A S. A. S. LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA
Aux Délices, près de Genève, 26 juin Hoô. Ma DAllE,
Il y a donc des malheurs pour Votre Altesse Sérénissime ? lElil faut que les vertus les plus nobles et les plus pures éprou-
vent, comme les autres, le sort de l'humanité. Votre résignation à la Providence, madame, est bien exercée dans la perte d'un fils aîné, mais aussi les mômes vertus qui sont éprouvées dans la douleur de ceLte perte, sont récompensées pai' les princes quivousrestent. Vous voyez, madame, votre consolation devant vos yeux, en voyant votre perte. Votre Altesse Sérénissime doit, pour surcroît d'affliction, être accablée de lettres ; je lui demande pardon d'augmenter le nombre de ceux qui l'affligent en la voulant consoler. Mais comment pourrais-je ne pas écouter mon attachement et ma douleur ? Il est impossible à mon cœur de retenir ses mouvements.
J'ose me joindre ici à tout ce qui vous entoure, madame, pour pleurer à vos pieds et à ceux de monseigneur le duc; mais aussi je me joins à eux pour voir dans l'es princes vos enfants (que Dieu conserve !) les plus grandes et les plus chères espérances, comme la meilleure consolation.
Quand pourrai-je, madame, venir partager tous ces sentiments, admirer les vôtres, jouir de vos bontés, et renouveler à Votre Altesse Sérénissime, à monseigneur, à toute votre auguste maison, tous mes vœux, avec mon tendre et profond respect I
A M. DE MONGRIF.
A Monrîon, ?7 mars 1757.
Mon cher confrère, j'ai été enchanté de votre souvenir, el affligé de la bienséance qui empoche le maître du château d'écrire un petit mot ; mais je conçois qu'il aura été excédé de la multitude des lettres inutiles et embarrassantes auxquelles on n'a que des choses vagues à répondre. Il est toujours bon qu'il sache qu'il y a deux espèces de Suisses qui l'aiment da tout leur cœur. Tavcrnier, qui avait acheté la terre d'Aubonne, à quelques lieues de mon ermitage, interrogé par Louis XIV pourquoi il avait choisi une terre en Suisse, répondit, comme vous savez : Sire, fai été bien aise d'avoir quelque chose qui ne fût qu'à moi. Je n'ai pas tant voyagé que Tavernier, mais je finis comme lui.
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Vous avez donc soixante-neuf ans, mon cher confrère : qui est-ce qui ne les a pas à peu près? voici le temps d'être à soi, et d'achever tranquillement sa carrière. C'est une belle chose que la tranquillité! Oui, mais l'ennui est de sa connaissance et de sa famille. Pour chasser ce vilain parent, j'ai établi un théâtre à Lausanne, où nous jouons Zaïre, Alzire, VEnfcnt prodigue, et même des pièces nouvelles. N'allez pas croire que ce soient des pièces et des acteurs suisses : j'ai fait pleurer, moi bonhomme Lusignan, un parterre très bien choisi; et je souhaite que les Clairon et les Gaussin jouent comme ^{me Denis. Il n'y a dans Lausanne que des familles françaises, des mœurs françaises, du goût français, beaucoup de noblesse, de très bonnes maisons dans une très vilaine ville. Nous n'avons de suisse que la cordialité; c'est l'ùge d'or avec les agréments du siècle de fer.
Je suis histrion les hivers à Lausanne, et je réussis dans les rôles de vieillard; je suis jardinier au printemps, à mes Délices, près de Genève, dans un climat plus méridional que le vôtre. Je vois de mon lit le lac, le Rhône, et une autre rivière. Avez-vous, mon cher confrère, un plus bel aspect? avez-vous des tulipes au mois de mars? Avec cela, on barbouille de la philosophie et de l'histoire; on se moque des sottises du genre humain et de la charlalanerie* de vos physiciens qui croient avoir mesuré la terre, et de ceux qui passent pour des hommes profonds, parce qu'ils ont dit qu'on fait des anguilles avec de la pâte aigre.
On plaint ce pauvre genre humain, qui s'égorge dans notre continent à propos de quelques arpents de glace en Canada. 1 On est libre comme l'air depuis le matin jusqu'au soir. Mes vergers, et mes vignes, et moi, nous ne devons rien à personne. C'est encore là ce que je voulais, mais je voudrais aussi être moins éloigné de vous; c'est dommage que le pays de Vaud ne touche pas k la Touraine.
Je vous embrasse tendrement. Le Suisse Voltaire.
' 1, Du temps de Voltaire on disait « charlatanerie, menterie, » etc, plutôt ( «jne charlatanisme, mensonge, etc.
A M. TRONCHIiN, DE LYON.
Délices, 29 juillet 1757.
J'ai une grâce à vous demander; c'est pour les Pichon. Ces Pichon ?oni une race de femmes de cnambre et de domestiques, transplantés à Paris par M™* Denis et consorts. Une Pichon vient de mourir à Paris et laisse de petits Pichon. J'ai dit qu'on m'envoyât un Pichon de dix ans pour l'élever; aussitôt un Pichon est parti pour Lyon. Ce pauvre petit arrive je ne sais comment; il est à la garde de Dieu. Je vous prie de le prendre sous la vôtre. Cet enfant est ou va être transporté de Paris k Lyon par le coche ou par charrette. Comment le savoir? oùletrouver? j'apprends par une Pichon des Délices que ce petit est au panier^ de la diligence. Pour Dieu, daignez vous en informer; envoyez-le-nous de panier en panier, vous ferez une bonne œuvre. J'aime mieux élever un Pichon que servir un roi, fût-ce le roi des Vandales*.