‹ Lettres choisiesChapitre 116 sur 456 · Acte m, scène iv · texte numérisé non relu

Acte m, scène iv

Je vous demande, monsieur, si à ce style, dans lequel tout le rôle de ce Tare est écrit, vous reconnaissez autre chose qu'un Français qui s'exprime avec élégance et avec douceur? Ne désirez-vous rien de plus mâle, de plus fier, de plus animé dans les expressions de ce jeune Ottoman qui se voit entre Roxane et l'empire, entre Atalide et la mort? C'est h peu près ce que Pierre Corneille disait, à la première représentation de Bajazet *, à. un vieillard qui me l'a raconté : « Cela est tendre, touchant, bien écrit ; mais c'est toujours un Français qui parle '. » Vous sentez bien, monsieur, que celte petite réflexion ne dérobe rien au respect que tout homme qui aime la langue française doit au nom de Racine. Ceux qui désirent un peu plus de coloris à Raphaël et au Poussin ' ne les admirent pas moins. Peut-être qu'en général celte maigreur, ordinaire à la versification française,

1. Cette tragédie fut jouée pour la première fois le 5 janvier 167i. Racine vécut de 1639 à 1G99. 1! débuta au théâtre par les Frères ennemis en 1664, donna son premier chef-d'œuvre Andromaqne tn 1667, Britannicus an 1669 et Bérénice en {(tld). Mithridate (1673;, Iphifjéiiie (1674) et Phi'dre (1677), suivirent Bajazet. Découru-é par la persécution dont Phèdre fut l'objet, il renonça au théâtre et n'y revint qu'en 1689 avec Esther que suivit Athalie en 1691. — Pierre Corneilhî avait soixante-six ans en 1672; il donna, cette même année, Pu le kér te, et, en 1674, Surénuy ses deux dernières trafrédies.

'i. Selon La Harpe, ce mot aurait été dit à Segrais et Corneille aurait ajouté ; t Je vous le dit tout b:is, parce qu'on

me croirait jaloux. » Segrais mourut en 1701. — Voltaire s'est souvenu de cotte critique de Corneille dans le Temple du Goût :

Racine observe les portraits

De Uajazet, de Xipharès ;

A ijeine ildistiupue leurs traits;

Ils ont tons le même mérite,

Tendres, galants, doux et discrets;

Et l'Amour, qui marclie à leur suite.

Les croit des courtisans français.

3. Raphaël, v. page 94, note 2. — Le Pouftsin, chef de l'Ecole française, né en 1594, mort en 1665, remarquable par l'art de la composition, par la pureté du dessin, par l'élévation et la profondeur de la pensée empreinte dans la noblesse du style. On l'a surnommé : le Philosophe de la peinture, le Ptinlre de la raison.

DE VOLTAIRE. i29

ce vide des grandes idées, est un peu la suite de la gêne de nos phrases et de notre poésie K Nous avons besoin de hardiesse, et nous devrions ne rimer que pour les oreilles ; il y a vingt ans que j'ose le dire. Si un vers finit par le mot terre, vous êtes sûr de voir la guerre h la fin de l'autre ; cependant prononce-t-on ter?^e autrement que père et mère ? Prononce-t-on sang autrement que camp ? Pourquoi donc craindre de faire rimer aux yeux ce qui rime aux oreilles? On doit songer, ce me semble, que l'oreille n'est juge que des sons, et non de la figure des caractères. Il ne faut point multiplier les obstacles sans nécessité, car alors c'est diminuer les beautés. Il faut des lois sévères, et non un vil esclavage. De peur d'être trop long, je ne vous en dirai pas davantage sur le style ; j'ai, d'ailleurs, trop de choses à vous dire sur le sujet de votre pièce. Je n'en sais point qui soit plus difficile à manier ; il n'était conforme, par lui-même, ni à l'histoire, ni à la nature. Il a fallu assurément bien du génie pour lutter contre ces obstacles.

Un moine, nommé Bandelli, s'est avisé de défigurer l'histoire du grand Mahomet H par plusieurs contes incroyables : il y a mêlé la fable de la mort d'Irène, et vingt autres écrivains l'ont copiée. Cependant il est sûr que jamais Mahomet n'eut de maîtresse connue des chrétiens sous ce nom d'Irène ; que jamais les janissaires ^ ne se révoltèrent contre lui, ni pour une femme, ni pour aucun autre sujet, et que ce prince, aussi prudent, aussi savant et aussi politique qu'il était intrépide, était incapable de commettre cette action d'un forcené, que nos historiens lui reprochent si ridiculement. Il faut mettre

1. n Je crois qu'il serait à propos de mettre nos poètes un peu plus au large sur les rimes, pour leur donner le moyen d'être plus exacts sur le sens et sur l'harmonie. En relâchant un peu sur la rime, ou rendrait la raison plus parfaite; on viserait avec phis de facilité au beau, au grand, au simple, au facile. » (Fénélon, Letlr^e à l'Académie, § v.)

