‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 33 sur 272 · AU P. PORÉE · texte numérisé non relu

AU P. PORÉE

A Paris, rue de Vaugirard, près de la porte Saint-Michel.

Si vous vous souvenez encore, mon révérend père, d'un homme qui se souviendra de vous toute sa vie avec la plus tendre reconnaissance et la plus parfaite estime, recevez cet ouvrage avec quelque indulgence, et regardez-moi comme un fils qui vient, après plusieurs années, présenter à son père le fruit de ses travaux dans un art qu'il a appris autrefois de lui. Vous verrez par la préface quel a été le sort de cet ouvrage, et j'apprendrai, par votre décision, quel est celui qu'il mérite. Je n'ose encore me flatter d'avoir lavé le reproche que l'on fait à la France de n'avoir jamais pu produire un poème épique; mais si la Henriade vous plaît, si vous y trouvez que j'ai profité de vos leçons, alors suhlimi feriam sidéra vertice ^. Surtout, mon révérend père, je vous supplie instam-

avait commencées, mais où Voltaire, déjà passé maître en ce genre, eut tout de suite le dessus, le chevalier eut recours à un procédé alors fort eu usage (voir la note 4, page 7) et plus à la portée des gens à bout d'esprit : il le fit bâtonner par ses laquais. Avide de vengeance, et ne pouvant trouver d'appui ni dans ses plus hauts protc.-teurs ni dans les lois, Voltaire s était mis en mesure de se faire justice lui-même, en provoquant le chevalier, quand celui-ci, toujours chevaleresque à sa manière, obtint qu'on enfermât bien vite son rival à la Bastille, et qu'on ne l'en fit sortir que pour le diriger sur l'Angleterre. C'est grâce A ce voyage forcé que Voltaire publiera ses écrits sur l'Histoire, la Philosophie, la Litteraiire anglaises, donnera une tragédie nouvelle, etc., toutes œuvres dont la postérité se trouve, ec fin de compte, redevable au chevalier de Rohan-Chabot, qui n'en peut mais.

1. Célèbre jésuite, auteur de diverses œuvres latines, directeur et professeur de rhétorique au collège Louis-le-Grand, maître chéri de Voltaire, qu'on verra toujours solliciter très sincèrement les avis et les critiques des bons juges. « Son plus grand mérite, a dit de lui Voltaire, — et quel éloge pour un maître ! — fut de faire aimer les lettres k ses disciples. »

t. Horace, Odes, I., i.

menl de vouloir bien ni'instruire si j'ai parlé de la religion comme je dois; car, s'il y a sur cet article quelques expressions qui vous déplaisent, ne doutez pas que je ne les corrige à la première édition que l'on pourra faire encore de mon poème. J'ambitionne votre estime, non seulement comme auteur, mais comipe chrétien.

Je suis, mon révérend père, et je ferai profession d'être, toute ma vie, avec le zèle le plus vif, votre très humble et très obéissant serviteur. Signé : Voltaire.

La quadrature du cercle et le mouvement perpétuel sont des choses aisées à trouver en comparaison du secret de calmer tout d'un coup une âme agitée d'une passion violente. Il n'y a que les magiciens qui prétendent arrêter les tempêtes avec des paroles. Si une personne blessée, dont la plaie profonde montrerait des chairs écartées et sanglantes, disait à un chirurgien : « Je veux que ces chairs soient réunies, et qu'à peine il reste une légère cicatrice de ma blessure; » le chirurgien répondrait : « C'est une chose qui dépend d'un plus grand maître que moi; c'est au temps seul à réunir ce qu'un moment a divisé. Je peux couper, retrancher, détruire; le temps seul peut réparer. »

11 en est ainsi des plaies de l'âme; les hommes blessent, enveniment, désespèrent; d'autres veulent consoler, et ne font qu'exciter de nouvelles larmes; le temps guérit à la fin.

