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LETTRE LXXXVI 2.— A MADAME DENIS

A Clèves*, juillet 1730

C'est à VOUS, s'il vous plaît, ma nièce. Vous, femme d'esprit sans travers, Philosophe de mon espèce, Vous qui, comme moi, du Permesse^ Connaissez les sentiers divers; C'est à vous qu'en courant j'adresse Ce fatras 6 de prose et devers,

i. L'art est la perfection delà nature ou du talent cultivés ; les artifices de l'art sont les petites habiletés dont se sert parfois le grand art. — Boileau a dit :

D'un pinceau délicat l'arfiyîce agréable... (Artpoét., in, 3.)

2. Cette lettre n'est pas empruntée à l&Correspondance générale. Elle figure à part dans les œuvres de Voltaire sous ce titre : Voyage à Berlin.

3. Sur cette nièce du poète, qui va désormais prendre dans la vie du poète une place si considérable, V. page 33, note 5. — M"" Denis n'avait pas voulu accompagner son oncle, et Frédéric ne désirait pas qu'elle l'accompagnât.

Elle continua à surveiller les intérêts de l'absent, à Paris, et à tenir sa maison, rue Traversière.

4. Voltaire était allé à Compiègne demander au roi l'autorisation d'aller en Prusse. Le roi lui répondit sèchement « qu'il pourrait partir quand il voudrait», et lui tourna îe dos. Il quitta Compiègne le 2o juin, traversa la Flandre, visita le champ de bataille de Fontenoy, de Raucoux, de Lawfeld, et arriva à Clèves le 2 juillet. — Sur cette ville, V. page 103, note 1.

5. M"* Denis se piquait de littérature et faisait des comédies. V. page 179, note 7

6. Fatra.<t ; en latin : farrago, satura, sartago, mélange confus (de prose et de vers). — Au moyen âge, on appelait fatrasies de petits poèmes satiriques composés de vers de toute mesure et assez semblables à ce que nous appelons « amphigouris ».

Ce récit de mon long voyage :

Non tel que j'en fis autrefois,

Quand, dans la fleur de mou bel âge,

D'Apollon je suivais les lois;

Quand j'osai, trop hardi peut-être,

Aller consulter à Paris,

En dépit de nos beaux esprits.

Le dieu du goût, mon premier maître ^

Ce voyage-ci n'est que trop vrai, et ne m'éloigne que trop de vous. N'allez pas vous imaginer que je veuille égaler Chapelle % qui s'est fait, je ne sais comment, tant de réputation pour avoir été ^ de Paris à Monlpellier et en terre papale, et en avoir rendu compte à un gourmand*.

Ce n'était pas peut-être un emploi difficile De railler monsieur d'Assoucis :

1. Allusion au Temple du Goât, poème composé en 1731. L'auteur y raconte, en prose et en vers, un voyage fait par lui au Temple du Goût, avec le cardinal de Polignac et l'abbé de Rothelin, de l'Académie française.

2. Né en 1624, mort en 16's9; élève de Gassendi, ami de Molière et de La Fontaine, poète épicurien, dont les vers ont de la facilité, du naturel et de l'enjouement. Il fit, avec Bachaumont.le récit d'un Voyage en Provence et en Languedoc, qui :ut longtempscéièbre, et que Voltaire a imité et surpassé.

Ce récit est en prose et en vers. Le voyage eut lieu en septembre 1656.

Bachaumont, conseiller-clen'. au parlement de Paris, joua un certain rôle dans la Fronde par ses épigiammes.

11 tournait facilement le vers léger et badin, acéré d'esprit. Né en 162i, il mourut en 1702.

3. On emploie cette forme awotr été quand on veut marquer l'aller et le retour : êti-e allé marqueraitseulement la première de ces deux actions.

4. Voltaire devrait dire « à deux gourmands » , car le Voyage de Chapelle est dédié au marquis et au comte duBroussin :

C'est en vers ipie je vous écris.

Messieurs les <lenx frères, nourris Anssi bien que gens de la ville ; A"is«i volt-ou plus (le perdrix Kn (iJT jours chez vous, qu'en dix mille Liiez lus plus friands de l'ari^.

— 11 est question du comte de Broussin dans l'ép. VI de Boiieau :

Là, sans s'assujettir aux dogmes du

[Bronssain,

Tout 00 qu'on boit est bon, tout ce quon

(V. 35.) [mange est sain.

5. Né vers 1604, mort en 1677. Ses satires en verset ses mauvaises mœurs le firent incarcérer dans les prisons du Saint-Office à Home, à la Bastille et au Cliùtelet de Paris. Il s'intitulait l'empereur du burlesque et on l'avait surnommé le singe de Scarron. Il a laissé l'Ovide en ôellehumeur, le lîavissenient de Proserpine, et le récit en quatre volumes ùq ses Aventures en Italie. — On se rappelle ces vers de Boiieau :

Le plus mauvais plaisant eut ses appro-

fbatenr?,

Et jusqu'à d'Assoucij, tout trouva des

(Artjjoef.,1, 89.) [lecteurs.

