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Personnage fictif, amant de la princesse

ménagée dans une vaste grotte en demi-cercle ; la cascade laisse tomber ses eaux dans un canal qui va arroser une vaste prairie et se joindre à un bras du Rhin*. M"° de Scudéri ^ et La Calprenède auraient rempli de cette description un tome de leurs romans ; mais, moi, historiographe ^, je vous dirai seulement qu'un certain prince, Maurice de Nassau *, gouverneur, de son vivant, de cette belle solitude, y fit presque toutes ces merveilles. Il s'est fait enterrer au milieu des bois, dans un grand diable de tombeau de fer, environné de tous les plus vilains bas-reliefs du temps de la décadence de l'empire romain, et de quelques monuments gothiques plus grossiers encore. Mais le tout serait quelque chose de fort respectable pour ces esprits profonds qui tombent en extase à la vue d'une pierre mal taillée, pour peu qu'elle ait deux mille ans d'antiquité.

Un autre monument antique, c'est le reste d'un grand chemin pavé, construit par les Romains, qui allait à Francfort, à Vienne et à Gonstantinople. Le Saint-Empire % dévolu à l'Allemagne, est un peu déchu de sa ma-

1. Un canal, dit Spoygraben, met la ville en communication avec le Rhin. — On remarque à Clèves le Château des Cygnes et le Jardin du Roi, avec un beau parc.

2. Née en 1607, morte en 1701. On ravait surnommée la dixième Muse, ou la nouvelle Sapho. Elle brillait aux beaux temps de rhôtel de Rambouillet et des Précieuses. Ses interminables romans, Artamène, Clélie, l'Illustre Bassa (1650-1680), ont longtemps fait les délices de la bonne société du dixseptième siècle. Ils abondent en portraits des personnages contemporains et en allusions aux intrigues galantes qui intéressaientaloi's le public et défrayaient les conversations des ruelles et des salons. — La Calprenède {ièlù- 1673), auteur d'une Cassandre en dix volumes (1642) et d'une Cléoputre (1643-1665) en vingt-trois volumes. 11 a fait aussi quelques mauvaises tragédies, parmi lesquelles un Mithridate (1635).

3. V. page 173, note 3.— Un historiographe était un écrivain chargé d'écrire l'histoire contemporaine, spécialement celle du roi vivant et de son

règne; il était pensionné pour exécuter ce travail. Autrefois, les rois de France avaient confié ce soin aux moines de rabbaye de Saint-Denis; ils leur fournissaient des documents officiels et les emmenaient avec eux dans leurs expéditions. A partir du règne de Charles IX, il y eut un emploi fixe d'historiographe du roi, donnant droit à des appointements déterminés. Au temps de Voltaire, les appointements étaient de deux mille livres par an. C'est pour remplir cet office que Voltaire a écrit le Précis du siècle de Louis XV.

4. Jean-Maurice de Nassau-Siegen, né en 1604, mort en 1679, capitainegénéral des possessions hollandaises au Brésil, vainqueur des Portugais (1636-1644), puis nommé, à son retour, gouverneur de Wesel et du duché de Clèves, où il établit un jardin magnifique. La Bibliothèque Nationale possède de lui deux volumes sur les animaux de l'Amérique du Sud, dessinés et enluminés.

b. Titre officiel de Tancien empire d'Allemagne, depuis le dixième siècle jusqu'en 18o6. Ce titre signifiait que

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gnificence ; on s'embourbe aujourd'hui en été dans l'auguste Germanie. De toutes les nations modernes, la France et le petit pays des Belges sont les seuls qui aient des chemins dignes de l'antiquité. Nous pouvons surtout nous vanter de passer les anciens Romains en cabarets, et il y a encore certains points dans lesquels nous les valons bien ; mais enfin pour les monuments durables, utiles, magnifiques, quel peuple approche d'eux? Quel monarque fait dans son royaume ce qu'un proconsul faisait dans Nîmes et dans Arles *?

Parfaits dans le petit, sublimes en bijoux, Grands inventeurs de riens, nous faisons des jaloux. Élevons nos esprits à la hauteur suprême

Des fiers enfants de Romulus :

Ils faisaient plus cent fois pour des peuples vaincus.

Que nous ne faisons pour nous-même.

