LETTRE LXÏIV. — A LA MÊME
Janvier 1750.
Vous avez dû recevoir, mademoiselle, un changement très léger, mais qui est très important. Je ne crois pas m'aveugler ; je vois que tous les véritables gens de lettres rendent justice à cet ouvrage, comme on la rend à vos talents. Ce n'est que par un examen continuel et sévère de moi-même, ce n'est que par une extrême docilité pour de sages conseils * que je parviens chaque jour h rendre la pièce moins indigne des charmes que vous lui prêtez .
Si vous aviez le quart de la docilité dont je fais gloire, vous ajouteriez des perfeclions bien singulières^ cà celles dont vous ornez votre rôle. Vous vous diriez à vousmême quel effet prodigieux font les contrastes, les inflexions de voix, les passages du débit rapide à la déclamation douloureuse, les silences après la rapidité, l'abattement morne et s'exprimant d'une voix basse, après les éclats que donne l'espérance, ou qu'a fournis l'emportement. Vous auriez l'air abattu, consterné, les bras collés au corps, la tête un peu baissée, la parole basse, sombre, entrecoupée. Quand Iphise ^ vous dit
Pammène nous conjure De ne point approcher de sa retraite obscure; Il y va de ses jours
vous lui répondriez, non pas avec un ton ordinaire, mais
1. Voltaire corrigeait et remaniait sans cesse ses pièces, pendant qu'on les jouait au théâtre, accueillant ou discutant les avis des connaisseurs, proûtant des observations justes et les [irovoquant, en un mot, n'oubliant rien jiour mériter le succès, sinon pour atteindre à la perfection, « M. de Voltaire est un homme bien singulier, (lisait Fontenelle, il compose ses pièces pendant leur représentation. »