— Dans leur voyage, Chapelle et Bachaumont rencontrent d'Assoucy à Montpellier, où le peuple était sur le point de le t>rûler :

Nous rencontrons en cette place Un grand concours de populace; Chacun y nommait d'Assoucy.

11 sera brûlé. I>ien merci.

Disait nue vieille bagasse.

— Ils le retrouvent, plus tard, à Avignon, sur les bords du Hhùne (p. 8U, 07, édit. de 1854).

n faut une autre plume, il faut un autre style, Pour peindre ce Platon, ce Solon*, cet Achille

Qui fait des vers à Sans-Souci 2.

Je pourrais vous parler de ce charmant asile, Vous peindre ce héros philosophe et guerrier, Si terrible à l'Autriche 3, et pour moi si facile,

Mais je pourrais vous ennuyer.

D'ailleurs, je ne suis pas encore à sa cour, et il ne faut rien anticiper. Je veux de l'ordre jusque dans mes lettres. Sachez donc que je partis de Conipiègne le 23 juillet *, prenant ma roule pour la Flandre, et qu'en bon historiographe et en bon citoyen, j'allai voir en passant les champs de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfeld ^ Il n'y paraissait pas; tout cela était couvert des plus beaux blés du monde ; les Flamands et les Flamandes dansaient comme si de rien n'eût été.

Durez, jeux innocents de ces peuples grossiers; Régnez, belle Cérès, où triompha Bellone; Campagnes qu'engraissa le sang de nos guerriers. J'aime mieux vos moissons que celles des lauriers; La vanité les cueille, et le hasard les donne. 0 que de grands projets par le sort démentis! 0 victoires sans fruit! ù meurtres inutiles! Français, Anglais, Germains, aujourd'liui si lianquilles. Fallait-il s'égorger pour être bons amis?

i. Le philosophe vécut de 430 à 347 av. J.-C, et le législateur, de 646 à

2. Maison de campagne de Frédéric H qui prit, vers 1749, dans saCorresfondance, le litre de philosophe de Sans-Souci. Elle était située à une portée de canon de Polsdam, sur la crête d'une colline au pied de laquelle coule la rivière de Havel. Frédéric l'avait d'abord appelée, tantôt laVigne, tantôt Lusthaus. Le comte de Manteuffel ayant en Poméranie une maison de plaisance qu'il appelait Sans- Souci (Kummer-Frey), l'appellation l>arut heureuse à Frédéric, qui fit inscrire en lettres d'or ces deux mots sur la façade de son château, en 1746. On lit daus une épître en vers adressée \hv lui à d'Argens :

Venez à Sans-Souci, c'est là que l'on peut [être Son souverain, son roi, son véritable [maitre.

(Ep. VIIL Œuvres, t. XI, p. 420, édit. Preiiss.)

3. Tl l'avait battue plusieurs foi?, de 1741 à 1745, et lui avait pris la Silésie, cédée par le traité de Breslau en 1742 et par la paixde Dresde en 174i.

4. Date inexacte, qui est sans doute une erreur de copiste. Il faut lire le 2S juin. On a des lettres de lui qui sont datées de Clèves, le 2 juillet, et de Potsdam, le 24 juillet. M. Desnoiresterres pense qu'il partit le 18 juin, bien que la Correspondance générale semble indiquer qu'il était à Conipiègne le 25 de ce même mois. — (T.

III, p. 429.)

5. Fontenoy (bataille du 11 mai 1745) est dans le Hainaut, à 7 kilomètres de Tournay, près de la rive droite del'Escaut. Raucoux, où le maréchal de Saxe battit Charles de Lorraine le 11 octobre 1745, esta quelque distance de Liège. Lawfeld, célèbre par une victoire de ce même maréchal remportée sur le duc de Cumberland le 2 juillet 1747, est dans le Limbourg,

i en Hollande, près de Maestiicht.

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J'ai été à Clèves, comptant y trouver des relais ^ que tous les bailliages * fournissent, moyennant un ordre du roi de Prusse, à ceux qui vont philosopher à Sans-Souci auprès du Salomon du Nord, et à qui le roi accorde la faveur de voyager à ses dépens ^; mais l'ordre du roi de Prusse était reslé à Wesel ^ entre les mains d'un homme qui] 'a reçu, comme les Espagnols reçoivent les bulles du pnpe, avec le plus profond respect et sans en faire aucun usage. Je me suis donc arrêté quelques jours dans le château de cette princesse que M"'" de La Fayette a rendue si fameuse ^.

Mais de celte héroïne et du duc de Nemours* On ignore en ces lieux la gaknte aventure.

Ce n'est pas ici, je vous jure, Le pays des romans, ni celui des amours.

C'est dommage, car le pays semble fait pour les princesses de Clèves : c'est le plus beau lieu de la nature, et l'art a encore ajouté à sa situation. C'est une vue supérieure à celle de Meudon; c'est un terrain planté comme les Champs-Elysées et le bois de Boulogne, c'est une colline couverte d'allées d'arbres en pente douce. Un grand bassin reçoit les eaux de cette colline ; au milieu s'élève une statue de Minerve. L'eau de ce premier bassin est reçue dans un second, qui la renvoie à un troisième, et le bas de la colline est terminé par une cascade

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