A MADEMOISELLE CLAIRON
16 octobre 1760.
Belle Melpomène, ma main ^ ne répondra pas à la lettre dont vous m'honorez, parce qu'elle est un peu impotente; mais mon cœur, qui ne l'est pas, y répondra.
Raisonnons ensemble, raisonnons.
Les monologues, qui ne sont pas des combats de passions, ne peuvent jamais remuer l'âme et la transporter. Un mono-
1. Dans son discours de réception, Le Franc avait attaqué personnellement tous les philosophes : il succomba lui-même sous leurs représailles sanglantes, et dut se retirer dans sa ville natale.
2. Palissot venait de faire jouer les Philosophes, comédie dans laquelle il in- Bultait Duclos, d'Alembert, J.-J. Rousseau, etc., croyant imiter les Nuées d'Aristophane. Quelques vers sanglants contre Rousseau sont restés dans la mémoire des amateurs et des érudils. (Voir le Théâtre d'Aristophane en vers français, par E. Fallex, t. I, p. 240.)
3. Voltaire dictait le plus souvent ses lettres : ses secrétaires imitant fort bien »on écriture, il se contentait de les signer d'un V. La teinte de l'encre du V, qui n'est pas toujours la même que celle du corps de la lettre, quelque ligne ou quelque mot ajouté par lui après coup et de la môme encre que le V, indiquent •eulf à de» 7«ux exercés si la lettre est ou n'est pas toute de la main de Voltaire.
logue, qui n'est et ne peut être que la continuation des mêmes idées et des mêmes sentiments, n'est qu'une pièce nécessaire à l'édifice; et tout ce qu'on lui demande, c'est de ne pas refroidir. Le mieux, sans contredit, dans votre monologue du second acte, est qu'il soit court, mais pas trop court. On peut faire venir Fanie, et finir par une situation atten drissante. Je tâcherai d'ailleurs de fortifier ce petit morceau, ainsi que bien d'autres. On a été forcé de donner Tancréde avant que j'y eusse pu mettre la dernière main. Cette pièce ne m'a jamais coûté un mois. Vos talents ont sauvé mes défauts ; il est temps de me rendre moins mdigne de vous.
Je ne suis point du tout de votre avis, ma belle Melpomène, sur le petit ornement de la Grève, que vous me proposez. Gardez-vous, je vous en conjure, de rendre la scène française dégoûtante et horrible, et contentez-vous du terrible.- N'imitons pas ce qui rend les Anglais odieux. Jamais les Grecs, qui entendaient si bien l'appareil du spectacle, ne se sont avisés de cette invention de barbares. Quel mérite y a-t-il, s'il vous plaît, à faire construire un échafaud par un menuisier? en quoi cet échafaud se lie-t-il à l'intrigue? Il est beau, il est noble de suspendre des armes et des devises. Il en résulte qu'Orbassan, voyant le bouclier de Tancréde sans armoiries, et sa cotte d'armes sans faveurs des belles, croit avoir bon marché de son adversaire; on jette le gage de bataille, on le relève; tout cela forme une action qui sert au nœud essentiel de la pièce. Mais faire paraître un échafaud, pour le seul plaisir d'y mettre quelques valets de bourreau, c'est déshonorer le seul art par lequel les Français se distinguent, c'est immoler la décence à labarbarie; croyez-en Doilcau, qui dit :
« Mais il est des objets que l'art judicieux
« Doit off.ir à l'oreille, et reculer des yeux *. »
Ce c-rand homme en savait plus que les beaux esprits de nos jours.
l. Art poét., ch. III, v. 53
J'ai crié, trente ou quarante ans, qu'on nous donnât du spectacle dans nos conversations ^n vers, appelées tragédies, mais je crierais bien davantage si on changeait la scène en place de Grève. Je vous conjure de rejeter cette abominable tentation.
J'enverrai dans quelque temps Tancrède, quand j'aurai pu y travailler à loisir; car figurez-vous que, dans ma retraite, c'est le loisir qui me manque. Fanime^ suivra de près; nous venons de l'essayer en présence de M. le duc de Villars, de l'intendant de Bourgogne et de celui de Languedoc. 11 y avait une assemblée très choisie. Votre rôle est plus décent, et par conséquent plus attendrissant qu'il n'était; vous y mourez d'une manière qu'on ne peut prévoir, et qui a fait un effet terrible, à ce qu'on dit. La pièce est prête. Je vais bientôt donner tous mes soins à Tancrède. Quand vous aurez donné la vie à ces deux pièces, je vous supplierai d'être malade, et de venir vous mettre entre les mains de Tronchin, afin que nous puissions être tous à vos pieds.
(fragment)
S'il y a des esprits de travers parmi vous, comme il y en a dans toutes les communautés, il me semble que les bons n'en doivent pas payer pour les méchants, et qu'on n'en doit pas moins estimer un Bourdaloue parce qu'on méprise un Garasse.
Ce monde-ci est une guerre continuelle ; on a des ennemis et des alliés
Dans cette guerre interminable d'auteurs contre auteurs, de journaux contre journaux, le public ne prend d'abord aucun parti, que celui de rire ; ensuite il en prend un autre, c'est celui d'oublier à jamais tous ces combats littéraires. Le