‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 217 sur 272 · A MADAME LA PRINCESSE DE TALMONT · texte numérisé non relu

A MADAME LA PRINCESSE DE TALMONT

A Ferney, 23 février 1771 .

Madame, j'ai soixante-dix-huit ans, je suis né faible, je suis très malade et presque aveugle ; Moustapha* lui-même excuserait un homme qui, dans cet état, ne serait pas exact à écrire.

Si M. le prince de Salm vous a dit que je me portais bien, je lui pardonne cette horrible calomnie, en considération du plaisir infini que j'ai eu quand il m'a fait l'honneur de venir dans ma chaumière.

A l'égard du Grand-Turc, madame, je ne puis absolument prendre son parti. Il n'aime ni l'opéra, ni la comédie, ni aucun des beaux-arts; il ne parle point français; il n'est pas mon prochain; je ne puis l'aimer. J'aurai toujours une dent contre des gens qui ont dévasté, appauvri et abruti la Grèce entière. Vous ne pouvez pas honnêtement exiger de moi que j'aime les destructeurs de la patrie d'Homère, de Sophocle et de Démosthène. Je vous respecte même assez pour croire que, dans le fond du cœur, vous pensez comme moi.

J'aurais désiré que vos braves Polonais, qui sont si généreux, si nobles et si éloquents, et qui ont toujours résisté aux Turcs avec tant de courage, se fussent joints aux Russes pour chasser de l'Europe la famille d'Ortogul. Mes vœux n'ont pas été exaucés, et j'en suis bien fâché; mais, quelque chose qui arrive, je suis persuadé que votre respectable nation conservera toujours ce qu'il y a de plus précieux au monde ; la liberté. Les Turcs n'ont jamais pu l'entamer, nulle puissance ne la ravira. Vous essuierez toujours des orages, mais vous ne serez jamais submergés; vous êtes comme les baleines, qui se jouent dans les tempêtes.

Pour vous, madame, qui êtes dans un port assez commode, je conçois quel est le chagrin de votre belle âme de voir les

1. Lo suUaQ Mustapha III, dont il est question dans les lettres à Catbr>j rine II.

peines de vos compatriotes. Vous avez toujours pensé avec grandeur, et j'ose dire qu'il y a une espèce de plaisir à sentir qu'on ne peut souffrir que par le malheur des autres. Je ne puis qu'approuver tous vos sentiments, excepté votre tendre amitié pour des barbares qui traitent si mal votre sexe, et qui lui ôtent cette liberté dont vous faites tant de cas. Que vous importe, aprè» tout, qu'ils se lavent en commençant par le coude? comme vous n'avez aucun intérêt à ces ablutions, autant vaudrait-il pour vous qu'ils fussent aussi crasseux que les Samoïèdes. Il faut que tous les musulmans soient naturellement bien malpropres, puisque Dieu a été obligé de leur ordonner de se laver cinq fois par jour.

Au reste, madame, je sens que je serais toujours rempli de respect et d'attachement pour vous, soit que vous fussiez à la Mecque, ou à Jérusalem, ou dans Astracan. Je finis mes jours dans un désert fort différent de tous ces lieux si renommés. J'y fais des vœux pour votre bonheur, supposé qu'en effet il y ait du bonheur sur notre globe. Vous avez vu des malheurs de toutes les espèces; je vous recommande à votre esprit et à votre courage. Agréez, madame, le profond respect, etc.

A M. LE MARECHAL DUC DE RICHELIEU

A Ferney, 3 juin i771.

Mon héros sait que quand César releva les statues de Pompée, on lui dit : « Tu assures les tiennes. » Ainsi mon héros, dans son cœur, trouvera très bon qu'on montre de la reconnaissance pour un homme qu'on appelle en France disgracié *, et qu'on relève ses statues, pourvu qu'elles n'écrasent personne.

J'avoue que je suis une espèce de don Quichotte qui se fait des passions pour s'exercer.

J'ai, dans toutes mes passions, détesté le vice de l'ingra-

1. Le duc de Choiseul, renversé par le ministère Maupeou, Terray. d'Ai-

^illOQ.

titude ; et si j'avais obligation au diable, je dirais du bien de ses cornes.

Comme je n'ai pas longtemps à ramper sur ce globe, je me suis mis à être plus naïf que jamais : je n'ai écouté que mon cœur; et, si on trouvait mauvais que je suivisse ses leçons, j'irais mourir à Astracan plutôt que de me gêner, dans mes derniers jours, chez les Welches. J'aime passionnément à dire des vérités que d'autres n'osent pas dire, et h remplir des devoirs que d'autres n'osent pas remplir. Mon âme s'est fortifiée à mesure que mon pauvre corps s'est affaibli.

Heureusement mon caractère a plu à l'homme auquel il aurait pu déplaire. Je me flatte qu'il ne vous rebute pas, et c'est ce que j'ai ambitionné le plus.

Je sens vivement vos bontés. Je ne désespère pas de faire un jour, si je vis, un petit tour très incognito à Paris ou à Bordeaux, pour vous faire ma cour, vous jurer que je meurs en vous aimant, et m'enfuir au plus vite; mais je crois qu'il faut attendre que j'aie quatre-vingts ans sonnés. Je n'en ai que soixante-dix-huit, je suis encore trop jeune.

J'ai d'ailleurs fondé une colonie que l'homme* à qui je dois tout faisait fleurir, et qui me ruine à présent en exigeant ma présence.

Ce que vous daignez me dire sur ma santé et Tronchin me fait cent fois plus de plaisir que votre vespérie^ nem'alarme : aussi vous suis-je plus attaché que jamais avec le plus tendre et le plus profond respect, et le plus éloigné de l'ingratitude.

k MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.

De ma maison des Quinze-Vingts à la vôtre, 9 auguste 1771.

«Envoyez-moi des pâtes d'abricot de Genève. » Cela est bientôt dit, madame, mais cela n'est pas si aisé à faire. Vos confiseurs de Paris s'opposent à ce comnierce. Il

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