Enfin, malgré la beauté de la situation de Clèves, malgré le chemin des Romains; en dépit d'une tour qu'on prétend bâtie par Jules César, ou au moins par Germanicus * ; en dépit des inscriptions d'une vingt-sixième légion qui était ici en quartier d'hiver ; en dépit des belles allées plantées par le prince Maurice et de son grand tombeau de fer ; en dépit, enfin, de ses eaux minérales découvertes ici depuis peu, il n'y a guère d'affluence à Clèves. Les eaux y sont cependant aussi bonnes que celles de Spa ^ et de Forges, et on ne peut avaler de petits atomes de fer dans un plus beau lieu. Mais il ne

la dignité impériale, rétablie en l'an 800, au profit de Charlemapne, par le pape, avait été transférée à l'empereur d'Aliem.Tgne, roi des Romains. Pendant tout le moyen âge, le prince allemand, nommé roi des Romains et élu par la Diète, n'était réellement reconnu comme empereur qu'après avoir été couronné par le souverain Pontife. En 180G, François II prit le titre d'empereur héréditaire d'Autriche, et se démit de la dignité d'e»ipereur élu des Romains.

1 . Allusion à V Amphithéâtre d'Arles, et aux Arènes, à la Tour Magne, à la Maison carrée de Nimes. Arles, ancienne ville gauloise, prit une forme

romaine dès le temps de Marias (vers l'an 102 av. J.-C). Nimes, soumise aux Romains dès l'an 120 avant J.-C , fut embellie par Auguste, Tibère, Trajan, Antonin et Dioclotien.

2. Les deux incursions de César sur la rive droite du Rliin eurent lieu un demi-siècle (59-ai) avant J.-C. C'est en l'an 16 après J.-C. que Germanicus battit Arminius et pénétra dans le cœur de la Germanie.

3. Les eaux ferrugineuses froides de Spa (28 kilomètres S.-E. de Liège), sont connues ; celle petite ville est siluéesur la Wèse,;dansunebelle vallée.

— Forges est un chef-lieu de canton de la S.. ii'.c Inférieure.

suffit pas, comme vous savez, d'avoir du mérilc pour avoir la vogue : l'utile et l'agréable sont ici ; mais ce séjour délicieux u'est fréquenté que par quelques Hollandais que le voisinage et le bas prix des vivres et des maisons y attirent et qui viennent admirer et boire.

J'y ai retrouvé * avec une très grande satisfaction un célèbre poète hollandais, qui nous a fait l'honneur de traduire élégamment en batave , et même vers pour vers, nos tragédies bonnes ou mauvaises. Peut-être un jour viendra que nous serons réduits à traduire les tragédies d'Amsterdam ; chaque peuple a son tour. Les dames romaines qui allaient au théâtre de Pompée ^ ne se doutaient pas qu'un jour au milieu des Gaules, dans un petit bourg appelé Lutèce % on ferait de meilleures pièces qu'à Rome.

L'ordre du roi pour les relais vient enfin de me parvenir : voilà mon enchantement pour la princesse de Clèves fini, et je pars pour Berlin.

J'ai d'abord passé par Wesel, qui n'est plus ce qu'elle était quand Louis XIV la prit en deux jours, en 1672, sur les Hollandais*. Elle appartient aujourd'hui au roi de Prusse, et c'est une des plus belles places fortes de l'Europe. C'est là qu'on commence à voir de ces belles troupes que Frédéric H ^ forma sans vouloir s'en servir, et

1. Voltaire avait fait plus d'un voyage et plus d'ua séjour en Hollande, notammeot en 1713, en 1722, avec M°"de Kupelmonde, et plus tard, lors des tracasseries que lui avaient suscitées les Lettres philosophiques et le J/oHdaiH,entin, à l'époque du procès que la maison du Cliàtelet soutenait dans les Pays-Bas (1734-1744).

i. Le théâtre de Pompée contenait 27,600 spectateurs ; celui de Marcellus, élevé par Auguste, en contenait 30,000; celui de Balbus, érigé peu d'années après, prouvait recevoir 30,400 spectateurs.

3. Lutetia Parisiorum, principale bourgade des Parisii. Ce mot est la forme latine du celtique Loutouhezi (habitation au milieu des eaux). Lutèce occupait primitivement la plus

grande des ilesformées en cet endroit par la Seine, île de 13 licctares de superficie, à laquelle, avec le temps, on réunit quelques îlots voisins. Au temps de Julien, Lutèce avait une étendue de 38 hectares. Le plus ancien monument où se trouve le nom de Parisea civitas est la lettre synodale qui convoqua le concile de Paris en 360.

