‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 138 sur 272 · A M. DE BASTIDE · texte numérisé non relu

A M. DE BASTIDE

Je n'imagine pas, monsieur le Spectateur du monde, que vous projetiez de remplir vos feuilles du monde physique. Socrate , Épictète , Marc-Aurèle laissent graviter toutes les sphères les unes sur les autres, pour ne s'occuper qu'à régler les mœurs. Est-ce donc le monde moral que vous prenez pour objet de vos spéculations? Mais que lui voulez-vous à ce monde moral que les précepteurs des nations ont déjà tant sermonné avec tant d'utilité ?

Il est un peu fâcheux pour la nature humaine, j'en conviens avec vous, que l'or fasse tout, et le mérite presque rien ; que les vrais travailleurs, derrière la scène, aient à peine une subsistance honnête, tandis que des personnages en titre fleurissent sur le théâtre; que les sots soient aux nues, et les génies dans la fange ; qu'un père déshérite six enfants vertueux, pour combler de biens un premier-né qui souvent le déshonore ; qu'un malheureux qui fait naufrage ou qui périt de quelque autre façon dans une terre étrangère, laisse au fisc de cet État la fortune de ses héritiers.

On a quelque peine à voir, je l'avoue encore, ceux qui labourent dans la disette, ceux qui ne produisent rien dans le

1. Auteur de publications intitulées le Nouveau spectateur, le Monde comm« il est, le Monde,

luxe; de grands propriétaires qui s'approprient jusqu'à l'oiseau qui vole et au poisson qui nage ; des vassaux tremblants qui n'osent délivrer leurs maisons du sanglier qui les dévore; des fanatiques qui voudraient brûler tous ceux qui ne prient pas Dieu comme eux ; des violences dans le pouvoir, qui enfantent d'autres violences dans le peuple ; le droit du plus fort faisant la loi, non seulement de peuple à peuple, mais encore de citoyen à citoyen.

Cette scène du monde, presque de tous les temps et de tous les lieux, vous voudriez la changer! Voilà votre folie à vous xutres moralistes. Montez en chaire avec Bourdaloue, ou prenez la plume avec La Bruyère, temps perdu : le monde ira toujours comme [il va. Un gouvernement qui pourrait pourvoir à tout en ferait plus en un an que tout l'ordre des frères prêcheurs n'en a fait depuis son institution.

Lycurgue, en fort peu de temps, éleva les Spartiates au-dessus de l'humanité. Les ressorts de sagesse que Confucius imagina il y a plus de mille ans ont encore leur effet à la Chine

Mais, comme ni vous ni moi ne sommes faits pour gouverner, si vous avez de si grandes démangeaisons de réforme, réformez nos vertus, dont les excès pourraient à la fin préjudicier à la prospérité de l'État. Cette réforme est plus facile que celle des vices. La liste des vertus outrées serait longue ; j'en indiquerai quelques-unes , vous devinerez aisément les autres.

On s'aperçoit, en parcourant nos campagnes, que les enfants de la terre ne mangent que fort au-dessous du besoin : on a peine à concevoir cette passion immodérée pour l'abstinence. On croit même qu'ils se sont mis dans la tête qu'ils seront plus saints en faisant jeûner les bestiaux.

Qu'arrive-t-il ? les hommes et les animaux languissent, leurs générations sont faibles, les travaux sont suspendus, et la culture en souffre.

La patience est encore une vertu que les campagnes ouïrent peut-être. Si les exacteurs des tributs s'en tenaient à la volonté du prince, patienter serait un devoir ; mais questionnez ces bonnes gens qui nous donnent du nain, ils vous diront

que la façon de lever les impôts est cent fois plus onéreuse que le tribut même. La patience les ruine, et les propriétaires avec eux.

La chaire évangélique a cent fois reproché aux grands et aux rois leur dureté envers les indigents. Cette capitale s'est corrigée à toute outrance : les antichambres regorgent de serviteurs mieux nourris, mieux vêtus que les seigneurs des paroisses d'ofi ils sortent. Cet excès de charité ôte des soldats à la patrie, et des cultivateurs aux terres.

Il ne faut pas, monsieur \c Spectateur dnmonde, que le projet de réformer nos vertus vous scandalise : ks fondateurs des ordres religieux se sont réformés les uns les autres.

Une autre raison qui doit vous encourager, c'est qu'il est peut-être plus facile de discerner les exc<^s du bien que de prononcer sur la nature du mal. Croyez-moi, monsieur le Spectateur, je ne saurais trop vous le dire, attachez-vous à réformer nos vertus ; les hommes tiennent trop à leurs vices.

A M. DE BREiXLES^

Aux Délices, 16 décembre 1760.

