‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 99 sur 272 · A M. LE COMTE DE TRESSAN · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE TRESSAN

A Paris, ce 21 août 1746.

Je dois passer, monsieur, dans votre esprit, pour un ingrat et pour un paresseux. Je ne suis pourtant ni l'un ni l'autre; je ne suis qu'un malade dont l'esprit est prompt et la chair très infirme. J'ai été pendant un mois entier accablé d'une maladie violente, et d'une tragédie qu'on me faisait faire pour les relevailles de M™® la Dauphine. C'était à moi naturellement de mourir, et c'est M°^^ la Dauphine qui est morte, le jour que j'avais achevé ma pièce. Voilà comme on se trompe dans tous ses calculs!

Vous ne vous êtes assurément pas trompé sur Montaigne^. Je vous remercie bien, monsieur, d'avoir pris sa défense.

1. Vauvenargues, ce « gcnio fier et lendre », comme Voltaire l'a si bien qualifié plus haut, n'avait plus qu'un an à vivre quand il recevait de telles lettres, faites pour honorer celui qui les adresse autant que celui qui les reçoit.

2. Membre de l'Académie des sciences et de l'Académie française.

3. Le parallèle de Montaigne et de Voltaire, qui se présente souvent à l'esprit, a été fait par M. Villemain dans son Éloge de Montaigne.

« Tous deux ont pensé hardiment et ont exprimé franchement leurs

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Vous écrivez plus purement que lui, et vous pensez de même. Il semble que votre portrait, par lequel vous commencez, soit le sien. C'est votre frère que vous défendez, c'est vousmême. Quelle injustice criante de dire que Montaigne n'a fait que commenter les anciens! Il les cite à propos, et c'esl ce que les commentateurs ne font pas. Il pense, et ces messieurs ne pensent point. Il appuie ses pensées de celles dea grands hommes de l'antiquité; il les jug^e, il les combat, il converse avec eux, avec son lecteur, avec lui-même; toujours original dans la manière dont il présente les objets, toujours plein d'imagination, toujours peintre, et, ce que j'aime, toujours sachant douter. Je voudrais bien savoir, d'ailleurs, s'il a pris chez les anciens tout ce qu'il dit sur .nos modes, sur nos usages, sur le Nouveau Monde découvert presque de son temps, sur les guerres civiles dont il était le témoin, sur le fanatisme des deux sectes qui désolaient la France. Je ne pardonne à ceux qui s'élèvent contre cet homme charmant, que parce qu'ils nous ont valu l'apologie que vous avez bien voulu en faire.

Adieu, monsieur, conservez à ce pauvre malade des bontés qui font sa consolation, et croyez que l'espérance de vous voir quelquefois et de jouir des charmes de votre commerce me soutient dans mes longues infirmités.

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