4. Le roi était à la tète d'une armée de trente mille hommes, conduite par Turenne : « On commença par assiéger à la fois quatre villes : Rinberg, Orsoy, Wcsel, Barich. Elles furent prises presque aussitôt qu'elles furent mvesties. u [Siècle de Louis XJ V, ch. X.)

5. Frédéric-Guillaume 1". Voltaire l'appelle Frédéric II parce qu'il fut le second roi de Prusse; son père, Frè-

que Frédéric le Grand a rendues si utiles à ses intérêts et à sa gloire. Le premier coup d'oeil surprend toujours.

D'un regard étonné, j'ai vu sur ces remparts Ces géants court-vètus, automates de Mars, Ces mouvements si prompts, ces démarches si fières,

Ces moustaches, ces grands bonnets, Ces habits retroussés, montrant de gros derrières

Que l'ennemi ne vit jamais.

Bientôt après j'ai traversé les vastes, et tristes, et stériles, et détestables campagnes de Westphalie * .

De l'âge d'or, jadis vanté, C'est la plus fidèle peinture; Mais toujours la simplicité Ne fait pas la belle nature.

Dans de gi andes huttes qu'on appelle maisons, on voit des animaux qu'on appelle hommes *, qui vivent le plus cordialement du monde pêle-mêle avec d'autres animaux domestiques. Une certaine pierre dure, noire et gluante, composée, à ce qu'on dit, d'une espèce de seigle, est la nourriture des maîtres de la maison. Qu'on plaigne après cela nos paysans, ou plutôt qu'on ne plaigne personne; car, sous ces cabanes enfumées, et avec cette nourriture détestable, ces hommes des premiers temps sont sains, vigoureux et gais. Ils ont tout juste la mesure d'idées que comporte leur état.

Ce n'est pas que je les envie ^ :

J'aime fort nos lambris dorés;

dcric l", avait pris le titre de roi en ITOl. Frédéric Guillaume I"' régna de 1713 à 1740 : il rétablit les finances et porta l'armée à 60,000 hommes. 11 mettait sa gloire à recruter sa troupe de soldats de haute taille. — Frédéric le Grand, nommé Frédéric II dans l'histoire.

1. Pays plat, légèrement ondulé au Nord, arrosé par la Li|ipe, la lluhr, l'Ems. le "Wéser,et peuplé de 15,000,000 d'habitants. La Westphalie est située entre le Rliin et le Wéser.

2 Description qui rappelle ce passage de La Bruyère, souvent cité :

« L'on voit des animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme un<ï voix articulée ; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines... » (Gh. XI, De l'Homme.)

3. Selon les grammairiens, envier ne peut avoir pour régime direct un

Je bénis rheurense industrie Par qui nous furent préparés Cent plaisirs par moi célébrés, Frondés par la cagoterie.

Et par elle encor savourés.

Mais sur les huttes des sauvages La nature épandi ses bienfaits; On voit l'empreinte de ses traits Dans les moindres de ses ouvrages.

L'oiseau superbe de Junon, L'animal chez les Juifs immonde, Ont du plaisir à leur façon.

Et tout est égal en ce monde.

Si j'étais un vrai voyageur, je vous parlerais du Wéser' et de l'Elbe, et des campagnes fertiles de Magdebonrg % qui étaient autrefois le domaine de plusieurs saints archevêques *, et qui se couvrent aujourd'hui des plus belles moissons (à regret sans doute) pour un prince hérétique ; je vous dirais que Magdebourg est presque imprenable ; je vous parlerais de ses belles fortifications, et de sa citadelle construite dans une île entre deux bras de l'Klbe,

nom de personne : oa envie une chose, on porte envie à une personne. Telle est la règle. En dépit des exceptions tirées de Voltaire, de La Bruyère et de Montaigne, et malgré l'autorité de M. Littré qui les approuve, nous pensons qu'il est plus sûr de s'en tenir à la règle. Ils envient tous ceux à qui l'on donne. » (La Bruyère, ch. viii, De la Cour.) — i J'envie ceulx qui sçavent s'apprivoiser au moindre de leurs serviteurs. i (Montaigne, m, 278). — Voltaire a dit encore dans Memnon : « Je n'enmerai personne, et personne ne m'enviera. »

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