‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 25 sur 272 · A MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS, RÉGENT · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS, RÉGENT

Monseigneur,

Faudra-t-il que le pauvre Voltaire ne vous ait d'autres obligations que de l'avoir corrigé par une année de Bastille*? Il se flattait que, après l'avoir mis en purgatoire, vous vous souviendriez de lui dans le temps que vous ouvrez le paradis à tout le monde.

Il prend la liberté de vous demander trois grâces: la première, de soulTrir qu'il ait l'honneur de vous dédier la tragé-

1. A peine revenu de son prétendu exil de Sully, Voltaire avait repris sa petite guerre dV-pigranimes contre la cour et le Régent, et s'était vu imputer, à tort une fois par hasard, une satire virulente, intitulée les « J'ai vn », où un poète du nom de Lebrun énumérait les misères et les hontes du temps ; la pièce finissait par ce vers célèbre :

« J'ai vu ces maux et je n'ai pas vingt ans. ■

Voltaire en avait été pour une année de Bastille.

die* qu'il vient de composer; la seconde, de vouloir bien entendre quelque jour des morceaux d'un poème épique ^ sur celui de vos aïeux auquel vous ressemblez le plus; el la troisième, de considérer que j'ai l'honneur de vous écrire une lettre où le mot de souscription ne se trouve point.

Je suis avec un profond respect. Monseigneur, de Votre Altesse Royale le très humble et très pauvre secrétaire des niaiseries. — Voltaire.

A M. DE GÉNONVILLE ».

Ami, que je chéris de cette amitié rare Dont Pylade a donné l'exemple à l'univers,

Et dont Chauheu chérit la Fare *; Vous pour qui d'Apollon les trésors sont ouverts,

Vous dont les agréments divers,

1. Œdipe, tragédie dédiée à Madame, femme du Régent, Françoise-Marie de Bourbon, dite M'^' de Blois.

J. La flenriade, dont il composa les deux premiers chants à la Bastille.

3. Ami de Voltaire, mort bientôt après, et auquel, dix ans plus tard, Voltaire adressera la belle épître Aux mânes de Génonville, qui commence par ces vers :

« Toi que le ciel jaloux ravit dans son printemps, « Toi de qui je conserve un souvenir fidèle,

« Vainqueur delà mort et du temps;

« Toi dont la perte, après dix ans,

o M'est encore affreuse et nouvelle ;

« O mon cher Génonville! avec plaisir reçoi

« Ces vers et ces soupirs que je donne à ta cendre,

« Monument d'un amour immortel comme toi...

et qui se termine par :

« Loin de nous à jamais ces mortels endurcis,

« Indignes du beau nom, du nom sacré d'amis,

« Ou toujours remplis d'eux, ou toujours hors d'eux-mêrae,

« Au monde, à l'inconstance ardents à se livrer,

« Malheureux dont le coeur ne sait pas comme on aime^

« Et qui n'ont pas connu la douceur de pleurer! »

4. Le marquis de Chaulieu, ami de la Fare, auteurs de mémoires et de poésies légères, « plus aimable homme qu'aimable poète, » dit une nota du Temple du Goût.

L'imagination féconde, L'esprit et l'enjouement, sans vice et sans travers, Seraient chez nos ueveux célébrés dans mes vers, Si mes vers, comme vous, plaisaient à tout le monde : Votre épître a charmé le pasteur de Sulli; Il se connaît au bon, et partant il vous aime; Votre écrit est par nous dignement accueilli,

Et vous serez reçu de même.

Il est beau, mon cher ami, de venir à la campagne, tandis que Pluius tourne toutes les tôles à la ville, Êtes-vous réellement devenus tous fous à Paris? Je n'entends parler que de millions; on dit que tout ce qui était à son aise est dans la misère, et que tout ce qui était dans la mendicité nage dans ropulence. Est-ce une réalité? est-ce une chimère? La moitié de la nation a-t-elle trouvé la pierre philosophale dans les moulins à papier? Law ' est-il un dieu, un fripon, ou un charlatan qui s'empoisonne de la drogue qu'il distribue à tout le monde? Se contente-t-on de richesses imaginaires? C'est un chaos que je ne puis débrouiller, et auquel je m'imagine que vous n'entendez rien. Pour moi, je ne me livre à d'autres chimères qu'à celle de la poésie.

AvecTabbé Courtine je vis ici tranquille,

Sans aucun regret pour la ville

Où certain Écossais^ malin.

Comme la vieille Sibylle

Dont parle aussi le bon Virgile, Sur des feuillets volants écrit notre destin.

Venez nous voir un beau matin,

Venez, aimable Géuonville; Apollon dans ces climats

Vous prépare un riant asile :

Voyez comme il vous tend les bras, Et vous rit d'un air facile.

1. Fameux financier, né à Edimbourg, devenu en France contrôleur génô* rai des finances. Voir les histoires du temps au sujet de la vogue inouïe du système auquel il donna son nom, et du prompt discrédit dans lequel il tomba.

2. Il faisait alors partie do la société intime de Voltaire, qui le railla roloniiers dans ses lettres.

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