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Le Siècle de Louis XIV

3. Cette profession de foi si humble, pour ne pas dire plus, resta sans eflFet

DE VOLTAIRE i21

A M. DE VAUVENARGUESS A NANCY

Paris, le 15 avril 1743.

i'eus riiouneur de dire hier à M. le duc de Duras que je venais de recevoir une lettre d'un pliilosophe plein d'esprit, qui d'ailleurs était capitaine au régiment du Roi. Il devina aussitôt M. de Vauvenargues. Tl serait en effet fort difficile, monsieur, qu'il y eût deux personnes capables d'écrire une telle lettre; et, depuis que j'entends raisonner sur le goût, je n'ai rien vu de si fin et de si approfondi que ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire.

Il n'y avait pas quatre hommes dans le siècle passé qui osassent s'avouer à eux-mêmes que Corneille n'était souvent qu'un déclamateur; vous sentez, monsieur, et vous exprimez cette vérité en homme qui a des idées bien justes et bien lumineuses. Je ne m'étonne point qu'un esprit aussi sage et

Voltaire ne fut pas encore nommé membre de l'Académie française : on lui préféra Paul d'Albert, duc de Luynes, évêque de Bayeux. « L'Académie, le « roi et le public m'avaient désigné pour avoir l'honneur de succéder à M. le « cardinal de Fleuri, parmi les Quarante ; mais M. de Mirepoix n'a pas voulu, « et il a enfin trouvé, après deux mois et demi, un évêque pour remplir la « place qu'on me destinait. » (Lettre du 4 avril 1743.) Il faut convenir que le fauteuil du cardinal de Fleury pouvait, ce semble, revenir à un évêque plutôt qu'à Voltaire, malgré son « désir de donner de justes louanges au père de « la religion et de l'État. »

1. Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, né Aix en 1715, mort

à Paris, en 1747, Il fut d'abord officier; mais sa mauvaise santé, puis des

demandes restées sans réponse le firent renoncer au métier des armes et se

consacrer entièrement à la philosophie et aux lettres. Outre les Réflexiù)\s mo-

ales et les Maxivies qui ont immortalisé son nom :

« Les grandes pensées viennent du cœur.

« Nos plus sûrs protecteurs sont nos talents. La netteté est le vernis des maîtres.

« Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil de l'hiver.

« Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naisantc d'un jeune homme, etc., etc.

On a de Vauvenargues divers discours ou chapitres sur la philosophie et les lettres, un traité du Libi'e Arbitre, des Dialogues des Lettres. Voir l'édilioa de M. Gilbert (Les Grands Eaivains français, 2 vol. in-S«), précédée du discours sur Vauvenargues <iui a remporté le prix d'éloquence à l'Académie française.

aussi fin donne la préférence à l'art de Racine, à cette sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, qui ne Ici fait dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le fau/ ; mais, en même temps, je suis persuadé que ce goût, qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l'art de Racine, vous fait admirer le génie de Corneille, qui a créé la tragédie dans un siècle barbare. Les inventeurs ont le premier rang, à juste titre, dans la mémoire des hommes. Newton en savait assurément plus qu'Archimède; cependant les Équipondérants d'Archimèd,e seront à jamais un ouvrage admirable. Labellescône d'ilorade et de Curiace, les deux charmantes scènes du Cid, une grande partie de Cinna, le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline, la moitié du dernier acte de Rodogune, se soutiendraient à côté d'Aihaîie, quand même ces morceaux seraient faits aujourd'hui. De quel œil devons-nous donc les regarder quand nous songeons au temps où Corneille a écrit! J'ai toujours dit: In domopatris mei mansiones multœ siint. Molière ne m'a point empêché d'estimer le Glorieux de M. Destouches; Rhadamiste^ m'a ému, même après Phèdre. Il appartient à un homme comme vous, monsieur, de donner des préférences et point d'exclusions.

Vous avez grande raison, je crois, de condamner le sage Despréaux d'avoir comparé Voiture à Horace. La réputation de Voiture a dû tomber, parce qu'il n'est presque jamais naturel, et que le peu d'agréments qu'il a sont d'un genre bien petit et bien frivole. Mais il y a des choses si sublimes dans Corneille, au milieu de ses froids raisonnements, et même des choses si touchantes, qu'il doit être respecté avec ses défauts. Ce sont des tableaux de Léonard de Vinci qu'on aime encore à voir à côté des Paul Vcroiièse et des Titien, le sais, monsieur, que le public ne connaît pas encore assez tous les défauts de Corneille; il yen a que l'illusion confond encore avec le petit nombre de ses rares beautés.

Il n'y a que le temps qui puisse fixer le prix de chaque chose; le public commence toujours par être ébloui.

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