Si donc on se met bien dans la tête qu'à la longue la nature efface dans nous les impressions les plus profondes; que nous n'avons, au bout d'un certain temps, ni le même sang qui coulait dans nos veines, ni les mêmes fibres qui agitaient notre cerveau, ni par conséquent les mômes idées; qu'en un mot, nous ne sommes plus réellement et physiquement la même personne que nous étions autrefois; si nous faisons, dis-je, cette réflexion bien sérieusement, elle nous

sera d'un Lrès grand secours; nous pourrons hâter ces moments où nous devons être guéris.

11 faut se dire à soi-même : « J'ai éprouvé que la mort de mes parents, de mes amis, après m'avoir percé le cœur pour un temps, m'a laissé ensuite dans une tranquillité profonde; j'ai senti qu'au bout de quelques années il s'est formé dans moi une âme nouvelle; que l'âme de vingt-cinq ans né pensait pas comme celle de vingt, ni celle de vingt comme celle de quinze. Tâchons donc de nous mettre par la force de notre esprit, autant qu'il est en nous, dans la situation où le temps nous mettra un jour; devançons par notre pensée le cours des années. »

Cette idée suppose que nous sommes libres. Aussi la personne qui demande conseil se croit sans doute libre; car il y aurait de la contradiction à demander un conseil dont on croirait la pratique impossible. Nous nous conduisons, dans toutes nos affaires, comme si nous étions bien convaincus de notre liberté ; conduisons-nous ainsi dans nos passions, qui sont nos plus importantes afl'aires. La nature n'a pas voulu que nos blessures fussent en un moment consolidées, qu'un instant nous fit passer de la maladie à la santé; mais des remèdes sages précipitent certainement le temps de la guérison.

Je ne connais point de plus puissant remède pour les maladies de l'âme que l'application sérieuse et forte de l'esprit à d'autres objets.

Cette application détourne le cours des esprits animaux : elle rend quelquefois insensible aux douleurs du corps. Une personne bien appliquée, qui exécute une belle musique, ou pénétrée de la lecture d'un bon livre qui parle à l'imagination et à l'esprit, sent alors un prompt adoucissement dans les tourments d'une maladie; elle sent aussi les chagrins de son cœur perdre petit à petit leur amertume. 11 faut penser à toute autre chose qu'à ce qu'on veut oublier; il faut penser souvent et presque toujours à ce qu'on veut conserver. Nos fortes chaînes sont, à la longue, celles de l'habitude. ïl dépend, je crois, de nous de désunir des chaînons qui nous lient

à des passions malheureuses, et de fortifier les liens qui nous enchaînent à des choses agréables.

Ce n'est point que nous soyons les maîtres absolus de nos idées; il s'en faut beaucoup; mais nous ne sommes point absolument esclaves, et, encore une fois, je crois que l'Être suprême nous a donné une petite portion de sa liberté, comme il nous a donné un faible écoulement de sa puissance de penser.

Mettons donc en usage le peu de forces que nous avons. Il est certain qu'en lisant et en réfléchissant on augmente sa faculié de penser; pourquoi n'augmenterions-nous pas de même cette faculté qu'on nomme liberté? Il n'y a aucun de nos sens, aucune de nos puissances à qui l'art n'ait trouvé des secours. La liberté sera-t-elle le s-^.ul attribut de Thomme que l'homme ne pourra augmenter?

Je suppose que nous soyons parmi des arbres chargés de fruits délicieux et empoisonnés, qu'un appétit dévorant nous porte à cueillir; si nous nous sentons trop faibles pour voir ces fruits sans y loucher, cherchons, et cela dépend de nous, des terrains où ces beaux fruKs ne croissent pas.

Voilà, des conseils qui sont peut-être, comme tant d'autres, plus aisés à donner qu'à suivre; mais aussi il s'agit d'une grande maladie, et la personne qui est languissante peut seule être son médecin.

AU P. POREE*.

Paris, 7 janvier 1730

Je vous envoie, mon cher père, la nouvelle édition qu'on vient de faire de la tragédie d'QEdzpe. J'ai eu soin d'effacer, autant que je l'ai pu, les couleurs fades d'un amour déplacé, que j'avais mêlées malgré moi aux traits mâles et terribles que ce sujet exige.

Je veux d'abord que vous sachiez, pour ma justification, que, tout jeune que j'étais quand je fis CEc?î/7e, je le composai

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