‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 265 sur 272 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

{Causeries du Lundi, tome XV.)

« ... S'il fallait sacrifler quelque chose de Voltaire, je donnerais les tragédies et les comédies pour garder les petits vers; s'il fallait sacrifier encore quelque chose, je donnerais plutôt les histoires, toutes charmantes qu'elles sont, que les romans ; si on ne me permettait de garder qu'un seul ouvrage, je me ferais beaucoup prier, j'aurais des scrupules et des regrets infinis, mais enfin il y a une chosj que je ne me déciderais jamais à livrer, c'est la Correspondance. Pour ceux qui clicrchcnt un intérêt dramatique, voici une guerre de soixante ans conduite avec ua courage et une tactique merveilleuse, par un général admirable, demeuré vainqueur. Si, outre la taètique, ils s'intéressent à l'objet de la guerre, l'objet est assez grand: c'est la guerre de la tolérance et de l'humanité. Pour ceux qui recherchent l'histoire, voici un homme qui a vécu près d'un siècle, a assisté à tous les événements importants, les a notés et caractérisés au passage. Pour ceux qui recherchent l'art, il est ici prodigieux. 11 me semble que nos Français n'ont de supérieurs en aucun genre ; mais ou ils sont uniques, c'est dans l'art difficile des rioES élégants. Dans les autres compositions, il y a un fond qui soutient, une matière qui fournit; ici la main est tout, par conséquent l'homme est tout; du même talent dont ils façonnent un bijou, ils façonnent une de ces compositions légères de substance, mais d'un travail exquis, comme les bulles de savon qui se tiennent en l'air et où se meuvent toutes les couleurs de la lumière; c'est quelque chose d'impalpable et d'impondérable, un souffle en.prisonné dans une vapeur. Voltaire est maître dans cet art. Un homme de talent pouvait composer ses pièces de théâtre et ses épîtres; quelques vérités de bon sens développées admirablement font tous les fiais de sa philosophie; dans l'histoire, il a des qualités qui peuvent se trouver chez d'autres : l'intelligence, la clarté, la rapidité, l'intérêt; ses petits vers, ses pamphlets et sa Correspondance sont lui-même, ne sont qu'à lui. Quel génie se joue dans ces poésies, et ces plaisanteries et ces lettres immortelles! Or, tout ce qu'on admire dans les deux premières se retrouve dans les lettres avec une inépuisable abondance : vers faciles, railleries charmantes à propos de tons les personnages et de tous les événements qui ont passé, d?ns ce siècle agité, devant cet esprit curieux. Faites plus, retranchez de la correspondance de Voltaire ces agréments, eUe sera encore la correspondance qu'on lit sans pouvoir la quitter, qu'on n'a pas égalée et qu'on n'égalera pas; l'art qu'elle renferme sera entier. Ce qu'il peut se succéder, pendant plus de soixante ans, d'amours, de haines, de plaisirs, de douleurs, de colères dans une àme singulièrement impressionnable et mobile, est exprimé là au vif, comme sur la figure d'un enfant, chaque sentiment entier occupant toute l'âme, comme s'il devait durer éternellement, puis effacé tout à coup par un autre, qui fera le même effet et durera autant; variété inépuisable des sujets qui passent sous cette plume légère; séductions d'un esprit enchanteur qui veut plaire et invente pour plaire les tours les plus délicats, toujours aimable, toujours nouveau. Tout cela forme ua des spectacles les plus attrayants qu'on puisse avoir en ce monde. Et la grâce plus sévère est aussi là : elle est dans le bon sens perpétuel de cette ferme raison et dans le dévouement du noble cœur qui, au lieu de se rassasier de sa propre gloire, se tourmentait pour toutes les injustices de cet univers et trouvait, pour exprimer son tourment, une éloquence meilleure encore que l'esprit. »

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