votre pièce, ils n'avaient pas échappé (et quel est celui de nos ouvrages qui soit sans défauts ?) ; mais ce public, qui est toujours juste, avait senti encore mieux les beautés dont votre pièce est pleine, et les ressources de génie avec lesquelles vous avez vaincu la difficulté du sujet. Il y a bien de l'injustice et de la maladresse à n'en point parler. Tout homme qpii s'érige en critique entend mal son métier, quand il ne découvre pas, dans un ouvrage qu'il examine, les raisons de son succès. L'abbé Desfontaincs, de très odieuse mémoire, fit iix feuilles d'observations sur l'Inès de M. de la Motte ; mais, dans aucune, il ne s'aperçut du véritable et tendre intérêt qui règne dans cette pièce. La satire est sans yeux pour tout ze qui est bon. Qu'arrive-t-il? les satires passent, comme dit le grand Racine, et les bons écrits qu'elles attaquent demeurent; mais il demeure aussi quelque chose de ces satires, c'est la haine et le mépris que leurs auteurs accumulent sur leurs oersonnes. Quel indigne métier, mon cher ami! Il me semble :iue ce sont des malheureux condamnés aux mines qui rapportent de lour travail un peu de terre et de cailloux, sans délouvrir l'or qu'il fallait chercher.
N'y a-t-il pas d'ailleurs une cruauté révoltante à vouloir dé- »ourag«r un jeune homme qui consacre ses talents, et de très çrands talents, au public, et qui n'attend sa fortune que d'un iravail très pénible, et souvent très mal récompensé? C'est rouloir lui ôter ses ressources, c'est vouloir le perdi'e; c'est un orocédé lâche et méchant que les magistrats devraient rcprinier. Consolez-vous avec les honnêtes gens qui vous estiment; méprisons, vous et moi, ces mercenaires barbouilleurs de papier qui s'érigent en juges avec autant d'impudence que d'insuffisance, qui louent h tort et à travers quiconque passe pour avoir un peu de crédit, et qui aboient contre ceux qu»
passent pour n'en avoir point. Ils donnent au monde un spectacle déshonorant pour l'humanité ; mais il est un spectacle plus noble encore que le leur n'est avilissant, c'est celui des gens de lettres qui, en courant la même carrière, s'aiment et s'estiment réciproquement, qui sont rivaux et qui vivent en frères; c'est ce que vous avez dit dans des vers admirables, et c'est un exemple que j'espère donner longtemps avec vous. Votre véritable ami, etc.
A FREDERIC, ROI DE PRUSSE
A Lunéville en Lorraine, ce 31 août 1749.
Sire, j'ai le bonheur de recevoir votre lettre datée de votre Tusculam de Scms-Souci^, du Linterne de Scipion. Je suis bien consolé que mon agonie vous amuse. Ceci est le chant du cygne ; je fais les derniers efforts. J'ai achevé l'esquisse entière de Catilina, telle que Votre Majesté en a vu les prémices dans le premier acte. J'ai depuis commencé la tragédie d'Electre^, que je voudrais bien venir au plus vite achever à Sans-Souci. Je roule aussi de petits projets dans ma tête, pour donner plus de force et d'énergie à notre langue, et je pense que si Votre Majesté voulait m'aider, nous pourrions faire l'aumône à cette langue française, à cette gueuse pincée et dédaigneuse qui se complaît dans son indigence. Votre Majesté saura qu'à la dernière séance de notre Académie, où je me trouvai pour l'élection du maréchal de Belle-Ile, je proposai cette petite question : Peut-on dire un homme soudain dans ses transports, dans ses résolutions, dans sa colère, comme onditwn événement soudain? « Non, répondit-on; car soudain n'appartient qu'ans choses inanimées. — Eh, messieurs! l'éloquence ne consiste-
1. Le Sans-Souci auquel la fable d'Andrieux a fait une célébrité :
* Sur le riant coteau par le prince choisi « S'élevait le moulin du meunier sans souci.
« Sans souci !... Ce doux nom d'un favorable augure
n F'rédéric le trouva conforme à ses projets,
a Et du nom d'un moulin honora son palais, » eto.
t. Oresie.
t-elle pas à transporter les mots d'une espèce dans une autre? N'est-ce pas à elle d'animer tout? Messieurs, il n'y a rien d'inanimé pour les hommes éloquents. » J'eus beau faire, Sire, Fontanelle, le cardinal de Rohan, mon ami * l'ancien évêque de Mirepoix, jusqu'à l'abbé d'Olivet, tout fut contre moi. Je u'eus que deux suffrages pour mon soudain.
