‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 163 sur 272 · Acle I, se. IV · texte numérisé non relu

Acle I, se. IV

mais je V ai été trop aisément; et je demande a ors où est la contradiction. On a condamné instruisez-le d'exemple; je trouve cette hardiesse très heureuse. Instruisez-le par exemple serait languissant; c'est ce qu'on appelle une expression trouvée, comme dit Despréaux. J'ai osé imiter cette expression dans la Henriade :

« Il m'instruisait d'exemple au grand art des héros, »

et cela n'a révolté personne.

Je prends aussi la liberté d'avoir quelquefois un avis particulier sur l'économie de la pièce. Ceux qui rédigèrent le jugement de l'Académie disent qu'il y aurait eu, sans comparaison, moins d'inconvénient dans la disposition du Cid de feindre, contre la vérité, que le comte ne fût pas trouvé à la fin véritable père de Chimène ; ou que, contre l'opinion de tout le monde, il ne fût pas mort de sa blessure.

Je suis très sûr que ces inventions, d'ailleurs communes et peu heureuses, auraient produit un mauvais roman sans intérêt. Je souscris à une autre proposition : c'est que le salut de l'État eût dépendu absolument du mariage de Chimène et de Rodrigue. Je trouve cette idée fort belle ; mais j'ajoute qu'en ce cas il eût fallu changer la constitution du poème.

En rendant ainsi compte à l'Académie de mon travail j'ajouterai que je suis souvent de l'avis de l'auteur de Télémaque, qui, dans sa Lettre à V Académie sur l'Éloquence, prétend que Corneille a donné souvent aux Romains une entlure et une emphase qui est précisément l'opposé du caractère de ce peuple roi. Les Romains disaient des choses simples, et en faisaient de grandes. Je conviens que le théâtre veut une dignité et une grandeur au-dessus de la vérité de l'histoire ; mais il me semble qu'on a passé quelquefois ces bornes.

Il ne s'agit pas ici de faire un commentaire qui soit un simple panégyrique ; cet ouvrage doit être à la fois une histoire des progrès de l'esprit humain, une grammaire et une poétique.

Je n'atteindrai pas ce but, je suis trop éloigné de mes maîtres, que je voudrais consulter tous les jours ; mais l'envie

de mériter leurs suffrages, en me rendant plus laborieux et plus circonspect, rendra peut-être mon entreprise de quelque utilité.

Nota bene que je ne puis me servir dans le Cid de l'édition de 1664, parce qu'il faut absolument que je mette sous les yeux celle que l'Académie jugea quand elle prononça entre Corneille et Scudéri.

J'ajoute que si l'Académie voulait bien encore avoir la bonté d'examiner le commentaire sur Cinna, que j'ai beaucoup réformé et augmenté, suivant ses avis, elle rendrait un grand service aux lettres. Ci?mrtestde toutes les pièces de Corneille celle que les hommes en place liront le plus dans toute l'Europe, et par conséquent celle qui exige l'examen le plus approfondi.

Je supplie l'Académie d'agréer mes respects.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

A Ferney, 27 mars 1762.

Vous me demanderez peut-être, mes divins anges, pourquoi je m'intéresse si fort à ce Calas^ qu'on a roué ; c'est que je suis homme ^, c'est que je vois tous les étrangers indignés, c'est que tous vos officiers suisses protestants disent qu'ils ne combattront pas de grand cœur pour une nation qui fait rouer leurs frères sans aucune preuve.

Je me suis trompé sur le nombre des juges, dans ma lettre à M. de La IMarche. Ils étaient treize; cinq ont constamment déclaré Calas innocent. S'il avait eu une voix de plus en sa faveur, il était absous. A quoi tient donc la vie des hommes? à quoi tiennent les plus horribles supplices ? Quoi ! parce qu'il ne s'est pas trouvé un sixième juge raisonnable, on aura tait

1. Protestant, condamné au supplice de la roue par le parlement de Toulouse, comme meurtrier de son fils qu'on trouva étranglé, la veille du jour où il allait se faire catholique. Le jugement fut exécuté le 9 mars 1762. La réhabilitation fut obtenue par Voltaire trois ans après, jour pour jour. Voir, plus loin, une lon^^ue lettre relative à cette cause devenue célèbre.

2. « Homo sum : humani nihil a me alicnum puto. » a dit Térence par la bouche du brave voisin de Ménédèmo. Heautontimorumenos, A. I, «c-^ i.)

rouer un père de famille ! on l'aura accusé d'avoir pendu son propre fils, tandis que ses quatre autres enfants crient qu'il éLait le meilleur des pères !...

Ce pauvre homme criait sur la roue qu'il était innocent ; il pardonnait à ses juges ; il pleurait son fils auquel on prétendait qu'il avait donné la mort. Un dominicain qui l'assistait d'office sur l'échafaud, dit qu'il voudrait mourir aussi saintem.ent qu'il est mort. Il ne m'appartient pas de condamner le parlement de Toulouse ; mais enfin il n'y a eu aucun témoin oculaire ; le fanatisme du peuple a pu passer jusqu'à des juges prévenus. Plusieurs d'entre eux peuvent s'être trompés. N'estil pas de la justice du roi et de sa prudence de se faire au moins représenter les motifs de l'arrêt? Cette seule démarche consolerait tous les protestants de l'Europe, et apaiserait leurs clameurs. Avons-nous besoin de nous rendre odieux ? Ne pourriez-vous pas engager M. le comte de Choiseul à s'informer de cette horrible aventure qui déshonore la nature humaine, soit que Calas soit coupable, soit qu'il soit innocent ? 11 est utile d'approfondir la vérité. Mille tendres respects à mes anges.

Page 1