LETTRE GVIII. — A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU
Aux Déliceg, 28 mars 1756.
Si je n'avais pas une nièce, mon héros ^^ vous m'aurit'Z vu à Lyon*. Je vous aurais suivi à Toulon, à Mi-
1. Ce banquier, qui était de la famille du médecin célèbre et du conseiller d'Etat de ce nom établi à Genève, possédait, quoiqu'il fût calviniste, la confiance du cardinal archevêque de Tencin. Il était aussi l'homme d'affaires et l'ami de Voltaire.
2. Allusion au tremblement de terre qui avait détruit la moitié de Lisbonne, le 1" novembre 1755, et fait périr 30,000 personnes. Ce terrible événement inspira à Voltaire un poème philosophique, le Désastre de Lisbonne, qui parut au commencement de 1756, et qu'il appelle, dans ses lettres, (I son sermon de Lisbonne. »
3. Aux explications données plus haut sur cette expression, familière, à Voltaire (V. page 134, note 1), ajoutons celle-ci, qui est empruntée à Sénac de Meiihan : « 11 y avait
dans les gestes et le ton de la voix, les plus grands rapports entre Voltaire et le maréchal de Richelieu, et ils étaient si frappants qu'on ne peut se refuser à croire qu'ils s'étaient réciproquement imités. Le poète avait sans doute copié les manières de riiomme qui avait la plus d'éclat et de succès dans le monde, et l'homme de la cour avait saisi quelques gestes expressifs d'un auteur célèbre qui réunissait les grâces de l'esprit et le ton du monde aux plus grands talents.» {Le gouvernementales mœiirs,ete.
avant la liévolution, p. 292.) Sénac né en 1736, mourut en 1803.
4. La guerre de Sept ans commençait, et Richelieu partait pour l'expédition de Mahon qu'il avait conseillée et qu'il fit réussir. Mahon fut pris le 19 avril suivant et le fort Saint-Fhilippe capitula le 27 juin.
norque^ Vous auriez eu votre historien avec vous, comme Louis XIV *. Que les vents et la fortune vous accompagnent ! Je ne peux répondre d'eux, mais je réponds que vous ferez tout ce que vous pourrez faire. Si jamais vous pouvez avoir la bonté de me faire parvenir un petit journal de votre expédition, je tâcherai d'en enchâsser les particularités les plus intéressantes pour le public, et les plus glorieuses pour vous, dans une espèce à'Bistoire générale qui va depuis Charleinagne jusqu'à nos jours^ , Je voudrais que mon greffe fut celui de l'immortalité. Vous m'aiderez à l'empêcher dépérir. Il est venu à mon ermitage des Délices des Anglais qui ont vu votre statue à Gênes*; ils disent qu'elle est belle et ressemblante. Je leur ai dit qu'il y avait dansMinorque un sculpteur bien supérieur. Réussissez, monseigneur ; votre gloire sera sur le marbre et dans tous les cœurs. Le mien en est rempli; il vous est attaché avec la plus vive tendresse et le plus profond respect.
Je me flatte que vous serez bien content de M. le duc de Fronsac^ On dit qu'il sera digne de vous; il commence de bonne heure.
Oserais-je vous demander une grâce? Ce serait de daigner vous souvenir de moi, avec M. le prince de Wurtemberg % qui sert, je crois, sous vos ordres, et qui m'iionore des bontés les plus constantes.
1. Minorque, du groupe des îles Baléares, dans la Méditerranée à rest des côtes d'Espagne, appartenait à rAngleterre depuis 1713. Peuplée de 34,000 habitants, elle a pour capitale Port-Mahon, que défendait contre les attaques de Richelieu le fort Saint- Philippe. Richelieu avait conseillé de répondre par ce coup vigoureux aux captures de vaisseau.^ faites par les Anglais en 1755, sur l'Atlantique, avant toute déclaration de guerre.
2. Louis XIV emmena quelquefois à l'armée Boileau et Racine, ses historiographes. En 1677, après la prise de Valenciennes, le roi étant de retour à Versailles dit à Racine et à Boileau : « Je suis fâché que voua ne Eoyez pas venus à cette dernière campagne; vous auriez vu la guerre et votre voyage n'eût pas été long. » Ra-
cine lui répondit : « Nous nous étions commandé des habits de campagne; mais les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne furent faits. » Gela fut reçu agréablement. (M™» de Sévigné, 3 novembre 1677.) On a un fragment d'une Histoire de Louis X^V écrite par Racine.
Cette partie d'un livre qui a péri en 17i6 comprend six années, de 1672 à
3. V. page 214, note 1. Voltaire avait publié cet ouvrage en 1754 et 1755. il choisit définitivement le titre d'Essai sur les mœurs et V esprit des nations.