‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 132 sur 272 · Clarisse Earlowe, roman de Richardsoa · texte numérisé non relu

Clarisse Earlowe, roman de Richardsoa

quels on ne trouve rien du tout, et qui servent seulement à faire entrevoir que Mlle Clarisse aime un débauché, nommé M. de Lovclace. Je disais : « Quand tous ces gens-là seraient mes parents et mes amis, je ne pourrais m'intéresser à eux. » Je ne vois dans l'auteur qu'un homme adroit qui connaît la curiosité du genre humain, et qui promet toujours quelque chose de volume en volume, pour les vendre. Il n'y a de bon, ce me semble, que ce qu'on peut relire sans dégoût.

Les seuls bons livres de cette espèce sont ceux qui peignent continuellement quelque chose à l'imagination et qui flattent l'oreille par l'harmonie. Il faut aux hommes musique et peinture, avec quelques petits préceptes philosophiques, entremêlés de temps en temps avec une honnête discrétion. C'est pourquoi Horace, Virgile, Ovide plairont toujours, excepté dans les traductions qui les gâtent.

J'ai relu, après Clarisse, quelques chapitres de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entommeures, et la tenue du conseil de Picrochole (je les sais pourtant presque par cœur); mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c'est la peinture du monde la plus vive.

Ce n'est pas que je mette Rabelais à côté d'Horace; mais si Horace est le premier des faiseurs de bonnes épîtres, Rabelais, quand il est bon, est le premier des bons bouffons ^ Il ne faut pas qu'il y ait deux hommes de ce métier dans une nation ; mais il faut qu'il y en ait un. Je me repens d'avoir dit autrefois trop de mal de lui.

Il y a un plaisir bien préférable à tout cela; c'est celui de voir verdir de vastes prairies, et croître de belles moissons : c'est la véritable vie de l'homme, tout le reste est illusion.

Je vous demande pardon, madame, de vous parler d'un

plaisir qu'on goûte avec ses deux yeux; vous ne connais^oz

lus que ceux de l'âme. Je vous trouve admirable de sou-

1. Rabelais ^François), né en 1495 â Chinon, mort à Paris en 1553: auteur de Paniigruel et de Gargantua : « monstrueux assemblage d'une morale fine et ingé- I i -use et d'une sale corruption, » a dit La Bruyère. « Où Rabelais est mauvai», il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la canaille; où il est bon, « va nisques à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. »

fDes ouvrages de l'esprit. J

tenir si bien votre état; vous jouissez au moins de toutes les douceurs de la société. Il est vrai que cela se réduit presque à dire son avis sur les nouvelles du jour; et il me semble qu'à la longue cela est bien insipide. Il n'y a que les goûts et les passions qui nous soutiennent dans ce monde. Vous mettez à la place de ces passions la philosophie, qui ne les vaut pas; et moi, madame^ j'y mets le tendre et respectueux attache ment que j'aurai toujours pour vous. Je souhaite à votre ami* de la santé, et je voudrais qu'il se souvînt un peu de moi.

A. M. BAGIEU.

Aux Délices, 13 auguste 1760.

Ma nièce est comme sont, monsieur, la plupart de vos Parisiennes. Cela se lève à midi; la journée se passe sans qu'on sache comment; on n'a pas le temps d'écrire, et quand on veut écrire, on ne trouve ni papier, ni plume, ni encre; il faut m'en venir demander, et puis l'envie d'écrire passe. Sur dix femmes, il y en a neuf qui en usent ainsi. Pardonnez donc, monsieur, à M™« Denis son extrême paresse; elle ne vous en est pas moins attachée, et elle aimerait encore mieux vous le dire que vous l'écrire. Je lui sers de secrétaire; je suis exact, tout vieux et toutmaUngre que je suis. Il estbien juste que vous ayez un peu d'amitié pour moi, puisque M. Morand, votre confrère, en a tant pour mon grand persécuteur Fréron:

« Saepe, prcmentc deo, fert deus alter opem*».

J'ai eu bon nez d'achever ma vie dans ma douce retraite; les Fréron, les Pompignan, les Abraham Chaumeix m'auraient livré sans doute au bras séculier. Quelle inhumanité dans ce Fréron de me soupçonner d'être l'auteur de VÉcossaise*!

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