Croit-on, Sire, que si M. BestuchefF, ou Bartenstein, disait de Votre Majesté :
« Profond dans ses desseins, soudain dans ses efforts, « De notre politique il rompt tous les ressorts ; »
croit-on, dis-je, que Bartenstein, ou Bestucheff, s'exprimât* d'une manière peu correcte? Si on laisse faire it'Académie, elle appauvrira notre langue, et je propose à Votre Majesté de l'enrichir. Il n'y a que le génie qui soit assez riche pour faire de telles entreprises. Le purisme est toujours pauvre. Autre affaire. Il a plu à mon chei Isaac-Onitz, fort aimable chambellan de Votre Majesté, et que j'aime de tout mon cœur, d'imprimer que j'étais très mal dans votre cOur. Je ne sais pas trop sur quoi fondé, mais la chose est moulée, et je le pardonne de tout mon cœur à un homme que je regarde comme le meilleur enfant du monde. Mais, Sire, si le maître de la chapelle du pape avait imprimé que je ne suis pas bien auprès du pape, je demanderais des agnus et des bénédiclions à Sa Sainteté. Votre Majesté m'a daigné donner des pilules qui m'ont fait beaucoup de bien : c'est un grand point ; mais si elle daigne m'envoyer une demi-aune de ruban noir, cela me servirait mieux. Le roi auprès de qui je suis ne peut m'empêcher de courir vous remercier. Personne ne pourra me
1. u Ami », lisez « ennemi » ; ils ne pouvaient se souffrir. Boyer, évêque de Mirepoix, l'avait empêché une première fois d'entrer à l'Académie, et avait fait tout ce qu'il avait pu pour l'en écarter encore en 1746. Voltaire ne le lui pardonna jamais. Il fut plus clément plus tard pour l'abbé Trublet.
2. S'exprimât correspond à si Bestucheff disait, et non au présent croit-on, jui est en tète de la phrase. De mémo dans ce vers de VAndromaque de Racine :
« On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère. » Sssuyât correspond non au présent on craint, mais, ce qui est plus hardi encoro à l'imparfait que s'il vivait, qui n'est même pas exprimé, mais qui est dans la pensée.
retenir. Ce n'est pas assurément que j'aie besoin d'être mené en laisse par vos faveurs; et je vous jure que j irai bion me nicttre aux pieds de Votre Majesté, sans ficelle et sans ruban. Mais je peux assurer Votre Majesté que le souverain de Lunéville * a besoin de ce prétexte pour n'être pas fâché contre moi de ce voyage. Il a fait une espèce de marché avec M°^« du Châtelet, etjesuis, moi, une des clauses du marché. Je suis logé dans sa maison, et tout libre qu'est un animal de ma sorte, il doit quelque chose au beau-père de son maître. Voilà mes raisons, Sire. J'ajouterai que je vous étais tendrement attaché, avant qu'aucun de ceux que vous avez comblés de vos bienfaits eût été connu de Votre Majesté, et je vous demande une marque qui puisse apprendre à Lunéville et sur la route de Berlin que vous daignez m'aimer. Permettez-moi encore de dire que la charge^ que je possède auprès du roi mon maître, étant un ancien office de la couronne qui donne les droits de l'a plus ancienne noblesse, est non seulement très compatible avec cet honneur que j'ose demander, mais m'en rend plus susceptible. Enfin c'est VOrdre du mérite, et je veux tenir mon mérite de vos bontés. Au reste, je me dispose à partir le mois d'octobre; et, que j'aie du mérite ou non, je suis à vos pieds.
k M. L'ABBÉ D'OLIVET.
« Ne crois pas m'échapper, consul que je dédaigne; « Tyran par la parole, il faut finir ton règnes. » -
Mon cher maître, ce tyran par la parole est-il ou une hardiesse tieureuse, ou une témérité condamnable? mettez, s'il vous plaît, votre avis au bas de ce billet. V.
i. Stanislas I", ex-roi de Pologne, père de Marie Leczinska, reine de France, •ouverain viager de Lorraine, et dont Voltaire était un des familieri. i. Celle de gentilhomme ordinaire de la cbambro. 3. Variante de Home sauvée.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
A Versailles, janvier 1750,
Il n'y a point de vraie tragédie d'Orcste sans les cris dô Clytemnestre. Si cette viande grecque est trop dure pour les estomacs des petits-maîtres de Paris, j'avoue qu'il ne faut pas d'abord la leur donner.
Que Clytemnestre s'en aille et laisse là son mari, l'urne, le meurtrier, et aille bouder chez elle, cela me paraît abominable. Il y a quelques longueurs, je l'avoue, entre les sœurs; surtout quand une Gaussin ^ parle, il faut élaguer.
Ce malheureux lieu commun des fureurs est une tâche rude. Vous en jugerez à l'heure qu'il vous plaira. Je n'ai certainement pas donné d'étendue à la scène de l'urne; elle est étranglée à la lecture. Il semble que tous les personnages soient hâtés d'aller; mais vous verrez les petites corrections que j'ai faites. Nous ne pourrons revenir que vendredi.
Je vous demande en grâce de me ménager les bontés de M. le duc d'Aumont. On répète Oreste dimanche. Je veux vivre pour avoir le plaisir de venger Sophocle, mais surtout pour faire ma cour; car ce n'est qu'à vous que je la veux faire, et je ne suis ici qu'en retraite.