A M. LE CARDINAL DE BERNIS
Aux Délices, 26 juin 1762.
Vivent les lettres! vivent les arts! vivent ceux qui ont un peu de goût pour eux, et même un peu de passion. Monseigneur, p.js je vieillis, plus je crois. Dieu me le pardonne, que je deviens sage; car je ne connais plus que littérature et agriculture. Gela donne de la santé au corps et à l'âme; et Dieu sait alors comme on rit de ses folies passées, et de toutes celles de nos confrères les humains ! Je vous crois à présent dans votre retraite que vous embellissez; et je m'imagine que Votre Éminence y est très éminente en réflexions solides, en
1. Bernis (François-Joacliim de Pierres), né à Saint-Marcel de l'Ardèche, en 1715, mort h Rome en 1794 ; venu à Paris avec lo titre d'abbé, bientôt remarqué par son esprit enjoué, son caractère aimable et sûr, et son agréable phy- BÏonomie. D'abord poète, puis diplomate, et ministre des affaires étrangères en 1757, il passa par toutes les éprouves et les vicissitudes de la vie publique, de plus en plus grave à mesure que le siècle avançait. En 1791 , il refusa le serment constitutionnel, ce qui lui fit perdre son poste et 100,000 francs de traitement, et le réduisit à la pauvreté. Voir deux articles de Sainte-Beuve (pages 1-22 et 14-66 du lorne VIII des Causeries du lundi). « Ce qui me parait « surtout à remarquer en lui, comme en plusieurs personnages du haut clergé « français au xvin" siècle, c'est ce mélange de monde, de philosophie, de grâce, « qui peu à peu sut s'allier avec bon sens et bon goût à la considération et à « l'estime; ces prélats de qualité, engagés dans leur état, en prennent l'esprit « avec l'Age, ils deviennent, à un momo il, des hommes d'Eglise dans la meil- « leure acception du mol, » etc.
amusements agréables, en supériorité de raison et de goût, en toutes choses dignes de votre esprit. Ne bâtissez-vous point"? n'avez-vous pas une bibliothèque? ne rassemblez-vous pas quelques personnes dignes de vous entendre? Si vous en trouvez, voilà le grand point; il est bien rare de trouver des penseurs en province, et surtout des gens de goût. Je croyais autrefois, en lisant nos bons auteurs, que toute la nation avait de l'esprit, car, disais-je, tout le monde les lit ; donc toute la nation est formée par eux. J'ai été bien attrapé, quand j'ai vu que la terre est couverte de gens qui ne méritent pas qu'on leur parle.
Recevez, monseigneur, mon très tendre respect.
AU MÊME
Au château de Ferney, le 25 fé\Tier 1763
.... J'ai marié Mlle Corneille à un jeune gentilhomme dont les terres touchent les miennes; il se nomme Dupuits, il est officier de dragons, estimé et aimé dans son corps, très attaché au service.
Je regarde comme un devoir de vous donner part de ce mariage, comme à un des protecteurs du nom de Corneille, et au meilleur connaisseur de ses beautés et de ses fatras. Je cherchais un descendant de Racine pour ressusciter le théâtre; mais n'en ayant point trouvé, j'ai pris un officier de dragons. J'écris à l'Académie française, à laquelle je dédie l'édition qui fera une partie de la dot, et je dc/nanJe que ceux qui assisteront à la séance, à la réception de ma lettre, me permettent de signer pour eux au contrat.
Je commence par demander la même grâce à Votre Éniinence. L'ombre de Pierre vous en sera très obligée, et moi,' autre ombre, je regarderai cette permission comme une très grande faveur. Nous n'avons point clos le contrat, et nous vous laissons, comme de raison, la première place parmi les signatures, si vous daignez l'accepter.
Agréez, monseigneur, les tendres respects du vieil aveugle de 70 ans. V.