2. Troupe d'élite chez les Turcs; (ce mot signifie en turc troupe nou-

velle). Institués vers 1350 par le sultan Orkhan, pour la garde du trône et la défense des frontières, les janissaires, qui n'étaient que 6,000 à l'origine, furent portés jusqu'à 150,000 hommes.

On recrutait ce corps parmi les jeunes chrétiens, captifs do guerre, élevés dans l'islamisme. Aussi redoutables aux empereurs qu'aux ennemis, on fut obligé de les dissoudre : cette mesure fut prise en 1826, par Mahmoud II.

ce conte avec celui des quatorze icoglans * auxquels on prétend qu'il fit ouvrir le ventre pour savoir qui d'eux avait mangé ses figues ou ses melons. Les nations subjuguées imputent toujours des choses horribles et absurdes à leurs vainqueurs : c'est la vengeance des sots et des esclaves.

V Histoire de Charles XII ^ m'a mis dans la nécessité de lire quelques ouvrages historiques concernant les Turcs. J'ai lu entre autres, depuis peu, Y Histoire ottomane du prince de Gantemir ^, vaivode de Moldavie, écrite à Constantinople. Il ne daigne, ni lui ni aucun auteur turc ou arabe, parler seulement de la fable d'Irène ; il se contente de représenter Mahomet comme le plus grand homme et le plus sage de son temps. Il fait voir que Mahomet, ayant pris d'assaut, par un malentendu, la moitié de Constantinople, et ayant reçu l'autre à composition, observa religieusement le traité, et conserva même la plupart des églises de celte autre partie de la ville, lesquelles subsistèrent trois générations après lui.

Mais qu'il eût voulu épouser une chrétienne, qu'ill'eût égorgée, voilà ce qui n'a jamais été imaginé de son temps. Ce que je dis ici, je le dis en historien, non en poète. Je suis très loin de vous condamner; vous avez suivi le préjugé reçu, et un préjugé suffit pour un peintre et pour un poète. Où en seraient Virgile et Horace , si on les avait chicanés sur les faits ? Une fausseté qui produit au théâtre une belle situation est préférable, en ce cas, à toutes archives del'univ.rs ; elle devient vraie pour moi,

1. JeuDes serviteurs, et pour ainsi i vait consultée en manuscrit. — Vaï-

dire, pages du sultan; comme les aznmoglans, ils sont d'origine étrangère.

2, V. page 40, note 3.

3. Démétrius Gantemir, mort en 1723. Sachant onze langues, il a laissé de nombreux ouvrages imprimés ou manuscrits, entre autres une Histoire de l'agrandissement et de la décadence de l'empire ottoman. Cette histoire, écrite en latin, fut traduite en français et publiée en 1733. Voltaire i'a-

vode ou vayvode, en langue slave, chef de guerre. C'était un nom que jiortaieiit les gouverneurs de province dans l'ancien royaume de Pologne. 11 s'appliqua aux gouverneurs de la Moldavie qui furent les vassaux de la Pologne pendant deux siècles, de 1432 à 1504. Cette province, d'un million et demi d'habitants, voisine de l'Autriche, de la Russie et de la Turquie, passa en 1503 sous la suzeraineté de la Porte. Des guerres récentes l'eu ont airranchie.

puisqu'elle a produit le rôle de votre aga* des janissnires, et la situation aussi frappante que neuve et hardie de Mahomet levant le poignard sur une maîtresse dont il est aimé. Continuez, monsieur, d'être du petit nombre de ceux qui empêchent que les belles-lettres ne périssent en France. Il y a encore et de nouveaux sujets de tragédie et même de nouveaux genres. Je crois les arts inépuisables : celui du théâtre est un des plus beaux comme des plus difficiles. Je serais bien à plaindre si je perdais le goût de ces beautés, parce que j'étudie un peu d'histoire et de physique. Je regarde un homme qui a aimé la poésie et qui n'en est plus touché, comme un malade qui a perdu un de ses sens. Mais je n'ai rien à craindre avec vous, et, eussé-je entièrement renoncé aux vers, je dirais envoyant les vôtres ;

Agnosco veteris vestigia flammae*.

Je dois sans doute, monsieur, la faveur que je reçois de vous à M. de Cideville % mon ami de trente années ; je n'en ai guère d'autres. C'est un des magistrats de France qui a le plus cultivé les lettres; c'est un Pollion en poésie, et un Pylade en amitié. Je vous prie de lui présenter mes remerciements et de recevoir les miens. Je suis, monsieur, avec une estime dont vous ne pouvez douter, votre, etc.

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