‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 228 sur 272 · A M. FABRY · texte numérisé non relu

A M. FABRY

7 novembre 1772.

Monsieur, voilà un pauvre homme de Sacconex qui prétend qu'il fournit du lait d'ânesse à Genève; il dit que ses ânesses portaient du son pour leur déjeuner, et qu'on les a saisies avec leur son. Je ne crois pas que ce soit Tinlention du roi de faire mourir de faim les ânesses et les ânes de son royaume. Je recommande ce pauvre diable, qui a six enfants, à voire charité, et je saisis cette occasion de vous renouveler

1, Le sens exige trop tôt.

[es respectueux sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

A M. DE LA HARPE

A Ferney, 22 janvier 1773

Mon cher ami, mon cher successeur, votre éloge de Racine est presque aussi beau que celui de Fénelon, et vos notes sont au-dessus de l'un et de l'autre. Votre très éloquent discours sur l'auteur du Télémaque vous a fait quelques ennemis. Vos notes sur Racine sont si judicieuses, si pleines de goût, de finesse, de force, et de chaleur, qu'elles pourront bien vous attirer encore des reproches; mais vos critiques (s'il y en a qui osent paraître) seront forcés de vous estimer, et, je le dis hardiment, de vous respecter.

Je suis fâché de ne pas vous avoir instruit plus tôt de ce que j'ai entendu dire souvent, il y a plus de quarante ans, à feu M. le maréchal de Noailles, que Corneille tomberait de jour en jour, et que Racine s'élèverait. Sa prédiction a été accomplie, à mesure que le goût s'est formé : c'est que Racine est toujours dans la nature, et que Corneille n'y est presque jamais.

Quand j'entrepris le Commentaire sur Corneille, ce ne fut que pour augmenter la dot que je donnais à sa petite-nièce, que vous avez vue ; et en effet Mlle Corneille et les libraires partagèrent cent mille francs que cette première édition valut. Mon partage fut le redoublement de la haine et de la calomnie de ceux que mes faibles succès rendaient mes éternels ennemis. Us dirent que l'admirateur des scènes sublimes qui sont dans Cinna, dans Polyeucte, dans le Cid, dans Pomfêef dans le cinquième acte de Rodogune, n'avait fait ce commentaire que pour décrier ce grand homme. Ce que je faisais par respect pour sa mémoire, et beaucoup plus par amitié pour sa nièce, fut traité de basse jalousie et de vil intérêt pai ceux qui ne connaissent que ce sentiment; et le nombre n'en est pas petit.

J'envoyai presque toutes mes notes à l'Académie; elles

furent discutées et approuvées. Il est vrai que j'étais effrayé de l'cnorme quantité de fautes que je trouvais dans le texte; je n'eus pas le courage d'en relever la moitié; et M. Duclos me manda que, s'il était chargé de faire le commentaire, il en remarquerait bien d'autres. J'ai enfin ce courage. Les cris ridicules de mes ridicules ennemis, mais plus encore la voix de la vérité, qui ordonne qu'on dise sa pensée, m'ont enhardi. On fait actuellement une très belle édition in-quarto de Corneille et de mon commentaire. Elle est aussi correcte que celle de mes faibles ouvrages est fautive. J'y dis la vérité aussi hardiment que vous.

« Qui n'a plus qu'un moment à vivre « N'a plus rien à dissimuler^. »

Savcz-vous que la nièce de notre père du théâtre se fâche quand on lui dit du mal de Corneille? mais elle ne peut le lire ; elle ne lit que Racine. Les sentiments de femme l'emportent chez elle sur les devoirs de nièce. Cela n'empêche pas que, nous autres hommes qui faisons des tragédies, nous ne devions le plus profond respect à notre père. Je me souviens que quand je donnai, je ne sais comment, Œdipe, étant fort jeune et fort étourdi, quelques femmes me disaient que ma pièce (qui ne vaut pas grand'chose) surpassait celle de Corneille (qui ne vaut rien du tout); je répondis par ces deux vers admirables de Pompée :

« Restes d'un demi-dieu dont jamais je ne puis

« Égaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis*. »

Admirons, aimons le beau, mon cher ami, partout où il est; détestons les vers visigoths dont on nous assomme depuis si longtemps, et moquons-nous du reste. Les petites cabales ne doivent point nous effrayer : il y en a toujours à la cour, dans les cafés et chez les capucins. Racine mourut de chagrin parce que les jésuites avaient dit au roi qu'il était janséniste.

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