Vous souvenez-vous de moi? pour moi, je vous aimerai toujours, quoique je ne sois plus Suisse. Voici, mon cher monsieur, de quoi il est question. Vous savez que j'ai acheté des terres en France pour être plus libre; une descendante dugi'and Corneille vient dans ces terres; vous serez peut-être surpris qu'une nièce de Rodogune sache à peine lire et écrire; mais son père, malheureusement réduit à l'état le plus indigent, et, plus malheureusement encore, abandonné de Fontenelle, n'avait pas eu de quoi donner à sa fille \e^ commencements de la plus mince éducation. On m'a recommandé cette infortunée; j'ai cru qu'il convenait à un

1. Ici commence, au milieu de préoccupations toujours littéraires, un épisode d'un nouveau genre, mais qui s'y raltache encore : l'adoption d'une pelile-nièce de Corneille, que Voltaire va recueillir, élever, instruire, avec toute l'ardeur et toute la tendresse d'uo père, qu'il établira et dotera de même.

soldat de nourrir la fille de son général. Elle arrive chez moi; elle a appris un peu à lire et à écrire d'elle-même; on la dit aimable; je me ferai un plaisir de lui servir de père, et de contribuer à son éducation, qu'elle seule a commencée. Si vous connaissez quelque pauvre homme qui sache lire, écrire, et qui puisse même avoir une teinte de géographie et d'histoire, qui soit du moins capable de l'apprendre, et d'enseigner le lendemain ce qu'il aura appris la veille, nous le logerons, chaufferons, blanchirons, nourrirons, abreuverons et paierons, mais paierons très médiocrement; car je me suis ruiné à bâtir des châteaux, des églises et des théâtres. Voyez, avez-vous quelque pauvre ami? vous m'avez déjà donné un Corbo dont je suis fort content. Ses gages sont médiocres, mais il est très bien dans le château de Tournay; son frère n'est pas mieux dans celui de Ferney. Notre savant pourrait avoir les mêmes appointements. Décidez; bonsoir; mille compliments à madame votre femme. Êtes-vous enfin un père heureux ?Fa/e, amice. V.

A M. LE MARQUIS ALRERGATl CAPACELLI *.

Au château de Ferney, en Bourgogne, 23 décembre 1760.

Monsieur, nous sommes unis par les mêmes goûts, nous cultivons les mêmes arts, et ces beaux arts ont produit l'amitié dont vous m'honorez. Ce sont eux qui lient les âmes bien nées, quand tout divise le reste des hommes.

J'ai su dès longtemps que les principaux seigneurs de vos belles villes d'Italie se rassemblent souvent pou représenter, sur des théâtres élevés avec goût, tantôt des ouvrages dramatiques italiens, tantôt même les nôtres. C'est aussi ce qu'ont fait quelquefois les princes des maisons les plus augustes et les plus puissantes; c'est ce que l'esprit humain a jamais inventé de plus nobie et de plus utile pour former les mœurs et pour les polir; c'est là le chef-d'œuvre de la

'. LiUérateur italien auteur de comédiss et de farcos agréables.

société : car, monsieur, pendant que le commun des horames est obligé de travailler aux arts mécaniques, et que leur temps est heureusement occupé, les grands et les riches ont le malheur d'être abandonnés à eux-mêmes, à l'ennui inséparable de l'oisiveté, au jeu plus funeste que l'ennui, aux petites factions plus dangereuses que le jeu et que l'oisiveté.

Vous êtes, monsieur, un de ceux qui ont rendu lo plus de services à l'esprit humain dans votre ville de Bologne, cette mère des sciences. Vous avez représenté à la campagne, sur le théâtre de votre palais, plus d'une de nos pièces françaises, élégamment traduites en vers italiens ; vous daignez traduire actuellement la tragédie de Tancrède; et moi, qui vous imite de loin, j'aurai bientôt le plaisir de voir représenter chez moi la traduction d'une pièce de votre célèbre Goldoni, que j'ai nommé et que je nommerai toujours le peintre de la nature. Digne réformateur de la comédie italienne, il en a banni les farces insipides, les sottises grossières, lorsque nous les avions adoptées sur quelques théâtres do Paris, Une chose m'a frappé surtout dans les pièces de ce génie fécond, c'est qu'elles finissent toutes par une moralité qui rappelle le sujet et l'intrigue de la pièce, et qui prouve que ce sujet et cette intrigue sont faits pour rendre les hommes plus sages et plus gens de bien.

Qu'est-ce, en effet, que la vraie comédie? c'est l'art d'en seigner la vertu et les bienséances en action et en dialogues. Que l'éloquence du monologue est froide en comparaison! A-t-on jamais retenu une seule phrase de trente ou quarante mille discours moraux? et ne sait-on pas par cœur ces sentences admirables, placées avec art dans des dialogues intéressants :

« Homo sum : humani nihil a me alienum puto *. « Apprime in vita esse utile, ut ne quid nimis 2. « Natura tu ilh pater es, consiliis ego 3, etc. »

C'est ce qui fait un des grands mérites de Térence; c'est

/. Térence, ffeautontimoroumenos, A. I, v. 25.

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